Articles from juillet 2011



La redécouverte d’Ur, la cité sumérienne de Nanna-Sîn

Le Moyen-Orient fut l’objet de recherches intensives au cours du 20ème siècle. Un peu partout sur ce vaste territoire, des fouilles se sont organisées et ont permis de réécrire l’histoire et notamment la naissance d’une des plus anciennes civilisations. Ces fouilles se sont principalement orientées vers des tells, qui sont en fait des collines artificielles formées par l’accumulation de ruines superposées.

Localisation d'Ur en Mésopotamie (Irak actuel)

Schéma des villes de Sumer et d’Akkad et localisation d’Ur. Source : http://www.penn.museum/sites/iraq/?page_id=24#

Une des premières mentions d’Ur est donnée dans la Genèse 11:31 : « Térah prit son fils Abram, sont petit-fils Lot, fils de Harân, et sa bru Saraï, femme d’Abram. Il les fit sortir d’Ur des Chaldéens pour aller en pays de Canaan, mais arrivés à Hârân, ils s’y établirent ». En 1853, l’anglais Taylor identifia le site en Irak grâce à une inscription sur un cylindre d’argile. Il a fallu attendre 1922, pour que voit le jour une campagne de fouilles conduite par le British Museum et l’université de  Pennsylvanie, sous la direction de Leonard Wooley. Son équipe et lui fouillèrent le tell al-Muquaiyar pendant 6 saisons d’hiver. Le schéma ci-dessous donne une idée générale du site d’Ur.

Schéma des fouilles d’Ur. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ur_plan.png.

Schéma des fouilles d'Ur : Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ur_plan.png

Une des premières découvertes était une enceinte contenant les restes de 5 temples positionnés à proximité de la ziggurat du roi-Ur-Nannu (appelé également Ur-Nanna) qui était dédiée au dieu de la lune Nanna-Sîn. Cette ziggurat est celle qui est la mieux conservée des sites mésopotamiens. Mesurant à sa base 60,50 m sur 43 m, elle atteint encore à l’actuelle 20 mètres de haut (le premier et la moitié du second étage ont subsisté). Du temps de la 3ème dynastie d’Ur, elle comportait 3 étages de plus en plus petits et couronnés par une chapelle.

Ziggurat d’Ur. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ziggarat_of _Ur_001.jpg.

Les fouilles ont permis également de mettre à jour des maisons qui étaient toutes pour la plupart des villas à étages comportant 13 ou 14 pièces. Quelques années après la découverte de la célèbre tombe de Toutankhamon, Leonard Wooley et son équipe découvrirent à leur tour des tombes d’une richesse extraordinaire dans une butte de quinze mètres de haut située au sud des temples. Ils avaient mis au jour les tombes royales d’Ur. Elles étaient antérieures à celle de Toutankhamon de plus de 1000 ans et elles n’étaient pas moins riches. Au total plus de 1800 sépultures ont été découvertes. Ces tombes eurent un retentissement énorme dans le monde de l’archéologie sumérienne. Seize d’entre elles étaient toutes particulières tant par leur architecture que par les richesses qu’elles renfermaient. On y découvrit des harpes et des lyres, des statuettes, des coupes et des gobelets en or, des vases aux formes étonnantes, de la vaisselle de bronze, des bas-reliefs en mosaïque de nacre, de lapis-lazuli et d’argent. Un petit aperçu de ces merveilles est visible dans le diaporama ci-dessous. A l’heure actuelle, une partie de ces œuvres se trouvent dans le Musée de Philadelphie, au British Museum ou ce qui reste du Musée de Bagdad.

Dans les tombes royales d’Ur, des personnages riches et puissants ont été enterrés. Ceux-ci étaient pour la plupart accompagnés de nombreux individus (jusque 63 dans la « tombe du roi » et jusque 74 dans la tombe appelée « la Grande Fosse de la Mort »). Il s’est avéré que ces individus étaient en fait enterrés avec leur maître et manifestement morts par empoisonnement. Il y avait des soldats avec leurs armes, des cochers avec leurs chariots, des musiciennes avec leur lyre et des dames de la cour avec leur parure (voir schéma ci-dessous). Cette manière de procéder se rencontre également pour l’Egypte, la Chine, l’Assam et même chez les Comans de Russie.  Dans certaines tombes, on a retrouvé des vases en métal et des sceaux cylindres qui ont livré les inscriptions de 8 hommes et 4 femmes. Bien qu’aucun d’entre eux ne figurent sur les liste royales sumériennes, il n’est pas pour autant impossible que certains aient été reines ou roi comme le suggèrent les titres de Nin (applicable aux reines ou aux prêtresses) pour Pû-abi et Nin-banda et de lugal pour Meskalamdug et Akalamdug.

Vue d'ensemble de la tombe "Grande Fosse de la Mort".

Schéma des fouilles effectuées dans la tombe « La Grande Fosse de la Mort ». Source : http://www.penn.museum/sites/iraq/?page_id=208#.

Une des découvertes les plus énigmatiques faite par l’équipe de Wooley concernent une couche d’argile découverte dans les puits de creusement des fouilles. Avec l’avancement des forages, on découvrait de nouvelles couches de dépôts plus profondes comprenant des débris de vases. Ces objets en céramique étaient toujours équivalents à ceux découverts dans les tombes royales, laissant suggérer qu’au cours des siècles la civilisation sumérienne n’avait pas subi de grands changements. A un moment, les archéologues sont arrivés dans une couche d’argile vierge de toute présence humaine. Cette couche faisait 3 mètre d’épaisseur et était identique à celle de certaines alluvions. Au-dessous de celle-ci, ils retrouvent très subitement une couche de terre contenant à nouveau des débris de céramique, mais cette fois-ci cette poterie avait complètement changée d’aspect et elle était réalisée à la main. Selon des calculs très précis, il était évident que cette couche d’argile n’était pas laissée par des traces d’alluvions de l’Euphrate car le niveau de fouille était trop élevé par rapport au niveau du fleuve. La seule explication plausible aux yeux de Leonard Wooley pour étayer ce phénomène était le déluge. Pour confirmer cette hypothèse, 2 autres forages ont été entrepris et ont conclu de manière identique. Des restes de petits animaux marins confirment l’origine marine de l’argile. Un peu partout dans une zone large de 160 km et longue de 630 km allant du golfe persique en direction du nord-ouest, cette couche d’argile a été retrouvée. Seule l’épaisseur de la couche étant différente. L’étendue du déluge n’est pas forcément localisée à cette zone. En effet, cette zone correspond in fine à la localisation des dépôts d’alluvions. A la vue de l’âge des couches de débris laissés par l’homme, cette inondation s’est déroulée il y a 4000 ans av. JC.

Les listes royales sumériennes peuvent être utilisées comme point de départ pour l’étude des lignées royales d’Ur. Une liste royale sumérienne de base a été reconstruite à partir de 15 vieilles copies babyloniennes, bien qu’elles diffèrent sur plusieurs points : expression différentes, longueur des règnes, certaines dynasties sont citées dans un ordre différent,… Sur base de ces listes et des découvertes archéologiques corroborant les dynasties royales sumériennes, un schéma récapitulatif représente ci-dessous les trois dynasties d’Ur et donne pour chaque roi la durée du règne. La toute première dynastie d’Ur a été créée vers 2560 ans av. JC par Mesanepada (« Héro choisi par An »). A cette époque, c’était encore une petite ville (plus petite qu’Uruk et Lagash), donc la richesse était due au commerce maritime de son port fluvial. Mesanepada a fait de cette ville la capitale de toute la Mésopotamie. Néanmoins cette hégémonie ne persistera pas. Balulu sera le dernier roi de cette dynastie. Pour la seconde dynastie d’Ur, on ne sait presque rien. Par contre la 3ème dynastie d’Ur est fort documentée. En 2113 ans av. JC, Utu-hegal est détrôné par Ur-Nammu (« guerrier de la déesse Nammu ») gouverneur d’Ur. Quatre ans plus tard, il se fait couronner à Nippur et il est alors appelé roi d’Ur, roi de Sumer et d’Akkad. Ainsi la 3ème dynastie d’Ur est fondée et c’est une des périodes les plus brillantes de l’histoire mésopotamienne. On peut à proprement parler de la renaissance de la culture sumérienne. Ur-Nammu meurt sur le champ de bataille. Un long poème nous décrit ses funérailles et les trésors qu’il emporte dans sa tombe.

Liste des rois des dynasties sumériennes.

Son fils Shulgi (« noble jouvenceau ») lui succède. C’est lui qui promulgue probablement le plus ancien recueil de lois découvert à Nippur sur une tablette et sur 2 fragments à Ur. Ce « Code » a un grand intérêt historique car outre la précision juridique sur les droits des citoyens, il précise notamment qu’Ur-Nammu a développé l’agriculture, il a creusé plusieurs canaux, il a restauré les fortifications détruites ou délabrées, il a bâti ou rebâti des temples et des ziggurats (notamment à Ur, Uruk, Larsa et Nippur). Shulgi se fait appeler «  roi des Quatre régions » et il se fait adorer comme un dieu. Il s’attèle à s’emparer de la région comprise entre les 2 affluents Tigre l’Adhem et le Grand Zab. Il étend également le territoire de son royaume à l’Elam (Iran). Les montagnards d’Iran sont utilisés comme une légion étrangère chargée de protéger la frontière orientale. Shulgi et son fils Amar-Sîn sont les 2 rois qui connaissent l’apogée du royaume. L’empire d’Ur est alors bien organisé.

La 3ème dynastie d’Ur rencontre les premiers conflits annonciateurs de la fin du royaume sous le règne de Shu-Sîn, frère et successeur d’Amar-Sîn. Dans les textes, les responsables du déclin sont le pays ou le peuple appelé Martu en sumérien, Tidnum et Amurrum en akkadien. Ce pays s’étend de l’Euphrate jusqu’à la Méditerranée. Amurrum désigne l’ouest. Les gens de ce pays sont appelés les Amorrhéens ou les Amorrites. Les Martu sont considérés dans les textes comme « des barbares qui razzient les villages et volent voyageurs et caravanes ». En 2028 ans av. JC, Ibbi-Sîn succède à son père Shu-Sîn. L’empire se morcelle malgré la conquête de Suse, d’Adamtu et du pays d’Anshan. Plusieurs cités (Eshnunna, Suse, Lagash, Umma et Dêr) vont se révolter et se séparent provoquant des problèmes d’approvisionnement en nourriture à Ur. Les Martu vont pénétrer au cœur de Sumer. Ishbi-Erra se proclame indépendant et le royaume va être coupé en 2. C’est Ishbi-Erra qui va repousser les Martu. Les Elamites alliés au gens du Nord et aux Su sous la conduite de Kindattu, roi de Simashki marchent sur Ur. Ishbi-Erra les refoule. Mais 3 ans plus tard, ils reviennent avec un autre chef et ravagent Sumer. La cité d’Ur va être attaquée, pillée, incendiée. Cela est attesté dans plusieurs tablettes découvertes en Irak. Elles portent les noms suivants  « la lamentation sur la ruine d’Ur », « la lamentation sur la ruine de Sumer et d’Ur » et « la seconde lamentation sur la destruction d’Ur ». On y apprend que la destruction d’Ur a été décidée sur base d’un jugement d’An et d’Enlil malgré la grande tristesse de Nanna, le fils d’Enlil.

Qui [peut] renverser son destin (le destin d’Ur), quelque-chose qui ne peut être altéré ?
Qui [peut] s’opposer à la décision d’An et Enlil ?
An a terrifié Sumer de sa demeure ; le peuple était effrayé.
Enlil a apporté une tempête glaciale ; le silence s’est répandu dans la cité.
Nintu a obstrué l’utérus du pays.
Enki a stoppé l’eau dans le Tigre et l’Euphrate.
Utu a retiré les déclarations de justice et les décisions justes.
Inanna a accordé la bataille et la lutte au pays rebellé.
Ningirsu a versé Sumer aux chiens comme du lait.
La rébellion est tombée sur terre, quelque-chose qui n’était pas connu.
C’était quelque-chose qui n’avait pas été vu, quelque-chose d’inexplicable, quelque-chose qui ne pouvait être compris.
Tous les pays étaient confondus dans leur crainte.
Les dieux de la cité se sont détournés, le berger s’est dispersé.
La population a aspiré la crainte.
La tempête les a immobilisés…
(Extrait de la lamentation sur la ruine de Sumer et d’Ur, traduit de l’anglais sur base de la version de Michalowki’s (1989). Source : CHAVALAS M. W., 2006.)

Tablette de « la lamentation sur la ruine d’Ur », localisée au Musée du Louvre. (C) RMN - Gérard Blot, Source : http://www.photo.rmn.fr/CorexDoc/RMN/Media/TR1/9E9CA/82-001017.jpg.

Références bibliographiques

- CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem. 2117 p.

- KELLER W., 2005. La Bible arrachée aux sables. Editions Perrin, Paris. 604 p.

- ROUX G., 1985. La Mésopotamie. Editions du seuil. 600 p.

- YOUSIF E.-I., 1999. L’épopée du Tigre et de l’Euphrate. L’Harmattan. 150 p.