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Découverte du vieux-perse

La célèbre Pierre de Rosette, découverte lors de la campagne militaire de Napoléon Bonaparte en Egypte en 1799, est le premier texte égyptien bilingue connu (grec et égyptien). Alors qu’on ne comprenait pas encore l’égyptien, cette découverte fut inespérée pour le déchiffrement des hiéroglyphes. Au XVIIIème siècle, il ne s’agissait pourtant pas d’un cas unique : le vieux-perse a été également déchiffré grâce à la découverte d’inscriptions trilingues.

Les récits des historiens grecs tels qu’Hérodote, Xénophon et de Thucydide ont longtemps nourri des Européens, tentés de redécouvrir les vestiges de l’empire perse. Au XVIIIème siècle, un ensemble de voyageurs se rendent à Persépolis en Iran et réalisent des copies d’inscriptions, sans néanmoins réussir à les déchiffrer. Le savant danois Carsten Niebuhr relève des inscriptions de Darius et de Xerxès. Il est le premier à constater que ces écritures sont de trois types. Plus tard, ces écritures se révèleront être le vieux-perse, l’élamite et le babylonien (voir l’exemple ci-dessous pour mieux juger de l’aspect de ces 3 écritures). Le philologue allemand Georg Friedrich Grotefend étudie les inscriptions copiées par Carsten Niebuhr (l’inscription a de Darius à Persépolis et l’inscription e de Xersès à Persépolis). Il suppose que les inscriptions comprennent le nom des rois perses mentionnés par le grec Hérodote. Sur base de la longueur des mots et de la répétition de plusieurs mots, il parvient à identifier 3 noms - Darius, Xersès et Hystape – même s’il se trompe pour certaines lettres. Sous cette impulsion, d’autres chercheurs aident au déchiffrement du vieux-perse (Saint-Martin, Burnouf, Lassen, Beer, Jacquet, Westergaard,…).

Reproduction d’une des 4 tablettes de fondation de Persépolis (elles sont toutes la version d’un même texte). La partie du haut est du vieux-perse, celle du milieu de l’élamite et celle du bas du babylonien. Ces tablettes soit en or soit en argent sont dédiées à Darius 1er, un grand roi de l’Empire perse. Elles précisent en trois langues l’étendue de son royaume et légitimisent son pouvoir délégué par le dieu Ahura mazda. Ce texte bien qu’appelé « tablette de fondation » ne mentionne pourtant pas de constructions.

Traduction de la tablette de fondation de Persépolis : « Darius le grand Roi, Rois des Rois, le Rois des pays, le fils de Vishtaspa l’Achéménide. Le roi Darius dit : ‘Ceci est le royaume que je possède depuis le pays des Cakas qui sont de ce côté de la Sogdiane jusqu’à Kush, depuis l’Inde jusqu’à Sardes. Voici ce qu’Ahura Mazda m’a accordé, lui qui est le plus grand des dieux’. Que Ahura me protège ainsi que ma Maison » (Source : GHIRSHMAN R., 1963).

Il faut attendre les recherches du militaire et diplomate britannique Henry Rawlinson pour faire davantage progresser le déchiffrement du vieux-perse. Il n’est que vaguement au courant des travaux en cours en Europe, mais il parvient à reconnaître le nom des souverains achéménides du mont Elvend, à proximité d’Hamadā (l’ancienne capitale de la Médie appelée également Ecbatane, dans l’actuel Iran). Il prend d’énormes risques pour recopier les inscriptions de la célèbre fresque de Béhistun dans la province de Kermanshah en Iran, étant donné l’accès très difficile de cette paroi rocheuse. Par l’étude du sanskrit, de l’avestique, du pehlvi et de la lecture des travaux sur ces langues (notamment ceux d’Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron qui a étudié l’avestique lors d’un voyage en Inde), il parvient à interpréter correctement 14 des 15 derniers signes restants du vieux-perse. Il étudie également l’inscription du 3ème type comprenant plus de 200 signes différents, apparentée à l’arabe, à l’hébreu et à l’araméen. L’écriture du second type ne comprend qu’une centaine de signes différents, mais elle est plus difficile à déchiffrer car elle ne présente apparemment pas de filiation avec d’autres langues. Alexander Sayce est le premier à identifier cette écriture comme celle de l’Elam (ancien pays occupant le sud-ouest de l’Iran) et il l’appelle tout naturellement l’élamite.

Célèbre inscription de Béhistun en Iran, qui a permis notamment le déchiffrement du vieux-perse, la langue des souverains achéménides. Sur ce bas-relief, on aperçoit le roi Darius tenant un arc. Il fait un signe de la main droite à Ahura Mazda. Celui-ci lui répond en faisant aussi un signe de la main droite et il tient dans sa main gauche un anneau. On représente les rois capturés devant Darius (Gaumāta, Açina, Nadintabaira, Fravarti, Martiya, Čiçantaxma, Vahyazdāta, Araxa, Frāda, Skunxa). Les inscriptions trilingues sont disséminées un peu partout autour des ces représentations. Le dieu Ahura Mazda occupant la position centrale est surmonté d’une tiare. Son buste émerge d’un anneau d’où émerge une queue, 2 ailes et les 2 pattes d’un oiseau de proie. La version en vieux-perse comporte 76 paragraphes, et les versions élamites et babyloniennes 69 paragraphes. Les mots en vieux-perse retrouvés dans la version élamite suggère que ce soit la version en vieux-perse qui soit la première réalisée. Source : Wikipédia.

L’ensemble des travaux d’Henri Rawlinson permettront alors un saut important dans la compréhension des écritures cunéiformes. Des synthèses de grammaires, glossaires, traductions d’inscriptions vont alors se développer et seront complétées par les nouvelles fouilles réalisées à Suse. Elles augmenteront nos connaissances sur le vieux-perse et sur l’Elamite. De prodigieuses découvertes telles que celle d’une statue de Darius recouverte d’une inscription quadrilingue (vieux perse, élamite, babylonien et égyptien hiéroglyphique) ou des milliers de tablettes à Persépolis complèteront encore nos connaissances sur les langues du Moyen-Orient et notamment le vieux-perse et l’élamite.

Suite à cette description historique concernant le déchiffrement du vieux-perse, la langue parlée par les souverains achéménides, je voudrais vous illustrer sa transcription. Ci-dessous vous pouvez observer le nom du dieu suprême de l’Empire perse Ahura Mazda, gravé tel quel sur de nombreuses inscriptions de divers souverains perses (Ariaramnès, Arsamès, Cyrus II, Darius 1er, Xersès, Artaxersès Ier, Darius II, Artaxersès II, Artaxersès III…). Le nom d’Ahura mazda en vieux-perse a été identifié pour la première fois de manière complète par le danois Christian Rask. On peut constater, dans l’exemple, que le h et deux a sont absents. Plusieurs mots présentent des variantes (absence de certaines lettres) qu’il n’est pas toujours aisé à comprendre. Ahuramazda est écrit en vieux-perse en un seul mot, tandis qu’il est divisé en 2 dans l’Avesta, le livre sacré de la religion mazdéenne. Contrairement au sumérien et l’akkadien, le vieux-perse est formé comme vous pouvez le voir par un ensemble de lettres et non par des syllabes. Le vieux-perse est composé de 3 voyelles, 33 consonnes (dont plusieurs consonnes identiques s’écrivent différemment en fonction de la voyelle qui suit), un séparateur de mot, 8 idéogrammes et 21 nombres. Il se lit de gauche à droite. Visuellement le vieux-perse semble apparenté au babylonien, néanmoins il n’a emprunté que le l, qui n’existait pas en vieux-perse. En effet pour écrire certains noms tels que le Liban, il a fallu recourir à une annotation étrangère. L’invention de cette écriture était inspirée des écritures mésopotamiennes et elle serait destinée à glorifier la  nouvelle royauté (Lecoq P.).

Nom d’Ahura Mazda en vieux-perse.

On peut se demander pourquoi les inscriptions achéménides étaient souvent écrites en plusieurs langues. Ceci est lié au fait que les Achéménides conservaient les langues des peuples conquis. C’est le cas notamment pour l’élamite qui a été une langue du sud-ouest de l’Iran. Cette langue était celle d’un territoire appelé Elam dont les 2 capitales sont Suse et Anšan, l’actuel site Tall-e Malyān. L’Elamite est une langue d’honneur car presque toutes les inscriptions achéménides comportent une version de cette langue. Des milliers de tablettes administratives élamites ont été découvertes à Persépolis, par les fouilles réalisées par l’Oriental Insititute de Chicago de 1933 à 1934. L’écriture élamite a des liens avec les signes proto-élamites qui n’ont pas pu être déchiffrés jusqu’à présent, étant donné la trop faible quantité de tablettes découvertes. Cette écriture a évolué vers le paléo-élamite et finalement le néo-élamite. La langue élamite est proche de la langue akkadienne. Elle présente la particularité de présenter un grand nombre de suffixes. Il a été tenté de la rapprocher des langues dravidiennes du sud de l’Inde, mais sans grand succès.

J’ai voulu dans cet article vous parler brièvement de quelques langues  perses. Il faut se rendre compte qu’il en existe toute une variété dont il n’est pas toujours évident de retrouver la filiation. On sait par exemple que le vieux-perse a découlé sur le moyen perse (ou pehlevi). Il désigne la langue parthe venue du Nord et parlée à l’époque sassanide (Empire sassanide comprenant l’Iran et postérieur à l’Empire perse). En effet, le moyen perse est connu grâce à des inscriptions sassanides. Cette langue est déjà fort proche dans sa structure du persan moderne (la langue iranienne actuelle). On remarque aussi que des déclinaisons ont complètement disparu, probablement par une intonation sur la syllabe qui précède la finale, ce qui a pour effet de la supprimer avec le temps. On peut également parler de la langue de l’Avesta, le zend ou l’avestique qui serait la langue des Mèdes, qui est apparentée au vieux-perse. L’étude des relations de parenté entre les langues nous permettent de mieux comprendre dans quelle mesure les croyances se sont transmises entre peuples à priori fort différents. Je pense notamment aux croyances communes entre l’Inde et l’Iran. Divers spécialistes tel que Pierre Lecoq, James Darmesteter, Pierre Briant attestent que les peuples iraniens et les peuples indiens possédaient à une certaine époque une langue et  des croyances en commun. La comparaison entre les textes sacrés d’Iran et d’Inde l’Avesta et le Rig-Véda nous amènent à identifier un ensemble de racines ou mots en communs et également un grand nombre d’analogies entre divinités variées. Toute la difficulté réside à savoir pourquoi et comment ces croyances ont évolué.

Sources bibliographiques

- DARMESTETER J., 2006. Ormazd et Ahriman, leurs origines et leur histoire. Elibron Classics, Paris. 360 p.

- FERREIRA M., 2011. Le cylindre de Cyrus à Téhéran. http://www.teheran.ir/spip.php?article1325 Consulté le 22 janvier 2012.

- GHAFFAR D., 2007. Au Journal de Téhéran. Quelle langue parlons-noushttp://www.teheran.ir/spip.php?article211 Consulté le 7 janvier 2012.

- GHIRSHMAN R., 1963. Perse. Proto-iraniens. Mèdes. Achéménides. Editions Gailimard. 453 p.

- GREGOIRE M., 2001. Arts & civilisations. La Perse. Des origines à l’Islam. Editions Artis-Historia, Bruxelles. 136 p.

- HICKS J., 1977. Les Origines de l’Homme. Les Perses. Editions Time-Life. 157 p.

- LECOQ P., 1997. Les inscriptions de la Perse achéménide. Traduit du vieux perse, de l’élamite, du babylonien et de l’araméen.Editions Gallimard. 327 p.

- PEKARY T., 1961. Le tribut aux Perses et les finances de Philippe l’Arabe. Syria. Volume 38, numéro 38-3-4. pp. 275-283

- RACHET G. Avesta. Le livre sacré des anciens perses. Tome premier. http://misraim3.free.fr/religions_diverses/AVESTA.PDF Consulté le 27 décembre 2011. 255 p.