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Découverte du vieux-perse

La célèbre Pierre de Rosette, découverte lors de la campagne militaire de Napoléon Bonaparte en Egypte en 1799, est le premier texte égyptien bilingue connu (grec et égyptien). Alors qu’on ne comprenait pas encore l’égyptien, cette découverte fut inespérée pour le déchiffrement des hiéroglyphes. Au XVIIIème siècle, il ne s’agissait pourtant pas d’un cas unique : le vieux-perse a été également déchiffré grâce à la découverte d’inscriptions trilingues.

Les récits des historiens grecs tels qu’Hérodote, Xénophon et de Thucydide ont longtemps nourri des Européens, tentés de redécouvrir les vestiges de l’empire perse. Au XVIIIème siècle, un ensemble de voyageurs se rendent à Persépolis en Iran et réalisent des copies d’inscriptions, sans néanmoins réussir à les déchiffrer. Le savant danois Carsten Niebuhr relève des inscriptions de Darius et de Xerxès. Il est le premier à constater que ces écritures sont de trois types. Plus tard, ces écritures se révèleront être le vieux-perse, l’élamite et le babylonien (voir l’exemple ci-dessous pour mieux juger de l’aspect de ces 3 écritures). Le philologue allemand Georg Friedrich Grotefend étudie les inscriptions copiées par Carsten Niebuhr (l’inscription a de Darius à Persépolis et l’inscription e de Xersès à Persépolis). Il suppose que les inscriptions comprennent le nom des rois perses mentionnés par le grec Hérodote. Sur base de la longueur des mots et de la répétition de plusieurs mots, il parvient à identifier 3 noms - Darius, Xersès et Hystape – même s’il se trompe pour certaines lettres. Sous cette impulsion, d’autres chercheurs aident au déchiffrement du vieux-perse (Saint-Martin, Burnouf, Lassen, Beer, Jacquet, Westergaard,…).

Reproduction d’une des 4 tablettes de fondation de Persépolis (elles sont toutes la version d’un même texte). La partie du haut est du vieux-perse, celle du milieu de l’élamite et celle du bas du babylonien. Ces tablettes soit en or soit en argent sont dédiées à Darius 1er, un grand roi de l’Empire perse. Elles précisent en trois langues l’étendue de son royaume et légitimisent son pouvoir délégué par le dieu Ahura mazda. Ce texte bien qu’appelé « tablette de fondation » ne mentionne pourtant pas de constructions.

Traduction de la tablette de fondation de Persépolis : « Darius le grand Roi, Rois des Rois, le Rois des pays, le fils de Vishtaspa l’Achéménide. Le roi Darius dit : ‘Ceci est le royaume que je possède depuis le pays des Cakas qui sont de ce côté de la Sogdiane jusqu’à Kush, depuis l’Inde jusqu’à Sardes. Voici ce qu’Ahura Mazda m’a accordé, lui qui est le plus grand des dieux’. Que Ahura me protège ainsi que ma Maison » (Source : GHIRSHMAN R., 1963).

Il faut attendre les recherches du militaire et diplomate britannique Henry Rawlinson pour faire davantage progresser le déchiffrement du vieux-perse. Il n’est que vaguement au courant des travaux en cours en Europe, mais il parvient à reconnaître le nom des souverains achéménides du mont Elvend, à proximité d’Hamadā (l’ancienne capitale de la Médie appelée également Ecbatane, dans l’actuel Iran). Il prend d’énormes risques pour recopier les inscriptions de la célèbre fresque de Béhistun dans la province de Kermanshah en Iran, étant donné l’accès très difficile de cette paroi rocheuse. Par l’étude du sanskrit, de l’avestique, du pehlvi et de la lecture des travaux sur ces langues (notamment ceux d’Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron qui a étudié l’avestique lors d’un voyage en Inde), il parvient à interpréter correctement 14 des 15 derniers signes restants du vieux-perse. Il étudie également l’inscription du 3ème type comprenant plus de 200 signes différents, apparentée à l’arabe, à l’hébreu et à l’araméen. L’écriture du second type ne comprend qu’une centaine de signes différents, mais elle est plus difficile à déchiffrer car elle ne présente apparemment pas de filiation avec d’autres langues. Alexander Sayce est le premier à identifier cette écriture comme celle de l’Elam (ancien pays occupant le sud-ouest de l’Iran) et il l’appelle tout naturellement l’élamite.

Célèbre inscription de Béhistun en Iran, qui a permis notamment le déchiffrement du vieux-perse, la langue des souverains achéménides. Sur ce bas-relief, on aperçoit le roi Darius tenant un arc. Il fait un signe de la main droite à Ahura Mazda. Celui-ci lui répond en faisant aussi un signe de la main droite et il tient dans sa main gauche un anneau. On représente les rois capturés devant Darius (Gaumāta, Açina, Nadintabaira, Fravarti, Martiya, Čiçantaxma, Vahyazdāta, Araxa, Frāda, Skunxa). Les inscriptions trilingues sont disséminées un peu partout autour des ces représentations. Le dieu Ahura Mazda occupant la position centrale est surmonté d’une tiare. Son buste émerge d’un anneau d’où émerge une queue, 2 ailes et les 2 pattes d’un oiseau de proie. La version en vieux-perse comporte 76 paragraphes, et les versions élamites et babyloniennes 69 paragraphes. Les mots en vieux-perse retrouvés dans la version élamite suggère que ce soit la version en vieux-perse qui soit la première réalisée. Source : Wikipédia.

L’ensemble des travaux d’Henri Rawlinson permettront alors un saut important dans la compréhension des écritures cunéiformes. Des synthèses de grammaires, glossaires, traductions d’inscriptions vont alors se développer et seront complétées par les nouvelles fouilles réalisées à Suse. Elles augmenteront nos connaissances sur le vieux-perse et sur l’Elamite. De prodigieuses découvertes telles que celle d’une statue de Darius recouverte d’une inscription quadrilingue (vieux perse, élamite, babylonien et égyptien hiéroglyphique) ou des milliers de tablettes à Persépolis complèteront encore nos connaissances sur les langues du Moyen-Orient et notamment le vieux-perse et l’élamite.

Suite à cette description historique concernant le déchiffrement du vieux-perse, la langue parlée par les souverains achéménides, je voudrais vous illustrer sa transcription. Ci-dessous vous pouvez observer le nom du dieu suprême de l’Empire perse Ahura Mazda, gravé tel quel sur de nombreuses inscriptions de divers souverains perses (Ariaramnès, Arsamès, Cyrus II, Darius 1er, Xersès, Artaxersès Ier, Darius II, Artaxersès II, Artaxersès III…). Le nom d’Ahura mazda en vieux-perse a été identifié pour la première fois de manière complète par le danois Christian Rask. On peut constater, dans l’exemple, que le h et deux a sont absents. Plusieurs mots présentent des variantes (absence de certaines lettres) qu’il n’est pas toujours aisé à comprendre. Ahuramazda est écrit en vieux-perse en un seul mot, tandis qu’il est divisé en 2 dans l’Avesta, le livre sacré de la religion mazdéenne. Contrairement au sumérien et l’akkadien, le vieux-perse est formé comme vous pouvez le voir par un ensemble de lettres et non par des syllabes. Le vieux-perse est composé de 3 voyelles, 33 consonnes (dont plusieurs consonnes identiques s’écrivent différemment en fonction de la voyelle qui suit), un séparateur de mot, 8 idéogrammes et 21 nombres. Il se lit de gauche à droite. Visuellement le vieux-perse semble apparenté au babylonien, néanmoins il n’a emprunté que le l, qui n’existait pas en vieux-perse. En effet pour écrire certains noms tels que le Liban, il a fallu recourir à une annotation étrangère. L’invention de cette écriture était inspirée des écritures mésopotamiennes et elle serait destinée à glorifier la  nouvelle royauté (Lecoq P.).

Nom d’Ahura Mazda en vieux-perse.

On peut se demander pourquoi les inscriptions achéménides étaient souvent écrites en plusieurs langues. Ceci est lié au fait que les Achéménides conservaient les langues des peuples conquis. C’est le cas notamment pour l’élamite qui a été une langue du sud-ouest de l’Iran. Cette langue était celle d’un territoire appelé Elam dont les 2 capitales sont Suse et Anšan, l’actuel site Tall-e Malyān. L’Elamite est une langue d’honneur car presque toutes les inscriptions achéménides comportent une version de cette langue. Des milliers de tablettes administratives élamites ont été découvertes à Persépolis, par les fouilles réalisées par l’Oriental Insititute de Chicago de 1933 à 1934. L’écriture élamite a des liens avec les signes proto-élamites qui n’ont pas pu être déchiffrés jusqu’à présent, étant donné la trop faible quantité de tablettes découvertes. Cette écriture a évolué vers le paléo-élamite et finalement le néo-élamite. La langue élamite est proche de la langue akkadienne. Elle présente la particularité de présenter un grand nombre de suffixes. Il a été tenté de la rapprocher des langues dravidiennes du sud de l’Inde, mais sans grand succès.

J’ai voulu dans cet article vous parler brièvement de quelques langues  perses. Il faut se rendre compte qu’il en existe toute une variété dont il n’est pas toujours évident de retrouver la filiation. On sait par exemple que le vieux-perse a découlé sur le moyen perse (ou pehlevi). Il désigne la langue parthe venue du Nord et parlée à l’époque sassanide (Empire sassanide comprenant l’Iran et postérieur à l’Empire perse). En effet, le moyen perse est connu grâce à des inscriptions sassanides. Cette langue est déjà fort proche dans sa structure du persan moderne (la langue iranienne actuelle). On remarque aussi que des déclinaisons ont complètement disparu, probablement par une intonation sur la syllabe qui précède la finale, ce qui a pour effet de la supprimer avec le temps. On peut également parler de la langue de l’Avesta, le zend ou l’avestique qui serait la langue des Mèdes, qui est apparentée au vieux-perse. L’étude des relations de parenté entre les langues nous permettent de mieux comprendre dans quelle mesure les croyances se sont transmises entre peuples à priori fort différents. Je pense notamment aux croyances communes entre l’Inde et l’Iran. Divers spécialistes tel que Pierre Lecoq, James Darmesteter, Pierre Briant attestent que les peuples iraniens et les peuples indiens possédaient à une certaine époque une langue et  des croyances en commun. La comparaison entre les textes sacrés d’Iran et d’Inde l’Avesta et le Rig-Véda nous amènent à identifier un ensemble de racines ou mots en communs et également un grand nombre d’analogies entre divinités variées. Toute la difficulté réside à savoir pourquoi et comment ces croyances ont évolué.

Sources bibliographiques

- DARMESTETER J., 2006. Ormazd et Ahriman, leurs origines et leur histoire. Elibron Classics, Paris. 360 p.

- FERREIRA M., 2011. Le cylindre de Cyrus à Téhéran. http://www.teheran.ir/spip.php?article1325 Consulté le 22 janvier 2012.

- GHAFFAR D., 2007. Au Journal de Téhéran. Quelle langue parlons-noushttp://www.teheran.ir/spip.php?article211 Consulté le 7 janvier 2012.

- GHIRSHMAN R., 1963. Perse. Proto-iraniens. Mèdes. Achéménides. Editions Gailimard. 453 p.

- GREGOIRE M., 2001. Arts & civilisations. La Perse. Des origines à l’Islam. Editions Artis-Historia, Bruxelles. 136 p.

- HICKS J., 1977. Les Origines de l’Homme. Les Perses. Editions Time-Life. 157 p.

- LECOQ P., 1997. Les inscriptions de la Perse achéménide. Traduit du vieux perse, de l’élamite, du babylonien et de l’araméen.Editions Gallimard. 327 p.

- PEKARY T., 1961. Le tribut aux Perses et les finances de Philippe l’Arabe. Syria. Volume 38, numéro 38-3-4. pp. 275-283

- RACHET G. Avesta. Le livre sacré des anciens perses. Tome premier. http://misraim3.free.fr/religions_diverses/AVESTA.PDF Consulté le 27 décembre 2011. 255 p.

La tour de Babel a-t-elle existé ?

Prospectus "Turris Babylonica" de la section Cinquantenaire des Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles. Photographie.

Nous connaissons tous le célèbre récit de la tour de Babel qui est responsable de multiplication des langues sur Terre. Mais est-ce juste un mythe ? A-t-il une origine autre que biblique ? Finalement peut-on envisager que ce récit est plus qu’une légende ? Comme toute recherche se basant sur des textes anciens il n’est jamais possible d’être exhaustif, néanmoins au travers de plusieurs textes anciens et notamment mésopotamiens, il nous est possible de corroborer ce fait par de nombreux canaux divers et de découvrir davantage sur l’origine des langues au travers des mythologies et religions.

Le récit de la tour de Babel se trouve dans l’ancien testament (Genèse 11). Le passage n’est pas très long, il est retranscrit ci-dessous :

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au Pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : ‘Allons ! Faisons des briques et cuisons-les aux feu !’ La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : ‘Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons-pas dispersés sur toute la terre !’
Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : ‘Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leur entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.’ Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. »
(Bible de Jérusalem, genèse 11 : 1-9)

De tous les textes mésopotamiens, nous n’avons pas retrouvé de retranspositions parfaites de ce passage. Néanmoins certains récits s’y apparentent et le complètent. Citons dans un premier temps un texte découvert dans les vestiges de l’ancienne cité de Babylone. Cette inscription nous décrit la reconstruction de l’Etemenanki par le roi babylonien Nabopolassar (BOST H., 1985). Nous y apprenons que cet Etemenanki, la tour à étage de Babylone, avait été détruite et était en ruines. Sur ordre de Marduk, elle devait être reconstruite par Nabopolassar « pour assurer son fondement dans le sein du monde inférieur et son sommet, et pour la faire semblable au ciel ». Les principaux points communs entre le récit biblique de la Tour de Babel et ce récit de Nabopolassar (BOST H., 1985) :

1) la fabrication de briques et leur cuisson,
2) l’utilisation de bitume pour jointoyer
3) et surtout la mention semblable au ciel qui s’apparente au verset 4 de la genèse : « une tour dont le sommet pénètre les cieux » et parfois traduite selon d’autres traducteurs « et sa tête est dans le ciel ».

Les historiens sont certains que la tour de Babel est bien la ziggourat découverte à Babylone ou du moins ce qu’il en reste et qui portait le nom de Etemenanki (« maison du fondement du ciel et de la terre »). On peut faire la correspondance entre Babel et Babylone, dont le nom fut fut donné par la première fois par les grecs. Babylone porte le nom en sumérien de Ka-Dingir-ra et Bab-ili en akkadien (signifiant « porte de dieu » ou « porte des dieux »). Cette tour était associée à l’Esagil, un sanctuaire dont les vestiges ont été découverts à proximité de ceux de l’Etemenanki.

Une célèbre tablette découverte à Uruk appelée la « Tablette de l’Esagil », écrite en 229 avant notre ère,  décrit très précisément les dimensions de la ziggourat de Babylone : à savoir 3 x 60 coudées par côté ce qui équivaut à environ 90 mètres environ. Ces dimensions confirment les découvertes réalisées par des fouilles allemandes sur les vestiges de Babylone (ISELIN C.). L’Esagil était un temple dont la forme peut faire penser à un L. C’était la demeure de Marduk dont les descriptions lui donnaient notamment le nom de « montagne des contrées » ou de « palais des dieux ». La tablette de l’Esagil précise que le nombre d’étages de cette tour était de 8 (7 selon Hérodote).

Tablette de l'Esagil localisée au Musée du Louvre. Source : http://communaute.louvre.fr/louvre/ tablette-dite-de-lesagil.

Un texte très connu appelé « Enûma Eliš » décrit la construction de la tour à étage de Babylone dans ses premiers temps. Ce poème babylonien de la création a été découvert à Ninive. Il fait l’éloge de Marduk qui était le roi du ciel et de la terre. Les Dieux Annunaki prennent la décision de créer un sanctuaire dédié en l’honneur de Marduk. Il s’adrèssent à lui :

« ‘Faisons le Sanctuaire dont le Nom a été prononcé par toi !
Tes appartements seront notre étape : nous y prendrons repos !
Jetons-les-bases de ce Sanctuaire, où sera installé notre Divan :
Chaque fois que nous y viendrons, nous y prendrons repos !’
Marduk, lorsqu’il eut ouï cela, ses traits brillèrent infiniment,
Tel le plein-jour : ’Faites donc Babylone, (dit-il),
Puisque vous en voulez assumer le travail !
Que soit apprêté son briquetage, puis dressez son faîtage !’
Les Anunnaki creusèrent le sol de leurs houes,
Et, une année durant, ils moulèrent des briques ;
Puis, à partir de la seconde année,
De l’Esagil, réplique de l’Apsû, ils élevèrent le faîte.
Ils construisirent de même la haute Tour-à-étages de ce nouvel Apsû.
Et ils y aménagèrent un Habitacle pour Anu, Enlil et Éa.
Alors, en majesté, il y vint prendre place devant ces derniers.
Depuis le pied de l’Ešarra. on en pouvait contempler le pinacle !
Une fois parachevée l’œuvre de l’Esagil, tous les Anunnaki
Y aménagèrent leurs propres Lieux-de-culte :
Trois-cents Igigi du Ciel, et six-cents avec ceux de l’Apsû y étaient rassemblés, au total !
Le Seigneur, dans le Lieu-très-auguste qu’ils lui avaient édifiés pour Habitacle,
A son banquet invita les dieux, ses pères »
(BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Un autre texte très ancien est à lier au récit de la Tour de Babel quant à l’origine des langues : « Enmerkar et le seigneur d’Aratta ». Ce texte découvert en 6 exemplaires a été étudié par S. N Kramer et (Lambert M, 1955). Il confirme l’idée selon laquelle le monde était régi dans un premier temps dans une seule langue. Il raconte la lutte de pouvoir entre le Seigneur d’Aratta et Enmerkar. Celui-ci souhaite bâtir divers temples dont le temple d’Abzu de la cité d’Eridu.

« Autrefois, il n’y avait ni serpent ni scorpion,
Il n’y avait ni hyène ni lion,
Il n’y a avait ni chien sauvage ( ?) ni loup,
Il n’y avait ni frayeur ni terreur,
L’homme n’avait pas de rival,
En ces jours, le pays de Shubur et d’Hamazi,
Sumer au langage harmonieux ( ?), le puissant pays des décrets princiers,
Uri, le pays qui a tout ce qu’ul faut ( ?)
Le pays de Martu, reposant en sécurité,
L’univers entier, les peuples à l’unisson ( ?)
A Enlil, en une seule langue…
Alors a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
Enki a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
A-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
Enki, le seigneur de l’abondance (dont) les commandements sont dignes de confiance
Le seigneur de la sagesse, qui comprend le pays,
Le chef des dieux, rempli de sagesse, le s(eigneur) d’Eridu,
Changea le discours dans leur bouche, (apporta ( ?) en lui la discorde.
(Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, BOST H., 1985).

Dans Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, c’est Enki qui apporte la discorde entre les peuples du monde, alors que c’est Yavhé qui est traditionnellement considéré comme le responsable dans plusieurs versions du récit de la tour de Babel. Dans le Targum (la traduction de la bible hébraïque en araméen), des anges sont chargés par Dieu de provoquer des tensions entre les peuples en leur apportant chacun une nouvelle langue et une écriture. Un extrait assez évocateur nous explique cette tragédie :

«  Alors Yahvé dit aux soixante-dis anges qui se tiennent devant lui : ’venez donc ! Descendons pour confondre là-bas leur langage pour qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres’. La parole de Yahvé se manifesta sur la ville et avec lui les soixante-dix anges correspondant aux soixante-dix peuples, chacun ayant avec lui la langue de son peuple et dans sa main les caractères de son écriture. Il les dispersa de la surface de la terre en soixante-dix langues : l’un ne pouvait plus savoir ce que l’autre voulait dire et ils se tuaient entre eux et ils cessèrent de bâtir la ville ».
(BOST H., 1985).

D’autres documents juifs décrivent sous de nouveaux aspects la construction et la destruction de la Tour de Babel. Citons un passage du Livre des Jubilés (Jub 10 : 18-27), un pseudépigraphe qui se prétend être la révélation secrète de l’ange de la Divine Présence à Moïse. Le récit biblique de la tour de Babel y est repris en partie mais on y retrouve des modifications, des additions et des développements. La Tour est détruite par l’intervention du Seigneur qui fit souffler un vent puissant contre elle.

Le Talmud qui est un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique évoque également la construction de la tour. Les raisons qui ont poussé à cette édification sont : monter au ciel pour y demeurer, monter au ciel pour y pratiquer l’idolâtrie ou soit pour y faire la guerre à Dieu (étonnant pour un être « non matériel »). Dieu répondra par diverses actions : les hommes vont être dispersés, il va confondre la langue des hommes et pour les derniers ils vont être transformés en singes, en spectres ou en démons. Dans le Midrach (étude approfondie de textes bibliques qui commentent plusieurs versets), l’intervention de Dieu a pour effet d’enfouir un tiers de la tour, d’en détruire un tiers par le haut, et de laisser le tiers central comme vestige. La confusion des langues va engendrer la mésentente, la violence et le meurtre. Ces conséquences sont également invoquées dans des textes plus récents, tel que le IIIème livre des Oracles Sibyllins (lignes 97-110) :

« Or quand ce fut le moment de s’accomplir pour les menaces que le Grand Dieu avait proférées jadis contre les mortels lorsqu’ils avaient entrepris d’édifier une tour au pays d’Assyrie (ils étaient tous de même parler et voulaient s’élever jusqu’au ciel étoilé), l’Immortel aussitôt chargea les souffles de l’air d’une grande violence et ces vents jetèrent à bas la grande tour et excitèrent entre les hommes une mésentente mutuelle : voilà pourquoi les mortels donnèrent le nom de Babylone à la ville.
Lorsque la tour fut tombée et que les langues des hommes furent altérées en parlers de toute espèce, toute la terre se remplit de rois locaux. C’était alors la dixième génération d’hommes sortis du sol, depuis que le déluge s’était abattu sur les premiers humains. Et Cronos, Titan et Japet (père de Prométhée) devinrent rois… »
(BOST H., 1985).

Je terminerai ce petit tour non exhaustif concernant les textes apparentés ou liés à la tour de Babel avec le manuscrit écossais Dumfries N° 4 de 1710. Ce manuscrit franc-maçonnique est daté par le British Museum au début du XVIIIème siècle. Bien qu’il soit très récent, il apporte des informations en concordances avec les récits cités ci-dessus. Nous y apprenons que c’est Nemrod qui va enseigner aux hommes les techniques permettant la construction de la Tour de Babylone. Ce personnage biblique présente des caractéristiques qui le rapprochent selon moi de Thôt ou d’Imhotep. Dans le manuscrit Dumfries N°4, on décrit Nemrod comme suit : « puissant devant le Seigneur ». Avec les particules akkadiennes et sumériennes, on peut également confirmer ce sens : NÈ-EM-RU-UD : « la puissante tempête à la lumière du Seigneur ».

« Après le déluge, le grand Hermorian fils de Cush et Cush était le fils de Cham, second fils de Noé fut appelé ‘le père de la sagesse’, car il trouva ces colonnes après le déluge avec les sciences inscrites dessus : il les enseigna, lors de la construction de la Tour de Babylone, où il fut appelé Nemrod ou ‘puissant chasseur devant le Seigneur’ .
Nemrod pratiqua la maçonnerie à la demande du roi de Ninive son cousin. Il créa des maçons et les recommanda au seigneur du pays pour construire toutes sortes de constructions alors en vogue, et il leur enseigna des signes et des attouchements pour qu’ils puissent se reconnaître. »
(Traduction provenant du site de PRESTON W. : http://wp.logenationalefrancaise.org)

Au regard des croyances anciennes et de l’archéologie, il nous est possible d’admettre que la tour de Babel a bien existé et qu’elle fut localisée à Babylone. Les textes relatant ses dimensions ne sont pas tous unanimes sur la hauteur, nous laissant suggérer que cet édifice n’a peut-être jamais connu la hauteur à la quelle elle devait être construite. La destruction de cette tour est rendue responsable notamment par le passage d’une langue unique à une multitude. Il n’est pas impossible de retrouver dans cette histoire un reflet de la création de nouvelles langues anciennes au départ du sumérien ou de l’akkadien, l’étude des langues anciennes nous confirmant celà.

Sources bibliographiques :

- BOST H., 1985. Babel. Du texte au symbole. Labor et Fides, Genève. 268 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem. 2117 p.

- DIEULAFOY M., 1914. Le temple de Bêl Mardouk à Babylone. Note complémentaire. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 58, numéro 4. pp. 437-444.

- ISELIN C. Tablette dite de l’Esagil. http://communaute.louvre.fr/louvre/tablette-dite-de-lesagil. le 29/03/2011.

- LAMBERT M., 1955. Le jeu d’Enmerkar. Syria. Volume 32, numéro 32-3-4. pp. 212-221.

- PARROT A., 1970. Bible et archéologie ; 1: Déluge et arche de Noé. (4e éd. complétée.), 2. La tour de Babel. (3e éd. complétée). Delachaux & Niestlé, Paris. 123 p.

- PRESTON W. Le manuscrit Dumfries n°4. Loge d’étude et de recherche. http://wp.logenationalefrancaise.org/Documents_Dumfries.htm. le 20/03/2011.

- SEUX M.-J., 1976. Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie. Littératures anciennes du Proche-Orient. Les éditions du cerf, Paris. 558 p.

Les langues du monde ont toutes une seule origine : le sumérien et l’akkadien


Notre histoire est commune mais également l’origine de nos langues. En Mésopotamie, la région située entre le Tigre et l’Euphrate a été le centre du développement de nos civilisations. C’est dans cette région qu’on voit apparaître l’écriture la plus vieille du monde, à savoir l’écriture cunéiforme (nom dérivé du latin cuneus qui signifie « coins », voir ci-dessous). Cette écriture est la retranscription de 2 langues très anciennes : le sumérien et l’akkadien. Elle a évolué au départ de pictogrammes (dessins) et a finalement abouti à une structure qui peut faire penser à des clous.

Tablette du Louvre AO3760

Tablette du Louvre AO3760, source : wikipedia

La caractéristique principale de l’écriture cunéiforme est d’être composée d’un ensemble de syllabes (environ 30000). Cet ensemble comprend des particules akkadiennes et sumériennes qu’on peut regrouper dans le « syllabaire suméro-akkadien ». En associant entre elles ces syllabes on forme de nouveaux mots. Voici quelques exemples : Enki (dieu mésopotamien créateur des humains) : EN + KI = « Seigneur de la Terre », Enlil : (dieu principal de Sumer) : EN + LIL = « Seigneur du souffle », Elohim (un des noms de dieu dans l’ancien Testament de la Bible) : EL-U-HIM = « Les puissants élevés qui ont mélangé l’argile ». Dans ce dernier exemple, on voit que le O est remplacé par un U, en effet le O n’existe pas encore à l’époque et on peut considérer qu’il dérive du u.

Contrairement aux apparences, l’écriture cunéiforme n’est pas complexe dans sa construction mais uniquement par le très grand nombre de syllabes et d’écritures spécifiques à chaque syllabe. En effet il existe un très grand nombre de particules qui se prononcent de la même manière mais qui ont des significations différentes. Comme je vous l’ai dit dit plus haut, les langues de bases ont été le sumérien et l’akkadien (les plus vieilles langues de l’humanité). Toutes les langues originaires du Moyen-Orient (les langues sémitiques, cf le schéma ci-dessous) dérivent d’elles. Elles furent retranscrites en écriture cunéiforme ou dans des alphabets qui dérivent de cette écriture. Les langues sémitiques sont toutes apparentées entre elles.

langues sémitiques, origine des langues du monde

De nombreux peuples ou cités du Moyent-Orient vont utiliser l’écriture cunéiforme : les Hittites vont l’adopter pour leur langue (ayant habité la Turquie actuelle), les Urartéens également (Asie mineure orientale et sud du Caucase). Ugarit est une cité en actuelle Syrie. Les archéologues vont y retrouver de très nombreuses tablettes en terre cuite écrites en cunéiforme. On rencontre cette écriture également chez les Elamites, chez les anciens Perses et finalement dans tout le Moyen-orient…

Un des derniers peuples à avoir utilisé l’écriture cunéiforme fut les Perses.  Cette écriture va tomber dans l’oubli avec le développement de l’alphabet et de la langue araméenne, langue administrative de l’Empire perse. Le peuple à l’origine de cette langue (les Araméens) s’est installé en Phénitie (Syrie actuelle) après l’effondrement des Hittites. Bien qu’ils n’ont jamais eu d’Empire unifié, leur langue va être une référence pour l’Empire perse. Elle deviendra la langue officielle des Juifs. Ceux-ci vont d’ailleurs parler hébreux mais écrire en araméen. Par la suite, cette écriture va être supplantée par le grec (conquête d’Alexandre le Grand) et par l’Arabe (au 7ème siècle par les conquêtes arabes).

Manuscrits de la mer Morte

Fragment d'un des Manuscrits de la mer Morte écrit en araméen et découvert en Cisjordanie près du site de Qurman entre 1946 et 1956. Source http://www.larousse.fr/encyclopédie

Une très grande partie des écritures a été adaptée à partir de l’écriture phénitienne, elle-même dérivée de l’alphabet ougaritique et de l’alphabet proto-sinaïtique (découverte dans la région du Sinaï). L’alphabet phénicien est l’ancêtre de quasi tous les systèmes alphabétiques du monde. Il est à l’origine du l’alphabet grec tout comme l’alphabet araméen. La majorité des lettres grecques transcrivaient approximativement les mêmes sons que les lettres phéniciennes. Cet alphabet grec est le premier a avoir inventé les voyelles et il se répandra grâce aux conquêtes d’Alexandre le Grand. L’alphabet latin est adapté de l’alphabet étrusque qui dérive lui-même de l’alphabet grec.

Les langues et écritures égyptienne, maya, chinoise (et encore beaucoup d’autres) donnent l’impression d’être complètement différentes par rapport aux autres langues du monde, pourtant elles présentent la même grande caractéristique que le sumérien et l’akkadien : chaque mot est composé d’une association de syllabes entre elles. Les écritures associées à ces langues présentent ce grand principe et elles vont innover par les très nombreux pictogrammes qui seront inventés et qui permettront à ces langues de devenir une référence pour leur civilisation. En ce qui concerne l’égyptien, de nombreux mots hébreux rencontrés dans la Bible en sont directement dérivés. Ceci n’est finalement pas étonnant quand on sait que les hébreux étaient à la base des Egyptiens. En étudiant l’origine des langues du monde, on ne peut pas nier que toutes les langues proviennent d’une seule région du monde : le Moyen-Orient.

Les croyances du monde sont liées entre elles et elles se sont propagées dans le monde d’une manière étroitement liée avec le développement des langues et des écritures. La Moyen-Orient a vu naître l’akkadien et le sumérien et également les tous premiers alphabets du monde. La connaissance du syllabaire suméro-akkadien et des écritures anciennes a tout son intérêt dans la traduction des plus vieux mythes fondateurs du monde. Une très grande partie des plus anciennes langues du monde peuvent être décomposées à l’aide de ce syllabaire. Il permet de retrouver toute une série de sens cachés à des mots et des noms propres. Les scribes de la Bible ont été de grands stratèges pour l’élaboration de nouveaux prénoms à partir notamment de personnages originaires d’Egypte. L’étude de la construction des langues et de leur évolution peut nous donner de riches informations quant à notre histoire commune…