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Le mythe de la création japonais et l’archéologie : à la (re)découverte de la période Jômon (16 500 ans bp-900 ans bp)

Cet article est à la fois un voyage dans la mythologie japonaise et une redécouverte de la culture Jômon. Je remercie Mickaël d’avoir bien voulu réserver une place à ce texte qui ne vise pas l’exhaustivité. En effet, la protohistoire japonaise et la vie spirituelle des hommes et des femmes de la période Jômon sont un objet d’étude trop complexe pour être examinés et analysés en si peu de lignes. Les mythes d’argile un ouvrage de ma plume (parution en 2013) abordera cette question en s’appuyant notamment sur les données matérielles de l’archéologie nipponne et de l’ethnologie. Notre objectif se limite ici à souligner l’existence matérielle d’artefacts d’un usage manifestement symbolique (et certainement religieux) susceptibles d’être en relation avec des rites supposés mettre en scène l’épisode de la création, en particulier le « sacrifice » de la déesse Izanami et son séjour éternel au royaume souterrain des morts (Yomi). La mort par démembrement d’une divinité est l’une des caractéristiques de nombreuses mythologies (notamment asiatiques) que Mircea Eliade attribue à des sociétés qui pratiquaient des cultes en lien étroit ou direct avec la fertilité. Même fertilité qui – selon l’archéologue Brian Hayden -joue un rôle politique, social, économique et religieux central au sein des sociétés de chasseurs cueilleurs complexes.

La période Jômon : un « mésolithique » japonais caractérisé par la mise en place d’une société de chasseurs-cueilleurs complexes

En Asie, le passage du Paléolithique supérieur à la culture Jômon est marqué par l’usage de la poterie et par une tendance progressive à la sédentarité. Ont simultanément coexisté les cultures Shengwen [1] (Chine), Chulmun [2] (Corée) et Jômon, toutes associées à un style de fabrication de céramiques et à un mode de vie sédentaire. Les poteries à cordons -ou « Jômon »[3]- (voir illustration ci-dessous) seraient les doyennes de l’Humanité [4], mais la récente découverte en Chine de fragments de poteries plus anciens ( 20 000 ans bp) laisse la question en suspens. D’ailleurs, la date de leur apparition au Japon a été récemment réajustée, elles remonteraient, selon la professeure Junko Habu, à environ 16 500 ans bp[5], soit 4 000 ans avant son usage quotidien par les civilisations moyen-orientales[6]. Ces créations sont apparentées à un modèle produit à une date ultérieure (11 000 ans av. JC) dont des fragments ont été excavés sur les berges du fleuve Amour (Russie). Il est prudent de dire que les poteries les plus anciennes de l’histoire humaine auraient été façonnées et cuites par des groupes humains présents dans un large triangle Sibérie-Chine-Japon. Sur une échelle planétaire, il s’agit plutôt d’une révolution de forme (manufacture de contenants), car l’usage de la terre cuite (pour la fabrication de statuettes d’argile) est antérieure aussi bien en Europe Orientale (28 000-27 000 bp[7]) qu’au Japon.

Poterie et motif à cordes

Poterie (vue d’ensemble et détail du motif à cordes) de la période Jômon retrouvée sur le site de Okyuzuka (préfecture d’Ishikawa). Musée d’histoire du site originel de Nonoichi-Machi. Photographie Rémy Valat).

La Protohistoire nippone échappe au schéma conventionnel des archéologues occidentaux. Elle correspond, selon le découpage chronologique déterminé par les archéologues japonais, aux périodes culturelles[8] Jômon (縄文)[9], Yayoi (弥生)[10] et Kôfun (古墳)[11], c’est-à-dire la continuité chronologique remontant à 16 500 ans bp (ou 11 000 ans bp, selon d’autres estimations) jusqu’à 645 ap. JC. Ces subdivisions singulières reposent uniquement sur des données matérielles (constatation de l’absence fabrication d’objets usuels en terre cuite, puis leur manufacture selon des modèles caractéristiques variables dans le temps et, en période finale de la Protohistoire, sur un mode d’inhumation des élites politiques locales) et diffèrent des critères européens, fondés sur une perspective globale interdisciplinaire. Si la période précédente (Iwajuku) coïncide aux grandes lignes des changements techniques et culturels du Paléolithique, la période Jômon pose problème du point de vue de l’archéologie occidentale, car l’absence d’une société agraire (qui place l’agriculture au cœur du fonctionnement de la société) ne permet pas de la caractériser comme une culture du Néolithique. Certains auteurs (Laurent Nespoulous, Sahara Makoto) la rattache aux caractéristiques communes du Mésolithique européen, dont l’évolution générale tendrait à la « néolithisation[12] ». De même le phénomène de « télescopage », de « rattrapage » ou d’« accélération » technologique de la période Yayoi est une singularité japonaise : l’apparition synchrone du bronze et du fer font passer l’archipel de l’ « Âge de pierre » à l’ « Âge du fer », bien que culturellement (avec la pratique funéraire du dépôt d’objets en bronze), elle pourrait encore se rattacher à l’ « Âge du Bronze » en Europe[13].

Les cent (ou cent-cinquante) siècles du Jômon ont été subdivisés en six principales sous-périodes par les archéologues nippons permettant de dégager les principales phases de l’évolution technique et des changements culturels de la période (les limites chronologiques indiquées ci-dessous sont celles conventionnellement admises au Japon) : le Jômon initial (proto-Jômon, selon d’autres auteurs, 10 000 à 8 000 bp), précoce (ou archaïque, 8 000-6 000 bp), antérieur (ou ancien, 6 000-3000 bp), moyen (3 000-2000 bp), postérieur (ou récent, 2 000-1 000 bp) et final (1000-500 bp). La culture Jômon sera progressivement subjuguée par une nouvelle vague de migrants venue du continent à la période Yayoi (Ve siècle av. JC-IIIe siècle ap. JC), importatrice de technologies (riziculture, bronze) et d’une culture nouvelles.

La population japonaise protohistorique a fait l’objet de nombreuses recherches, mais nos connaissances sur son effectif et son mode de vie restent en bonne partie spéculatives en dépit de l’importance des données de l’archéologie. Selon le professeur Shuzo Koyama[v14], la population générale (avec des variations locales) aurait décuplée entre le Jômon naissant (20 100 hab.) et moyen (261 300 hab.), puis diminué progressivement de deux tiers (160 300 hab. Jômon tardif /75 800 hab. Jômon final), mais ces estimations sont probablement surévaluées. Ces variations ont été constatées sur la façade orientale de l’archipel ; sur le versant ouest, la population aurait augmentée lentement pendant toute la période. Il est certain que la densité est toujours restée inférieure à un habitant au kilomètre carré, sur tout le territoire archipelagique.

Sur l’ensemble des îles du Japon (à l’exception probablement de l’île d’Hokkaidô), les groupes humains étaient mobiles dans les limites d’un territoire dispensateur de nourriture (grâce à l’adoucissement du climat) et adaptaient leurs stratégies de subsistance en fonction des disponibilités. La découverte de la poterie a permis certes la conservation des aliments, mais les tribus continuèrent à connaître des migrations saisonnières lorsque les ressources d’un endroit se tarissaient ou s’étaient épuisées. Les stratégies de subsistance sont opportunistes et les conditions de vie ont considérablement varié dans le temps et dans l’espace. Les membres de la communauté chargés de la collecte, de la chasse ou de la pêche se dispersaient du centre principal d’habitations (rarement de grottes) ou de centres de chasse, de pêche ou de collecte périphériques pour ravitailler le groupe[15]. Lorsque les ressources alimentaires viennent à suffire (sur les îles d’Hokkaidô et de Kyûshû[16] principalement), les communautés se sédentarisent et le ravitaillement en profondeur s’effectue à partir de centres périphériques permanents.

Carte du Japon. Source : Wikipedia.

Les hommes du Jômon se sont adaptés aux ressources naturelles : essentiellement installés dans le nord-est du Japon, leur environnement de prédilection était les forêts à feuilles caduques, productrices de fruits durs (plus de 50 % de l’apport calorique des hommes du Jômon[17]). La poterie servait à la cuisson lente et à la conservation des fruits de la cueillette, ce qui eu pour principal effet d’améliorer les conditions sanitaires et l’espérance de vie (celle-ci excèdait légèrement la trentaine d’années pour les individus ayant pu atteindre l’âge adulte). Ces cultures marginales, que nous pourrions qualifier d’horticulture (ou de « niches de productions »[18]), ne constituaient pas le régime principal de la population et le cycle saisonnier des collectes d’aliments et de la chasse rendaient les hommes tributaires des aléas de la nature.

Les communautés n’étaient pas totalement autarciques : des liens de proximité existaient, comme en témoignent les changements et les parentés stylistiques dans les productions artisanales. L’amélioration de la qualité des produits artisanaux[19], la présence de produits finis exhumés en des sites éloignés[20] de leur lieu de production[21] prouve l’existence d’une économie reposant sur l’échange de biens (déjà constatée au Paléolithique, mais d’une plus grande ampleur et sur de plus longues distances, par voies de terre et de mer[22]), la spécialisation de la production et la gestion des surplus.

Ces changements ont probablement modifié la physionomie des communautés qui se sont structurées tout en générant des inégalités sociales plus prononcées. Il n’existe pas de traces archéologiques significatives de hiérarchisation pérenne (Jômon moyen et tardif), la distinction entre les individus était probablement horizontale, en fonction de leur position « socio-économique» au sein de la tribu. Bien qu’il n’existait probablement pas, selon la professeure Junko Habu, de transmission héréditaire du pouvoir[23], nous sommes bien en présence d’une société ayant toutes les caractéristiques des chasseurs-cueilleurs complexes.

La mythologie japonaise : tableau général

Les mythes japonais ont été modifiés et épurés lors de leurs rédactions ; toutefois des deux mythes officiels subsistants, le Kojiki comporterait les séquences et les épisodes les plus complets. Ces textes, rédigés plusieurs siècles après l’introduction de l’écrit au Japon[24], sont pour les plus importants, le Nihongi (日本紀) ou Nihonshoki (日本書紀)[25] et le Kojiki (古事記).

Le premier, rédigé en 720 ap. JC, a fait l’objet d’une traduction du chinois classique vers la langue anglaise par William George Aston (1841-1911)[26], linguiste de formation et interprète auprès de la légation britannique au Japon ; le second, traduit en 1882 par Basil Hall Chamberlain, a été finalisé en 712 ap. JC. Or, ces textes, et a fortiori le premier cité, sont l’aboutissement d’un long processus séculaire de tentatives publiques et privées d’écriture de l’histoire du Japon ancien[27]. Son objectif est de figer une histoire officielle et de mettre un terme aux nombreuses contrefaçons et ré-écritures servant des intérêts particuliers. Le flores des généalogies fictives mettaient en péril l’équilibre de l’État, car ces dernières justifiaient des revendications à l’exercice de hautes fonctions. Cette histoire a été transcrite phonétiquement en hiragana[28] pour « en faciliter l’intelligence » et en élargir le lectorat potentiel (entre 720 et 878 ap. JC). Cette version de vulgarisation est intitulée Kana Nihongi.

Le tableau mythologique tel qu’il nous est parvenu décrit un environnement naturel dans lequel évoluent les dieux (les kami), mais rien dans la description de la faune, de la flore et des paysages ne permet de « dater » le texte. Le cadre géographique paraît atemporel, voire immuable : l’espace japonais est celui des dieux, tels qu’ils l’ont façonné et ne paraît susceptible d’aucun changement. Le décor est le Japon au présent de la rédaction, c’est-à-dire le VIIIe siècle ap. JC. En revanche, d’un point de vue diachronique, une évolution se dessine. Floue et incertaine dans leurs descriptions de la « Création », le Kojiki et le Nihongi décrivent nettement un univers avec un panthéon de divinités immanentes et omniprésentes duquel émergent progressivement des « héros », héréditairement d’essence divine, qui entrent -à leur mort terrestre- dans le panthéon des kami (dieux) japonais. Ces « héros » et les premiers empereurs de l’ « âge historique » sont des fabrications postérieures reflétant le contexte géopolitique et social de la période Kôfun.

Le mythe des origines japonais, comme tous les mythes, a subi des influences culturelles et religieuses d’un environnement géographique et temporel proches (notamment le taoïsme chinois[29], le bouddhisme[30]) ou plus lointains dans l’espace et dans le temps (groupes de populations venues d’Asie centrale à la période Paléolithique) et d’Océanie[31]. Ces empreintes extérieures sont indéniables, mais un simple regard porté sur les mythes fondateurs de civilisations géographiquement proches (mais pas seulement), la Corée (royaume de Koguryŏ[32]) et la Chine par exemples, permettent de relever de frappantes similitudes : les deux traditions attribuent communément à un œuf l’origine de l’univers (« mythe de l’œuf cosmique »[33]). Tous ces récits ont la même trame, parce que les mythes de la création de l’humanité, outre leurs similtudes dans le récit, auraient – bien que modifiés dans le temps- été tous imaginés dès le Paléolithique[34]. Il ne fait quasiment aucun doute que le 1er volume du Kojiki et le chapitre « l’Âge des Dieux » du Nihongi (et plus particulièrement l’épisode relatif au couple divin Izanami et Izanagi) recèlent de précieuses informations -certes altérées- sur le panthéon, la cosmogonie et probablement les rites autochtones du Japon préhistorique[35].

Si la création de l’univers est le résultat d’un « œuf cosmique » scindé en deux parties, la suite du récit est porteuse de récurrentes références à la fertilité (démembrement de la déesse Izanami, morte en se sacrifiant pour donner la vie), signe que ce récit pourrait être le produit d’hommes appartenant à une société pratiquant la domestication des plantes[36]. Ce qui pourait effectivement correspondre à la période Jômon. D’ailleurs, cet épisode se situe juste après celui de la Création elle-même :  ce récit aurait été -du point de vue eladien- élaboré par des populations de générations plus anciennes pratiquant le nomadisme et vivant de la prédation.

La Création (I) : de l’« œuf cosmique » à l’Être suprême ?

Proche des premières lignes de l’Ancien Testament (nous prenons ce texte comme point de référence, parce qu’il est largement connu du public occidental), le Nihongi décrit l’univers antédivin comme une masse chaotique oviforme renfermant deux éléments[37], l’un positif et l’autre négatif qui, une fois séparés, donneront naissance au Ciel et la Terre. Le ciel, espace « pur », « clair » et éthéré s’est détaché de la lourde et énorme masse de ce qui deviendra la Terre pour s’élever et occuper son nouveau domaine. C’est dans le Ciel que les « êtres divins masculins» font leur apparition : ces divinités sont produites par le germe original, devenu un roseau (comme axe mettant en communication le céleste et le terrestre).

La première d’entre-elles est kuni-toko-tachi-no-mikoto[38] (国常立尊). Ce dieu primordial, qualifié par un idéogramme soulignant son importance (尊)[39], pourrait s’apparenter aux Êtres suprêmes, tels qu’ils apparaissent dans de nombreuses religions traditionnelles. De même le Kojiki (ainsi qu’une tradition du Nihongi et le Kogoshui) attribue (par son appellation même) la fonction de « maître du centre du ciel » au premier dieu : Amenominakanushi (天之御中主)[40].

Le phénomène de la croyance en un « Être divin, céleste, créateur de l’univers » est, selon Mircéa Eliade, avéré, quasi-universel et serait, à la lecture du Kojiki, également une des caractéristiques de la tradition japonaise[41]. Elle l’est également des cultures ayant donné préséance aux dieux ouraniens dans les civilisations proches, telles la Chine[42] et la Corée[43]. L’historien des religions ne peut certes définir avec certitude si cette dévotion aurait été l’unique et originelle croyance des hommes protohistoriques et si, comme l’écrit Mircea Eliade, les « autres formes religieuses (…) apparues ultérieurement [représenteraient] des phénomènes de dégradation »[44].

S’il est presque certain que cette conception du divin trop abstraite et personnifiée est présente dans l’environnement culturel et géographique du Japon protohistorique, il est difficile d’affirmer que cette croyance ait été celle des populations du Jômon. Certes, le culte d’Êtres suprêmes a été constaté par les ethnologues : aussi bien en Afrique, en Asie[45], en Australie, en Amérique du Nord, sur le continent Arctique et globalement par les peuples ouralo-altaïques (groupe linguistique auquel appartient le japonais). L’hypothèse de la croyance en un Deus Otiosus (c’est-à-dire un dieu créateur tombé dans l’inaction) serait d’autant moins à exclure qu’il était encore vénéré au XIXe siècle, sous une forme édulcorée, par les populations Ainu de l’île septentrionale d’Hokkaidô (populations qui seraient les descendantes directes des hommes et des femmes du Jômon). Ce dieu appelé « kamui », laisserait effectivement supposer que les dieux japonais, les « kami », auraient – après un « phénomène de dégradation[46] » –été appropriés par les communautés de l’archipel et se seraient, selon un processus constaté auprès d’autres civilisations, substitués à la primo divinité omnipotente[47]. La vénération d’un Être suprême pourrait peut-être s’apparenter à un culte rendu à l’  « esprit » d’un grand ancêtre du clan… Ces spéculations – bien qu’étayées par des enquêtes ethnologiques- ne sont pas confirmées par l’archéologie : aucun indice matériel ne laisse supposer de l’existence d’une telle croyance[48]. Le doute subsiste, mais l’hypothèse d’un Être suprême paraît être, de mon point de vue, spéculative, faute de preuves matérielles (statuettes ou artefacts représentant cette entité).

La Création (II) : la « faute » d’Izanami, le sacrifice du double impur et le voyage initiatique d’Izanagi

« Alors, toutes les divinités célestes ordonnèrent aux deux divinités Izanagi-no-mikoto et Izanami-no-mikoto : Parfaîtes et solidifiez ce pays qui flotte à la dérive. Elles leur confièrent une céleste hallebarde ornée de joyaux et elles les mandatèrent. En conséquence, les deux divinités, debout sur le céleste pont flottant pointèrent vers le bas cette hallebarde ornée de joyaux et elles barattèrent. Cela faisait clapoter l’eau salée. Et quand elles la retirèrent, des gouttes tombèrent de l’extrémité de cette hallebarde ; elles s’empilèrent les unes sur les autres et elles formèrent une île. C’est l’île d’Onogoro-jima. Les divinités descendirent du ciel sur cette île, y dressèrent soigneusement un céleste pilier et y édifièrent un pavillon de huit brasses. Alors Izanagi-no-mikoto demanda à son épouse : Izanami-no-mikoto : comment ton corps s’est-il formé ? Et elle répondit : Mon corps s’est formé progressivement, et il est un endroit où il ne s’est pas formé. Alors, Izanagi-no-mikoto dit : Mon corps s’est formé progressivement et il est un endroit où il s’est trop formé. En conséquence, je pense que nous pourrions engendrer le pays en comblant l’endroit de ton corps qui ne s’est pas assez formé avec l’endroit de mon corps qui s’est trop formé. Que penses-tu de cet enfantement ? Izanami-no-mikoto répondit : Ce serait bien ainsi. À ce moment, Izanami-no-mikoto dit : Et bien, moi et toi, venons à la rencontre l’un de l’autre en tournant autour de ce céleste pilier, et unissons-nous en ce lieu. Ils échangèrent ainsi des serments et il dit : Toi, viens à ma rencontre en tournant vers la droite. Moi, j’irai à ta rencontre en tournant vers la gauche. Et quand ils eurent fini d’échanger des serments, ils tournèrent, et Izanami-no-mikoto, la première, dit : Quel bel homme ! Puis Izanagi-no-mikoto dit : Quelle belle femme ! Après que chacun eut ainsi parlé, il dit à son épouse : Il n’est pas bon que la femme parle la première. Cependant, ils s’unirent sur la couche nuptiale, et l’enfant qu’ils engendrèrent n’avait point d’os. Ils placèrent cet enfant sur un esquif de roseau et ils le jetèrent au fil de l’eau. Ils donnèrent ensuite naissance à l’île d’Awa, mais celle-là non plus ne fut pas comptée au nombre de leurs enfants.

Le couple divin Izanami-Izanagi. Source : Wikipédia.

Alors les deux divinités s’interrogèrent et elles dirent : les enfants que nous avons engendrés ne sont pas bons. Nous devons sans aucun doute en faire parvenir la nouvelle auprès des divinités célestes. Et elles remontèrent ensemble demander leur avis aux divinités célestes. Alors les divinités célestes pratiquèrent la divination et elles dirent : Ils ne sont pas bons car la femme a parlé la première. Redescendez et parlez à nouveau[49]. [Retournés sur le monde terrestre, le processus se répète, mais cette fois Izanagi s’exprime le premier et sont ainsi créées les premières îles de l’archipel nippon.]

Pour les Japonais, la création du monde n’est pas l’oeuvre d’un dieu originel unique, mais plutôt celle de sa descendance, plus précisément du premier couple de sexes différenciés et opposés (masculin-féminin/ciel-terre[50]) : Izanagi et Izanami. Les couples sont une constante des mythes de la création ou de la recréation du Monde (mythologie nordique) [51]. Ce duo d’êtres complémentaires (frère-soeur/mari-femme) constatant la vacuité du monde terrestre, créent, par un acte au net symbolisme sexuel, la première île de l’archipel en barattant l’eau salée à l’aide d’une hallebarde céleste ornée de joyaux, le tamaboko (玉鉾); des gouttes retombées sur les flots, puis agrégées entre-elles et solidifiées émergent une île, baptisée : le « pilier du centre de la terre » (Ono-Goro-Jima). Le mythe de la création du monde terrestre est tout au long du récit associé au tamaboko, objet renvoyant à la notion de centralité, d’axe du monde, d’échelle permettant la communication entre le ciel et la terre (axis mundi). C’est autour de cet axe, planté dans le sol, que les deux divinités se déplacent, prononcent la phrase rituelle du mariage sur les différentes îles sur lesquelles ils se rendent pour procréer de nouvelles divinités ou créer de nouvelles îles.

« Pilier de Mawaki » (préfecture d’Ishikawa). Musée du site de Mawaki. Photographie : Rémy Valat.

La création reste cependant entachée, par le « péché originel [52] » d’Izanami. Cette dernière ayant prononcé – en lieu et place de l’époux- la phrase rituelle précédant l’union physique, cette maladresse constitue un irréparable manquement : c’est la « faute [53] ». Cet acte est sanctionné par la naissance de monstruosités, notamment un enfant sans os (une limace), lequel est abandonné sur esquif de roseau [54]. Plus tard, lorsque le protocole est respecté, Izanami crée les principales composantes de la nature (les rivières, les montagnes, les arbres, etc.), mais également le soleil et la lune.

Toutefois, la « faute » d’Izanami ne peut être expiée : Izanami meurt en couche en donnant naissance au dieu du feu, Kagu Tsuchi (迦具土), mais de son corps en décomposition sous l’action destructrice des flammes apparaissent les divinités associées à la fertilité : l’eau, la terre, le mûrier, cinq variétés de graines (chanvre, millet, riz, maïs, légumes secs) et le ver à soie. Commence alors pour Izanagi, un parcours initiatique[55] : enfanticide de Kagu Tsuchi, descente dans le monde chtonien des morts (Yomi) pour y retrouver son épouse, échec de sa quête initiale (Izanagi éclairé par une dent d’un peigne aperçoit le corps décomposé d’Izanami, enfreigant ainsi la promesse qu’il avait faite à son épouse de ne pas porter son regard sur elle) et enfin purification du dieu à son retour dans le monde terrestre des vivants, préliminaire à son ascension définitive dans les cieux. Izanami est par conséquent responsable de son malheur, par son péché, elle est devenue impure[56].

Ce voyage initiatique aux enfers (répété par les dieux Opo-kuni-nushi[57]) témoigne des racines profondes du mythe, dont on retrouve la trame, par exemple dans la tradition indoeuropéenne et dans de nombreux mythes anciens[58] : la tristesse d’Izanagi n’est pas sans évoquer la lamentation universelle décrétée par les Ases après la mort du dieu Balder[59], le regard fatal échangé par le couple rappelle celui d’Orphée et d’Eurydice[60], le voyage sans retour de Gilgamesh[61] aux enfers, histoires ayant comme thématique commune et récurrente un séjour au pays des morts. Cet épisode souligne aussi et surtout l’importance de la purification après la souillure ou kegare[62] (souvent la putréfaction ou les excréments), une constante fondamentale du Shintô (la religion nationale du Japon). Enfin, ce récit laisse à penser qu’il aurait existé des rites d’initiation au sein des communautés Jômon (des ablations volontaires de dents, constatées sur des squelettes retrouvés dans des tombes de différents sites Jômon confirment cette hypothèse).

Un mythe ritualisé ?

Dans les sociétés traditionnelles, les mythes sont mis en scène : le temps de la Création est « réactualisé ». Si il est difficile de « dater » l’élaboration de l’épisode de la « mort d’Izanami », de forts indices prêtent à penser que ce dernier faisait partie intégrante des rites de quelques communautés de la période Jômon. La concordance des données archéologiques avec le récit et les caractéristiques de la société qui la produit (société pratiquant la domestication des plantes, nous l’avons dit) viennent étayer cette hypothèse.

Les traces matérielles sont des indicateurs de rites, associés à des croyances, exprimées par le mythe. Le tableau ci-dessous fait sommairement le lien entre les vestiges matériels et des éléments du mythe.

Objet Interprétation
Probables représentations symboliques des divinités
Masques Il existe peu de données archéologiques sur les masques de la période Jômon : une trentaine seulement a été inventoriée[63]. Les plus anciens modèles ont été retrouvés dans l’île de Kyûshû : ils ont été confectionnés à partir de valves d’huîtres, percées pour représenter la bouche et les orbites oculaires.

Au Jômon tardif, deux grandes catégories de masques (avec des variations régionales), portés probablement dans un cadre rituel, dominent :

la première totalement en terre cuite (voir illustration) dont l’objectif est d’amplifier l’expression des traits du visage et de le dissimuler) ;

la seconde, les masques dits « composites », probablement fabriqués en matière organique animale[64] et dont il ne subsiste que quelques parties dures en terre cuite (oreilles, bouches, nez[65]).

Ils paraissent avoir été conçus pour être utilisés lors d’événements exceptionnels. S’appuyant sur des données ethnographiques de populations de la limite nord du Pacifique, l’archéologue Ohtsuka Kazuyoshi avance l’hypothèse que ces ornements étaient portés lors de cérémonies d’initiation. Le travestissement rituel, le port de masques ou la peinture corporelle se retrouvent également dans les cultes chamaniques. Il n’est pas exclu que ces artefacts soient des représentations du visage des divinités Izanami ou Izanagi (ou de tout autre être surnaturel).

Dogû (figurines en terre cuite) Les dogû (土偶) sont des statuettes anthropomorphes ou zoomorphes en argile, abondamment représentées dans les sites Jômon. Les premières réalisations à figuration humaine, datent du Paléolithique supérieur, mais sont très rares. Les représentations anthropomorphiques des statues, parfois thériomorphes ou asexuées, pourrait s’interpréter par l’ambiguïté des deux divinités de la création, mais il s’agirait plutôt d’un signe de l’évolution des techniques et des conceptions spirituelles (transition de motifs symboliques à des représentations proches de la réalité). Certaines figurines sont représentées, tel Izanagi, en train de pleurer[66]. Statistiquement les représentations feminines sont nettement majoritaires.

Ces statuettes ont été fréquemment retrouvées avec des parties manquantes et les figurines intégrales -ou dont les pièces ont été retrouvées suffisament proches pour reconstruire l’objet original- sont nettement plus rares. Ces artefacts ont souvent été réparés (collage à l’asphalte). L’hypothèse rituelle de leur destruction volontaire ne paraît faire aucun doute dans certains cas et serait sujette à caution dans d’autres. Dans la première hypothèse, il paraît évident que les figurines du Jômon moyen étaient fabriquées dans une glaise peu homogène, les rendant fragiles après leur cuisson, ou bien préalablement fragilisées à l’aide d’un procédé technique[67].

Des spécialistes japonais (Fujimori Eichii et Mizuno Masayoshi) ont fait le lien entre ces destructions rituelles volontaires et la mythologie, et plus particulièrement l’assassinat de la déesse Opo-guë-tu-pime-no-kami par le dieu Susa-no-wo-no-pikoto (épisode ressemblant à celui de la mort d’Izanami, mais produit provenant d’une autre tradition). Selon le Kojiki et le Nihongi, des éléments épars de son corps démembré tombés à terre des plantes de consommation humaine auraient germées. Ces destructions volontaires de figurines s’apparenteraient à un sacrifice symbolique et pourraient faire référence à un culte pour le renouvellement des espèces (la figurine pourrait dans ce cas symboliser une mère ou bien une « personnification mythique » de la fertilité).

Enfin, certaines statuettes ont été retrouvées enterrées sous une dalle de Pierre[68] (site de Sugisawa, préfecture de Yamagata[69]) : elles pourraient être la représentation d’Izanami séparée de son époux pour l’éternité.

Eléments matériellement présents dans le mythe de la création
Artefacts et monuments symbolisant un axe vertical Les artefacts et monuments symbolisant un axe vertical sont une caractéristique de la culture Jômon (voir illustrations): certaines catégories de tombes (en particulier les tombes en forme de « cadran solaire », tel le monument funéraire du site de Oyu, préfecture d’Akita), les artefacts en forme de phallus ou de baguettes (les « baguettes de pierre » ou sekibo, 石棒). Ces derniers sont souvent ornés d’inscriptions évoquant le mouvement (celui « du ciel autour de cet axe [70] »), ils pourraient être une représentation de l’axis mundi de la mythologie japonaise, le tamaboko [71]. Il a été constaté par les archéologues que ces baguettes étaient volontairement brisés : les taux de destruction volontaire sont élevés et dans certains cas le taux est de 100 % et de nombreuses pièces portaient des marques de concrétion (site de Terano-Higashi, préfecture de Tochigi).

Sur le site de Mawaki (préfecture d’Ishikawa), un poteau sculpté de 2,5 m de long et de 45 cm de diamètre a été retrouvé. La partie centrale du pilier porte la représentation d’un centre circulaire avec sur chaque côté, droit et gauche, un croissant de lune. Ces objets, et en particulier le « pilier de Mawaki » pourraient être une représentation du Tamaboko.

L’épisode de la danse d’Izanami et d’Izanagi autour de cet axe (inspirée de la tradition chamanique) pourrait avoir été inclus dans le mythe, parce qu’inspiré d’une pratique rituelle de la période Jômon (ou bien le contraire).

Masque d’argile retrouvé sur le site de Mawaki (préfecture d’Ishikawa) : l’ornement était à l’origine recouvert d’oxyde de fer (ocre) Musée du site de Mawaki. Photographie : Rémy Valat.

Pierre en forme de phallus stylisé. Musée d’histoire du site originel de Nonoichi-Machi. Photographie Rémy Valat).

Conclusions :

Les conclusions de cet article viennent renforcer notre connaissance actuelle des mythes, à savoir (et c’est également le point de vue de Mickaël), que ceux-ci ont une origine commune : il s’agit de la théorie de Joseph Campbell. Il ne faut pas oublier que les premiers hominidés partis d’Afrique à la conquête du monde, n’étaient qu’une poignée d’individus. À l’échelle planétaire, les premiers éléments d’une conception religieuse remonteraient aux sociétés de chasseurs-cueilleurs simples du Paléolithique inférieur (2,5 millions à 250 000 ans bp) : le seul indice est la présence potentielle d’ocre sur les corps et de traitements spéciaux pour les os humains[72]. Un seule piste archéologique ne signifie pas absence de système de pensée religieux, on sait combien il est difficile de retrouver des vestiges aussi anciens. Au Paléolithique moyen (250 000 à 35 000 bp), des signes tangibles de rituels et de croyances surnaturelles ont été constatés, et cette tendance se renforce au Paléolithique supérieur (35 000 à 10 000 bp), avec l’apparition des sociétés de chasseurs-cueilleurs complexes (au sein desquelles les pratiques rituelles sont attestées[73]).

Il est prudent de s’en tenir à des hypothèses, mais si l’on s’appuie sur les analyses de Mircea Eliade, les premières lignes de la mythologie japonaise (l’épisode de l’oeuf Cosmique) pourraient être un héritage de cette longue période de l’histoire humaine. La création du monde terrestre par le couple Izanami-Izanagi serait ultérieur en raison, nous l’avons dit, des références directes du récit à la fertilité et en particulier à des plantes domestiquées par l’homme.

D’un point de vue spirituel, les hommes du Jômon appartiennent au groupe des religions traditionnelles, à savoir un modèle de pensée et de représentations pour lesquels le « Sacré » est omniprésent, latent et potentiellement immanent dans toutes les espèces vivantes animales, végétales, dans l’homme et dans l’environnement naturel et céleste. Cette essence sacrée peut se manifester à tout instant et sous toutes les formes possibles. Le « Sacré » s’apparente à une force créatrice de vie dans ses manifestations, mais paraît être vénérée pour être la Vie elle-même (élevée au rang de « Mystère central »).

Mais les pratiques et les conceptions religieuses varient dans l’espace, dans le temps et d’une communauté à l’autre. Chaque culture est différente, singulière : les similitudes et les différences relevées dans les différentes mythologies résultent des échanges entre les groupes humains et de l’appropriation de leurs contenus par chaque communauté. L’étude d’une mythologie est un élément fondammental pour tenter appréhender la conception religieuse d’un groupe, mais celle-ci demeure insuffisante pour ce qui concerne les cultures tradtionnelles éteintes.

Rémy Valat

Monument circulaire du site de Chikamori (préfecture d’Ishikawa). Des monuments en pierre plantées, situées au centre de l’espace communautaire, servaient de cimetière, mais pas toutes ces constructions : celle de Chikamori (cercle monumental de poutres de châtaigners) serait sans lien avec la mort. Il existe des constructions megalithiques, érigées autour d’un axe central (matérialisée ou non) en différents points du Japon (Imodasawada 4, préfecture de Iwate, Oyu, préfecture d’Akita, Wappara, préfecture de Nagano et en Hôkkaidô, etc.), mais leur signification exacte nous échappe (mais celle-ci devait dépasser le cadre funéraire). Photographie : Rémy Valat.

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Annotations

[1] Modèle de poteries marquées à la « corde » sur une technique proche du modèle japonais.

[2] Modèle de poteries marquée au peigne.

[3] La technique consistait à enrouler un cordon (ou plusieurs cordons) autour d’un bâtonnet et à « imprimer » le motif sur l’argile fraîche de la poterie de manière à obtenir des figures décoratives. Ce modèle de poteries n’était pas répandu dans tout l’archipel pendant la période concernée et l’on en trouve encore après, il s’agit juste d’un procédé commode de repérage chronologique adopté par les archéologues japonais. Nihon Daiyonki Gakkai, 1992 (57).

[4] Cette technologie aurait peut-être été importée du continent, via la péninsule coréenne. Des similarités ont été constatées entre les poteries de la culture Hoabinhian (Vietnam), par exemple. Nelly Naumann, 2000 (9).

[5] Sahara Makoto propose la « date » de 14 000 ans bp. Sahara Makoto, 2008 (8). « 16 500 bp » : 16 500 « avant le présent » (Before Present). Le présent est conventionnellement daté à l’année 1950 par les archéologues, c’est-à-dire aux débuts de la datation au carbone 14. Les dates limitant chronologiquement les grandes périodes de l’Antiquité japonaise ont été réévaluées, depuis l’usage par les scientifiques, de la méthode du « carbone 14 calibré ». Ce procédé prend en considération les facteurs susceptibles de faire varier la quantité restante de carbone 14 de l’objet examiné (notamment le cadre géologique et climatique). Le calibrage du radiocarbone a été employé par les archéologues nippons après le tournant des années 1990. Les estimations antérieures seraient erronées. Junko Habu, 2011 (37). Toutefois, malgré ces corrections, la datation reste encore difficile à déterminer avec précision et soumise à des contraintes et des variations locales susceptibles de fausser les résultats.

[6] Les fragments retrouvés sur le site de Odaï Yamamoto I (太平山元 1) seraient, sous réserve d’autres découvertes archéologiques, les plus anciennes de l’histoire humaine.

[7] Gina L. Barnes, 1993 (65).

[8] Les archéologues japonais regroupent les modes de vie sous le vocable de culture.

[9] L’éponyme de cette période est associé à un modèle de céramiques ornées de motifs à cordons. Le découpage chronologique des périodes est encore controversé et les dates ont été réévaluées (voir note 6). Jômon est la traduction littérale du terme anglais cord mark, appellation s’appuyant sur la description matérielle d’Edward Sylvester Morse, père fondateur de l’archéologie moderne japonaise. Sahara Makoto, 2008 (7). Edward Sylvester Morse (1838-1925) a encadré les fouilles du site tôkyôite de Omori en 1877 et de Okadaira (préfecture de Ibaragi) en 1879. Keiji Imamura, 1996 (39). Edward Sylvester Morse, 1900 (XIII-XVI). La collection est déposée au « Museum of Fine Arts » de Boston. Edward S. Morse s’est notamment intéressé à l’anthropologie, au folklore et à l’art japonais.

[10] Nom d’un district proche de Tôkyô, associé à une facture de poterie différente et plus récente (900 av JC-300 av JC).

[11] Nom d’un modèle de sépulture en tumulus (300 av JC-645 ap. JC). François Macé utilise l’appellation d’ « anciens tertres ». François Macé, 2009 (13).

[12] Laurent Nespoulous, 2008 (19). Son approche met de préférence en avant les dynamiques sociales, davantage que les chronologies construites par les archéologues. Au Japon, ce processus n’est pas un aspect fondamental de la recherche.

[13] Sahara Makoto, 2008 (8).

[14] Son estimation repose sur le postulat que la population de la période Jômon était sédentaire.

[15] Les chasseurs et les pêcheurs, c’est-à-dire ceux qui tuent les espèces animales, étaient peut-être considérés comme des spécialistes, des hommes à part, comme en témoignerait l’absence de différenciation de ces activités dans la langue japonaise. « Riyoshi » signifiant concurremment “chasseur” et “pêcheur”.

[16] Richard Pearson, 2006 (239-258).

[17] François Macé, 1998 (32).

[18] Gary W. Crawford, 2011 (S331-S345).

[19] Cette évolution des techniques est manifeste sur la façade occidentale de l’île, probablement sous l’influence des procédés de fabrication de la péninsule coréenne (la culture Mumun).

[20] Certaines poteries ont été retrouvées 1 500 km plus au sud de leur lieu de production. Jômon, l’art du Japon des origines, 1998 (25).

[21] La spécialisation de la production se matérialise par une concentration des lieux de production dans l’espace (un seul lieu de fabrication) et une répartition de ces sites sur l’ensemble de l’archipel. L’obsidienne, mais surtout l’asphalte (utilisée pour la réparation des poteries et des statuettes d’argile endommagées) étaient produits localement et diffusés dans tout l’archipel. Junko Habu, 2011 (200-239).

[22] Les matières transportées étaient parfois pondéreuses : certains piliers de châtaigners ayant servi à l’érection de bâtiments du site de Sannai Maruyama (site Jômon le plus important révélé à ce jour) pourraient avoir été importés de Russie. Nelly Naumann, 2000 (15). Le rôle du bateau et du transport en cabotage aurait été prépondérant autant pour l’acheminement des biens que celui des savoirs. Nelly Naumann, 2000 (48-52).

[23] Point de vue argumenté de la professeure Junko Habu. Junko Habu, 2011 (257).

[24] L’écriture a été importée à la période Yayoi et se limitait probablement au cercle des élites puis s’est développée à la période Kôfun. François Macé, 2009 (42-43). Toutefois, des idéogrammes ont été relevés sur des exemplaires de poteries de la période Jômon. Nelly Naumann, 2000 (52).

[25] Le Nihongi a été publié pour la première fois, en langue vernaculaire entre 1589 et 1610.

[26] William George Aston est né en Irlande du Nord en 1841 et décédé en Angleterre en 1911. W. G. Aston maîtrisait la langue japonaise, il a vécu et travaillé dans l’archipel nippon et en Corée pendant 25 ans. Cet érudit a notamment rédigé une grammaire de la langue japonaise et écrit de nombreux ouvrages sur la littérature et la religion nippones. Nihongi. Chronicles of Japan from the earliest to A.D. 697, introduction, p. VII.

[27] La première remonterait au début du VIIe siècle, nous l’avons vu. L’œuvre a été détruite par un incendie survenu en 645 ap. JC ; elle aurait été composée par Shôtoku Taishi et Soga-no-Umako (620 ap. JC). Plus tard, l’empereur Temmu (672-686*) ordonne à un de ses serviteurs Hieda-no-Hare de rassembler et de « mémoriser » les mythes officiels du pays, selon l’ancestrale pratique de transmission orale de ces connaissances sacrées et profanes. Ces connaissances seront, sur l’ordre de l’impératrice Gemmyô, recueillies, puis mises en ordre et en forme en langue japonaise par Yasumaro : c’est le Kojiki. Une rédaction collective et parallèle à la précédente a également été entreprise à l’initiative de l’empereur Temmu (681 ap. JC). Une commission d’érudits et de membres de la famille régnante est constituée afin de rédiger, dans le style littéraire chinois, une histoire officielle du Japon. Le projet, interrompu pendant près de trente ans après la mort de l’empereur Temmu, est repris par l’impératrice Gemmyo (714 ap. JC). Kiyobito et Fujimaro reprirent le travail inachevé pour le conduire à son terme : c’est la première version du Nihongi, rédigé en chinois. Plus tard, le texte, sous le règne et l’ordre de l’empereur Genshô, a été remanié sous la direction du prince Toneri (fils de l’empereur Temmu, †736 ap. JC) par Futo-no-Ason-no-Yasumaro, et le récit prolongé à l’abdication de l’empereur Jito (697 ap. JC), il s’agit de la version finale du Nihongi (720 ap. JC). La mise en forme de ces mythes atteste de l’existence de deux traditions (la transmission orale traditionnelle et le travail au sein d’une commission de spécialistes) pendant une période de transition, durant laquelle l’écrit et la culture chinoise commencent à s’imposer.

[28] Pour rappel, les hiragana sont des idéogrammes chinois d’un tracé simplifié et correspondant phonétiquement à une syllabe, utilisés pour les mots d’origine indigène. Les noms propres et les mots d’origine étrangère sont écrits en katakana.

[29] Selon Thomas Léon (au sujet de l’ouvrage de N.J. Girardot), la mythologie japonaise aurait des « affinités avec la tradition chinoise où auraient coexisté deux cycles mythologiques : un type de divinité des céréales liée à l’origine de l’agriculture et le mythe cosmogonique du géant Pangu ». Thomas Léon, 1986 (300-305). Ces influences de la doctrine cosmologique du Ying et du Yang(très répandu en Chine au Ve siècle) a influencé l’écriture des mythes japonais (VIIIe siècle), mais selon Franz Kiichi Numazawa cette influence n’a pas modifié les fondements du mythe originel (couple divin, séparation du ciel et de la terre), elle n’aurait fait qu’effleurer le mythe sur sa forme. Note de lecture de Mircéa Eliade, 1947.

[30] Il existe des versions médiévales d’inspiration bouddhiste du mythe de la création. Iyanaga Nobumi, 1996 (323-396).

[31] Jean Guiart, 1962.

[32] Yuhwa, fille du roi-dragon de la rivière Soha, a été enlevée par prince céleste Haemosu sur les rives du fleuve Yalou, où il la posséda et l’abandonna. Les parents déshonorés l’exilent sur les monts T’aebaek, où le roi Kümwa qui la rencontre, ordonne l’incarcération de la jeune fille dans une pièce obscure. Le soleil s’immisce dans la pièce, enveloppe tendrement de ses rayons la future mère, qui donne naissance à un œuf géant, lequel renferme le futur roi Chumong. André Fabre, 2000 (51-52). Dans ce cas précis, le mythe, altéré et historicisé, a été clairement écrit à des fins de légitimation politique. Le mythe a ausi subi des influences chinoises.

[33] Mircéa Éliade, 1957 (221-227). L’oeuf cosmique et la primo existence du divin figurent dans les anciens mythes indiens, égyptiens, polynésiens et dans d’autres traditions encore. Franz Kiichi Numazawa, 1946 (82 sqs ; 301 sqs).

[34] Mircea Eliade, 1976 (37).

[35] Note de lecture de Mircéa Eliade, 1947 (225-226).

[36] Mircea Eliade, 1976 (48-51).

[37] Voire trois, selon le Kiujiki, cet oeuf aurait contenu des germes, probablement considéré un élément constitutif à la création de l’univers. Nihongi. (2).

[38] Appellation qui pourrait correspondre à celle-ci : « Chose auguste se tenant debout éternellement au-dessus de la Terre ».Nihongi. (3).

[39] Nihongi. (3). L’idéogramme ici représenté est légèrement différent de celui dessiné par W.G. Aston.

[40] Kojiki. Yoshida Atsushiko, 1963 (232-235). Dans cet article, l’auteur cite les travaux de T. Matsumara, 1954-1958. En outre, Motoori Norinaga (1730-1801), théologien et philologue partisan d’un shintô épuré des influences exogènes à la tradition japonaise, pensait que la trilogie des divinités créatrices (musuhi no kami) n’était en réalité qu’une seule et même divinité. Isomae Jun’ichi, 2000 (24). Voir également : Kônoshi Takamitsu, 1986 (43).

[41] Mircéa Eliade, 1975 (46) et 1957 (222).

[42] Le géant Pangu, qui à sa mort donne naissance au monde sous la forme d’un oeuf.

[43] En Corée, le « Dieu du Ciel » a envoyé son fils Hwan-Ung, pour donner le bonheur à l’humanité. Henri Fabre, 2000 (13).

[44] Mircéa Eliade, 1975 (58).

[45] Par les peuples des steppes, notamment les Mongols, qui vénéraient le Dieu « Tengri » (Ciel), divinité que l’on retrouve parmi d’autres populations de la « région », les Bouriates, les Tatars, les Yakoutes, etc. invoquée par un nom quasi homophonique. Mircéa Eliade, 1975 (63). Roux Jean-Paul, 1956 (49-82). Dans cet article, Jean-Paul Roux souligne la parenté entre le patronyme du dieu avec le mot « ciel » en langue chinoise (T’ien). La même parenté existe avec le japonais, langue altaïque rappelons-le, l’idéophonogramme, emprunté au chinois est le même (ten, 天).

[46] Terme de Mircéa Eliade, 1975 (58). Cette altération apparaît d’ailleurs dans les textes, le Nihongi fait référence à des divinités (à revoir).

[47] Mircéa Éliade, 1957 (222). Roux Jean-Paul, 1956 (197-230).

[48] Brian Hayden, 2003 (119).

[49] Traduction Laurence Caillet, in Hartmut O. Rotermund (dir), 2000 (30-31).

[50] Cette distinction a été relevée par les professeurs nippons Numazawa et Matsumara, Yoshida Atsushiko considère cette question encore ouverte, mais il souligne que la naissance d’une divinité de la lune, du soleil et de l’orage expulsées du corps d’Izanagi justifierait l’identification de celui-ci avec le ciel. Les deux divinités ont en commun une affinité, voire une « nature maritime », comme l’atteste l’étymologie de leurs patronymes (« nagi » signifiant « le calme » et « nami », la vague) et leurs progénitures associées à l’univers aquatique (dieux de la mer et des rivières) portent également ces éléments dans leurs noms. Yoshida Atsushiko, 1963 (236-237).

[51] Chez les Maoris, par exemple, le couple Rangi (ciel) et Papa (terre) sont le couple primordial. La religion aztèque attribue à Ometeotl, divinité intrinsèquement masculine et féminine, la création de l’univers. C’est par la séparation de ces deux éléments qu’est apparu le monde céleste et terrestre. On note dans ce mythe, une autre parenté avec le mythe japonais, à savoir l’absence de genre différencié des premières divinités. C’est également un aspect important des cultes de la fertilité au Néolithique : l’émergence d’une paire de divinités dont l’union sexuelle assure la fertilité de la terre. Comme le constate Leroi-Gourhan, les élites des sociétés transégalitaires conçoivent leur monde en termes de complémentarité sexuelle, une dualité qui pourrait refléter un intérêt pour la fertilité. Il n’y a pas de preuves convaincantes pour le Paléolithique que ceci soit étendu à un couple de divinité mâle-femelle. Brian Hayden, 2003 (195-196).

[52] Thématique récurrente de la mythologie, outre l’épisode biblique, c’est un élément central de la mythologie des tribus du Mexique précolombien et chez les Aztèques (dans ce cas, la variante est assez proche de celle de la Bible). La créature féminine est toujours fautive dans ces mythes. Michel Graulich, 1987 et 1990 (31-64).

[53] Il convient de remarquer que la « faute » est commise en relation avec le Tamaboko, le « pilier cosmique » qui n’est pas sans rappeler l’arbre de la connaissance biblique. La fautive Izanami nous rappelle la première femme (Êve) de la Genèse.

[54] Moïse, nourrisson a été retrouvé sur une embarcation de fortune sur les rives du Nil. Il a été adopté par la Bithiah, fille du Pharaon Ramses II (Bible).

[55] La descente aux Enfers n’est pas l’unique cadre de l’initiation, les lieux redoutés par l’homme, tel l’océan (mythe de Po-Wori), servent aussi de décor à l’aventure du héros.

[56] La femme est associée à l’impureté, certains lieux de cultes leur sont -même actuellement- interdits (site de Ishibotokeyama, préfecture d’Ishikawa).

[57] Opo-kuni-nushi est le cadet d’une phratrie de divinités qui ont provoqué une mort accidentelle. Suite aux lamentations de sa mère et à une expédition de deux divinités au royaume des morts, Opo-kuni-nushi est ramené à la vie.

[58] La plus ancienne œuvre littéraire traitant le thème universel de la Descente aux Enfers de la déesse de la prospérité est le poème sumérien du cycle ďlnanna. Dumuzi Loucas Ioannis, 1988 (227-244).

[59] Balder est le fils d’Odin et de Frigga. Il est le dieu de l’éloquence dans la mythologie nordique. Dérangé par des rêves prémonitoires annonçant sa mort prochaine, il demande conseil aux Ases (le groupe de dieux proches d’Odin) qui, pour contrer la menace, font jurer à toutes les espèces vivantes et minérales et aux maladies de ne point porter atteinte à la vie de Balder. Les Ases ayant oublié de solliciter l’agrément et le serment d’une plante (le gui selon certaines traditions), celle-ci devient en quelque sorte « talon d’Achille » du dieu. Loki (dieu du mal ou de la malice), remet cette plante à un intermédiaire (un aveugle) qui, lorsqu’il frappe la divinité avec celle-ci, provoque sa mort. Le frère de Balder se rend, comme Izanagi, au pays des morts : la souveraine de ce lieu, la déesse Hella, réclame une larme de chaque être du monde des vivants. Chacun s’exécuta, à l’exception d’une vieille femme, probablement une des multiples transformations et travestissements du dieu Loki.

[60] Orphée perd accidentellement son épouse, Eurydice, mordue par un serpent le jour de leur mariage. Musicien de talent il amadoue les créatures infernales et le dieu des enfers, Hadès, en personne. Celui-ci promet le retour à la vie d’Eurydice si, et seulement si, le couple parvient à sortir du royaume des enfers sans échanger un regard ni un mot. L’infraction à cette consigne est fatale à Eurydice.

[61] Le voyage sans retour de Gilgamesh dans le royaume des morts après la mort de son double bienveillant, Enkidu.

[62] Les Japonais appellent la souillure kegare, ce mot symbolise le processus de dégradation du monde profane (ke) qui doit être « purifié », « éclairé » : hare. Patrick Beillevaire, 1988 (407).

[63] Seulement une trentaine d’exemplaires ou de fragments a été retrouvée, dont plus de vingt en provenance de sites du Jômon tardif ou final, principalement dans la région de Tohoku. Ces masques ont essentiellement été relevés dans l’île d’Honshû (à partir du nord d’Ôsaka) et dans la moitié sud de l’île de Hokkaidô.

[64] Ce qui n’exclurait pas l’hypothèse de masques entièrement fabriqués en matière périssable, et dont il n’existerait plus la trace (recyclage de la matière, dissolution dans les sols volcaniques japonais).

[65] Ces types de masques ont été retrouvés sur quatre sites, dont ceux de Hatten, de Shidanai et de Tateishi (préfecture d’Iwate). Junko Habu, 2011 (155).

[66] Nelly Naumann, 2000 (129-134).

[67] Les statuettes extraites du site de Shakadô et examinées par les archéologues, des morceaux d’argile étaient modelés dans la tête, le torse, les bras et les jambes et liés les uns aux autres, parfois à l’aide de bâtonnets de bois. Une fine couche d’argile était appliquée sur les points de fixation avant la cuisson. Yamagata Mariko, 1992 (132).

[68] Les chirunga des aborigènes australiens sont également enterrés en des lieux tenus secrets et exhumés lors des cérémonies de régénération de l’essence du clan : l’objet porte le symbole de l’animal totem. Émile Durkheim, 1985 (169-171, 191 sqs).

[69] Keiji Imamura, 1996 (101).

[70] Nelly Naumann, 2000 (82).

[71] Idem.

[72] Mircea Eliade, 1976 (23-27). Brian Hayden, 2003 (90).

[73] Brian Hayden, idem.

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La fin de l’Empire néo-babylonien sous Nabonide

Nabonide est le dernier des souverains de l’Empire néo-babylonien qui a succédé à l’Assyrie ; bien qu’ignoré dans la Bible, plusieurs documents nous confirment son existence. Son règne de 18 ans est atypique par rapport à ses prédécesseurs, notamment en ce qui concerne le culte des divinités majeures. Le règne de Nabonide sera le déclencheur d’une nouvelle réorganisation au Moyen-Orient et permettra l’émergence de l’Empire Perse. Cet article s’attachera à mettre en évidence les particularités de sa vie, au travers des traces écrites, et tentera d’éclaircir certains points de la situation politico-religieuse de cette époque.

Empire néo-babylonien en vert ("le croissant fertile"). Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Empire_neo_babylonien.png

Nabonide est une des plus énigmatiques figures babyloniennes. Il a remagné d’anciennes traditions. On dit qu’il a usurpé le trône de LabašiMarduk, le petit fils de Nabuchodonosor II. (célèbre pour la déportation des Juifs de Jérusalem, celui-ci est un roi babylonien de l’Ancien Testament). Plusieurs textes précisent que Nabonide vénérait le dieu lune Nanna-Sîn (Su’en en Sumérien, Shahar en araméen), à l’instar de la plupart de ses prédécesseurs vouant un culte particulier à Mardouk. Les détails manquent pour retracer précisément sa vie, néanmoins les écrits découverts sont pour la plupart surprenants. Comme base de recherche, les documents principaux que j’ai identifiés sont les suivants :

1) Le cylindre de Nabonide : un cylindre découvert à Sippar précisant les travaux réalisés au temple de Nanna-Sîn à Ur par Nabonide. Le texte se termine par une dédicace à son fils Balthazar.

Cylindre de Nabonide découvert à Sippar. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Nabonidus_cylinder_sippar_bm1.jpg

2) L’autobiographie d’Adad-guppi (une prêtresse vénérant Ningal, Nusku, Sardannunna et tout particulièrement Nanna-Sîn): ce texte contient la plus explicite description concernant l’origine de la famille de Nabonide. Adad-guppi, la mère de Nabonide, aurait introduit son fils après de Nabuchodonosor II et auprès du roi de Babylone Nériglissar, suite à un appel lancé par le dieu Nanna-Sîn. Selon ce récit, Harran aurait été détruit suite à l’abandon de cette ville par Nanna-Sîn.

3) Le cylindre de Cyrus : un cylindre circulaire en limon conservé au British Museum. Ce texte critique violemment Nabonide. Marduk cherche un roi pour le remplacer. Il s’agira de Cyrus II.  L’entrée de Cyrus II dans la ville est décrite comme pacifique. L’auteur de ce document considère Cyrus II comme le roi légitime. Celui-ci est qualifié de bien-aimé de Marduk (l’Enlil des dieux) et le bien-aimé de Nabu, le dieu mésopotamien de l’écriture.

Cylindre de Cyrus. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Cyrus_Cylinder.jpg

4) La chronique de Nabonide : ce texte babylonien conservé au British Museum nous apprend que Nabonide a séjourné dans la cité de Tema (Taima, cf carte ci-dessus) et que son absence à Babylone empêchait la célébration d’un festival annuel appelé akītu. La prise pacifique de Babylone par Cyrus II est également mentionnée. Nabonide sera capturé et les dieux retourneront dans leurs lieux saints.

Chronique de Nabonide. Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Nabonidus_chronicle.jpg

5) Verse Account of Nabonidus : cette tablette mal conservée du British Museum décrit les actions et les effets négatifs du règne de Nabonide. En effet, nous apprenons que le commerce a été interrompu car les routes sont bloquées, la joie du peuple a disparu, Nabonide s’est livré à l’impiété. Il a décidé de créer une statue non traditionnelle en l’honneur du dieu Nanna-Sîn à Harran. De plus, la reconstruction du temple Ehulhul (pour abriter cette statue) de Nanna-Sîn à Harran empêche la réalisation d’une fête sacrée : le festival akītu le jour du nouvel An mésopotamien. Nabonide a également placé un taureau sauvage devant ce temple tout comme l’Esagil, le célèbre temple babylonien, ce qui est considéré comme un sacrilège. Tout comme dans l’autobiographie d’Adad-guppi, Nabonide a été désigné par Nanna-Sîn pour exercer la royauté. Il confiera le pouvoir à son fils Balthazar en son absence en Arabie. Il y tuera le prince de la ville de Tema qu’il fortifiera ensuite. Il y construit un temple comparable à celui de Babylone en forçant les habitants à réaliser de grands travaux. Le texte se termine par l’intervention de Cyrus II qui détruit tout ce que Nabonide a construit par les flammes et les habitants de Babylone sont dès lors joyeux. Un passage étrange précise que le dieu Ilte’ri lui aurait montré une vision et lui aurait permis de tout connaître. Il faut peut-être voir cette divinité comme Nanna-Sîn et/ou le dieu lunaire araméen.

«  (L’image) est ornée de […] en lapis lazuli, couronné d’une tiare, son apparence est celle de la lune d’éclipse ( ?), le geste de sa main est celui du dieu lugal SHUDU, ses cheveux atteignent le piédestal et devant elle se trouve le Dragon Tempête et le Taureau sauvage ». (Source : LACKENBACHER S., 1992.)

Verse Account of Nabonidus. Source : http://www.britishmuseum.org/research/search_the_collection_database/search_object_image.aspx

6) L’installation d’En-nigaldi-Nanna, fille de Nabonide, comme prêtresse de Nanna à Ur : Texte qui concerne la reconstruction de l’Egipar, le quartier résidentiel de Nanna-Sîn à Ur et l’installation de la fille de Nabonide comme prêtresse de Nanna-Sîn à Ur.

7) La prière de Nabonide : ce texte nous précise la véritable raison du séjour de Nabonide à Tema en Arabie. Celui-ci aurait été malade. Dan’el, un prophète au service de Yavhé lui apprend que sa maladie est une punition de Yavhé. Nabonide confesserait alors ses péchés mais son fils Balthazar serait finalement tué.

8.) Le livre de Daniel : ce texte de l’Ancien Testament est plus qu’énigmatique car il reprend des passages de la vie de Nabonide sans pour autant le citer. Il semblerait que les scribes glorifiant Yavhé auraient omis délibérément de mentionner Nabonide et l’aurait amalgamé dans la vie de Nabuchodonosor II. En effet,  nous retrouvons un passage concernant la construction d’une statue colossale de 60 coudées. De plus Balthazar serait le fils de Nabuchodonosor II et non plus de Nabonide. Le livre de Daniel préciserait la cause de la mort de Balthazar lors de la prise de Babylone : il aurait profané les vases sacrés provenant de Jérusalem.

La royauté de Nabonide est légitimisée par le dieu Nanna-Sîn, une série d’évènements obscurs concernant cette divinité va déclencher la montée au pouvoir de ce nouveau roi. Dans la 16ème année du règne de Nabopolossar (fondateur de l’Empire néo-babylonien), Nanna-Sîn en colère abandonne sa cité Harran et son temple. Il s’envole dès lors pour les cieux. La mère de Nabonide Adad-guppi qui était dévouée à ce roi (par la suite également à Nebuchodonosor II et Nériglissar) mentionne qu’elle a réalisé de maints efforts pour maintenir le culte de Nanna-Sîn et pour apaiser sa colère. Elle vénérait également les divinités suivantes Ningal, Nusku, Sardanunna, Shamash et Ishtar. Sa dévotion pour Nanna-Sîn était telle que ce dieu a entendu ses prières et sa rage était alors apaisée. Nabonide a été appelé par Nanna-Sîn afin qu’il devienne roi.

Bien que les premières années de son règne soient dans la lignée de ses prédécesseurs, Nabonide réalise de profondes réformes. Il rénove dans la 2ème année de son règne l’Egipar, le quartier résidentiel de Nanna à Ur et il installe sa fille En-nigaldi-Nanna comme prêtresse. Nanna-Sîn décide de retourner dans son temple Ehulhul à Harran (ville archéologique localisée dans le sud-est de la Turquie actuelle). Nabonide restaure cette ville. Il sollicite l’aide de Cyrus II, le roi d’Anshan, pour conquérir la ville. Le roi des Mèdes, Astyage, est au courant et tente de convoquer son petit-fils Cyrus II mais il refuse. Harran est finalement conquis. Le texte « Verse Account of Nabonidus » précise le changement de politique de Nabonide par rapport à ses prédécesseurs. Il déplace plusieurs divinités à Babylone, il bloque les routes commerciales ; à Harran, il fait bâtir une statue colossale dédiée à Nanna-Sîn, il force ses habitants à des travaux forcés et il réaménage les plans du temple de l’Ehulhul à sa convenance. Cet ensemble de réformes est très mal perçu car Nabonide modifie considérablement les traditions ancestrales.

Dans la 7ème année de son règne, Nabonide s’exile pour la cité de Tema, tandis que son fils Balthazar et son armée restaient dans le pays d’Akkad. C’est à cette époque que le festival akītu célébré le jour du nouvel An est interrompu par Nabonide. Au cours de cet évènement, Marduk et Nabu étaient célébrés. Le « cylindre de Nabonide » évoque un complot de Nabonide pour empêcher la vénération de Marduk. Malgré le peu de recoupements disponibles, cette idée est plausible. L’absence de célébration de l’akītu devait être vue comme un haut sacrilège par le clergé de Marduk.

L’Enlil des dieux, Marduk, est terriblement en colère en entendant les plaintes des habitants (cette colère est clairement décrite dans le « cylindre de Cyrus »). Les dieux ont quitté leurs lieux saints pour être emmenés à Babylone par Nabonide. Marduk cherche à travers tous les pays un roi. Il appelle Cyrus II, le roi d’Anshan, le fils de Cambyse, qui était alors nommé roi de l’univers. Le Pays de Guti et les Mèdes s’inclinent à ses pieds. Ce n’est que le début d’une lutte pour le pouvoir. En l’absence de Nabonide à Babylone, son fils Balthazar assure le maintient de l’ordre et de discipline à sa place.

Nabonide retourne à Babylone au cours de la 17 ème année de son règne. La raison de son départ est mentionnée dans l’écrit apocryphe appelé « la prière à Nabonide ». Il se serait exilé pendant 10 ans à Tema car il était souffrant. Sa raison de sa maladie est, selon ce texte, divine. Il s’agirait d’une punition de Yavhé, le dieu de l’ancien Testament. Dan’el, un prophète, lui explique cette sanction et Nabonide confesse ses pêchés. De retour à Babylone, la fête de l’akītu est à nouveau célébrée. Contrairement aux textes qui ne font que mentionner le retour de cette célébration, « la prière de Nabonide » le justifie. En effet, Nabonide s’est excusé pour son affront envers Yavhé et la fête de l’akītu peut à nouveau être réalisée. Il faut se rendre compte qu’à cette époque les Juifs vénérant Yavhé avaient subi de nombreux troubles. Ce peuple avait été disséminé dans tous le Moyen-Orient notamment à cause de Nabuchodonosor II. Le sort des Juifs était entre les mains de Yavhé qui avait provoqué la destruction de son berceau initial. L’Ancien Testament précise que la population s’était écartée des règles imposées par Yavhé. Le clergé de celui-ci ne voyait certainement pas d’un bon œil le blasphème de Nabonide à son encontre lorsqu’il considéra Nanna-Sîn comme le seul et unique Dieu, modifiant ainsi les traditions séculaires.

Cyrus II légitime aux yeux de Marduk, conquiert Sippar et Babylone de manière pacifique. Il capture Nabonide. La conquête pacifique de Babylone n’est qu’évoqué que dans 3 textes : « La Chronique de Nabonide », The Persian Verse Account » et le « Cylindre de Cyrus ». Ce dernier mentionne l’entrée de Cyrus II dans Babylone grâce à Marduk. Le sort du fils de Nabonide, Balthazar, est tout autre. Il sera tué car son affront envers Yavhé a été intolérable. En effet, le « Livre de Daniel » mentionne qu’il a profané les vases sacrés en provenance de Jérusalem. Les dieux (les statues des dieux) que Nabonide a emportés à Babylone sont replacés dans leurs lieux saints.

Nabonide, bien qu’éphémère à l’échelle de l’histoire du Moyen-Orient, a bouleversé les peuples de cette région. Sa vénération pour le dieu Nanna-Sîn lui a causé sa perte. C’est comme si une autorité suprême (Yavhé) détenait le monopole des décisions et avait décidé de changer la situation politique dans cette région. Le règne de Nabonide a marqué un revirement de la suprématie des villes mésopotamiennes sur cette région. Marduk a donné les règnes du pouvoir à Cyrus II et la Perse sera l’un des plus grands et des plus puissants Empires que le Moyen-Orient n’est jamais connu.

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Découverte du vieux-perse

La célèbre Pierre de Rosette, découverte lors de la campagne militaire de Napoléon Bonaparte en Egypte en 1799, est le premier texte égyptien bilingue connu (grec et égyptien). Alors qu’on ne comprenait pas encore l’égyptien, cette découverte fut inespérée pour le déchiffrement des hiéroglyphes. Au XVIIIème siècle, il ne s’agissait pourtant pas d’un cas unique : le vieux-perse a été également déchiffré grâce à la découverte d’inscriptions trilingues.

Les récits des historiens grecs tels qu’Hérodote, Xénophon et de Thucydide ont longtemps nourri des Européens, tentés de redécouvrir les vestiges de l’empire perse. Au XVIIIème siècle, un ensemble de voyageurs se rendent à Persépolis en Iran et réalisent des copies d’inscriptions, sans néanmoins réussir à les déchiffrer. Le savant danois Carsten Niebuhr relève des inscriptions de Darius et de Xerxès. Il est le premier à constater que ces écritures sont de trois types. Plus tard, ces écritures se révèleront être le vieux-perse, l’élamite et le babylonien (voir l’exemple ci-dessous pour mieux juger de l’aspect de ces 3 écritures). Le philologue allemand Georg Friedrich Grotefend étudie les inscriptions copiées par Carsten Niebuhr (l’inscription a de Darius à Persépolis et l’inscription e de Xersès à Persépolis). Il suppose que les inscriptions comprennent le nom des rois perses mentionnés par le grec Hérodote. Sur base de la longueur des mots et de la répétition de plusieurs mots, il parvient à identifier 3 noms - Darius, Xersès et Hystape – même s’il se trompe pour certaines lettres. Sous cette impulsion, d’autres chercheurs aident au déchiffrement du vieux-perse (Saint-Martin, Burnouf, Lassen, Beer, Jacquet, Westergaard,…).

Reproduction d’une des 4 tablettes de fondation de Persépolis (elles sont toutes la version d’un même texte). La partie du haut est du vieux-perse, celle du milieu de l’élamite et celle du bas du babylonien. Ces tablettes soit en or soit en argent sont dédiées à Darius 1er, un grand roi de l’Empire perse. Elles précisent en trois langues l’étendue de son royaume et légitimisent son pouvoir délégué par le dieu Ahura mazda. Ce texte bien qu’appelé « tablette de fondation » ne mentionne pourtant pas de constructions.

Traduction de la tablette de fondation de Persépolis : « Darius le grand Roi, Rois des Rois, le Rois des pays, le fils de Vishtaspa l’Achéménide. Le roi Darius dit : ‘Ceci est le royaume que je possède depuis le pays des Cakas qui sont de ce côté de la Sogdiane jusqu’à Kush, depuis l’Inde jusqu’à Sardes. Voici ce qu’Ahura Mazda m’a accordé, lui qui est le plus grand des dieux’. Que Ahura me protège ainsi que ma Maison » (Source : GHIRSHMAN R., 1963).

Il faut attendre les recherches du militaire et diplomate britannique Henry Rawlinson pour faire davantage progresser le déchiffrement du vieux-perse. Il n’est que vaguement au courant des travaux en cours en Europe, mais il parvient à reconnaître le nom des souverains achéménides du mont Elvend, à proximité d’Hamadā (l’ancienne capitale de la Médie appelée également Ecbatane, dans l’actuel Iran). Il prend d’énormes risques pour recopier les inscriptions de la célèbre fresque de Béhistun dans la province de Kermanshah en Iran, étant donné l’accès très difficile de cette paroi rocheuse. Par l’étude du sanskrit, de l’avestique, du pehlvi et de la lecture des travaux sur ces langues (notamment ceux d’Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron qui a étudié l’avestique lors d’un voyage en Inde), il parvient à interpréter correctement 14 des 15 derniers signes restants du vieux-perse. Il étudie également l’inscription du 3ème type comprenant plus de 200 signes différents, apparentée à l’arabe, à l’hébreu et à l’araméen. L’écriture du second type ne comprend qu’une centaine de signes différents, mais elle est plus difficile à déchiffrer car elle ne présente apparemment pas de filiation avec d’autres langues. Alexander Sayce est le premier à identifier cette écriture comme celle de l’Elam (ancien pays occupant le sud-ouest de l’Iran) et il l’appelle tout naturellement l’élamite.

Célèbre inscription de Béhistun en Iran, qui a permis notamment le déchiffrement du vieux-perse, la langue des souverains achéménides. Sur ce bas-relief, on aperçoit le roi Darius tenant un arc. Il fait un signe de la main droite à Ahura Mazda. Celui-ci lui répond en faisant aussi un signe de la main droite et il tient dans sa main gauche un anneau. On représente les rois capturés devant Darius (Gaumāta, Açina, Nadintabaira, Fravarti, Martiya, Čiçantaxma, Vahyazdāta, Araxa, Frāda, Skunxa). Les inscriptions trilingues sont disséminées un peu partout autour des ces représentations. Le dieu Ahura Mazda occupant la position centrale est surmonté d’une tiare. Son buste émerge d’un anneau d’où émerge une queue, 2 ailes et les 2 pattes d’un oiseau de proie. La version en vieux-perse comporte 76 paragraphes, et les versions élamites et babyloniennes 69 paragraphes. Les mots en vieux-perse retrouvés dans la version élamite suggère que ce soit la version en vieux-perse qui soit la première réalisée. Source : Wikipédia.

L’ensemble des travaux d’Henri Rawlinson permettront alors un saut important dans la compréhension des écritures cunéiformes. Des synthèses de grammaires, glossaires, traductions d’inscriptions vont alors se développer et seront complétées par les nouvelles fouilles réalisées à Suse. Elles augmenteront nos connaissances sur le vieux-perse et sur l’Elamite. De prodigieuses découvertes telles que celle d’une statue de Darius recouverte d’une inscription quadrilingue (vieux perse, élamite, babylonien et égyptien hiéroglyphique) ou des milliers de tablettes à Persépolis complèteront encore nos connaissances sur les langues du Moyen-Orient et notamment le vieux-perse et l’élamite.

Suite à cette description historique concernant le déchiffrement du vieux-perse, la langue parlée par les souverains achéménides, je voudrais vous illustrer sa transcription. Ci-dessous vous pouvez observer le nom du dieu suprême de l’Empire perse Ahura Mazda, gravé tel quel sur de nombreuses inscriptions de divers souverains perses (Ariaramnès, Arsamès, Cyrus II, Darius 1er, Xersès, Artaxersès Ier, Darius II, Artaxersès II, Artaxersès III…). Le nom d’Ahura mazda en vieux-perse a été identifié pour la première fois de manière complète par le danois Christian Rask. On peut constater, dans l’exemple, que le h et deux a sont absents. Plusieurs mots présentent des variantes (absence de certaines lettres) qu’il n’est pas toujours aisé à comprendre. Ahuramazda est écrit en vieux-perse en un seul mot, tandis qu’il est divisé en 2 dans l’Avesta, le livre sacré de la religion mazdéenne. Contrairement au sumérien et l’akkadien, le vieux-perse est formé comme vous pouvez le voir par un ensemble de lettres et non par des syllabes. Le vieux-perse est composé de 3 voyelles, 33 consonnes (dont plusieurs consonnes identiques s’écrivent différemment en fonction de la voyelle qui suit), un séparateur de mot, 8 idéogrammes et 21 nombres. Il se lit de gauche à droite. Visuellement le vieux-perse semble apparenté au babylonien, néanmoins il n’a emprunté que le l, qui n’existait pas en vieux-perse. En effet pour écrire certains noms tels que le Liban, il a fallu recourir à une annotation étrangère. L’invention de cette écriture était inspirée des écritures mésopotamiennes et elle serait destinée à glorifier la  nouvelle royauté (Lecoq P.).

Nom d’Ahura Mazda en vieux-perse.

On peut se demander pourquoi les inscriptions achéménides étaient souvent écrites en plusieurs langues. Ceci est lié au fait que les Achéménides conservaient les langues des peuples conquis. C’est le cas notamment pour l’élamite qui a été une langue du sud-ouest de l’Iran. Cette langue était celle d’un territoire appelé Elam dont les 2 capitales sont Suse et Anšan, l’actuel site Tall-e Malyān. L’Elamite est une langue d’honneur car presque toutes les inscriptions achéménides comportent une version de cette langue. Des milliers de tablettes administratives élamites ont été découvertes à Persépolis, par les fouilles réalisées par l’Oriental Insititute de Chicago de 1933 à 1934. L’écriture élamite a des liens avec les signes proto-élamites qui n’ont pas pu être déchiffrés jusqu’à présent, étant donné la trop faible quantité de tablettes découvertes. Cette écriture a évolué vers le paléo-élamite et finalement le néo-élamite. La langue élamite est proche de la langue akkadienne. Elle présente la particularité de présenter un grand nombre de suffixes. Il a été tenté de la rapprocher des langues dravidiennes du sud de l’Inde, mais sans grand succès.

J’ai voulu dans cet article vous parler brièvement de quelques langues  perses. Il faut se rendre compte qu’il en existe toute une variété dont il n’est pas toujours évident de retrouver la filiation. On sait par exemple que le vieux-perse a découlé sur le moyen perse (ou pehlevi). Il désigne la langue parthe venue du Nord et parlée à l’époque sassanide (Empire sassanide comprenant l’Iran et postérieur à l’Empire perse). En effet, le moyen perse est connu grâce à des inscriptions sassanides. Cette langue est déjà fort proche dans sa structure du persan moderne (la langue iranienne actuelle). On remarque aussi que des déclinaisons ont complètement disparu, probablement par une intonation sur la syllabe qui précède la finale, ce qui a pour effet de la supprimer avec le temps. On peut également parler de la langue de l’Avesta, le zend ou l’avestique qui serait la langue des Mèdes, qui est apparentée au vieux-perse. L’étude des relations de parenté entre les langues nous permettent de mieux comprendre dans quelle mesure les croyances se sont transmises entre peuples à priori fort différents. Je pense notamment aux croyances communes entre l’Inde et l’Iran. Divers spécialistes tel que Pierre Lecoq, James Darmesteter, Pierre Briant attestent que les peuples iraniens et les peuples indiens possédaient à une certaine époque une langue et  des croyances en commun. La comparaison entre les textes sacrés d’Iran et d’Inde l’Avesta et le Rig-Véda nous amènent à identifier un ensemble de racines ou mots en communs et également un grand nombre d’analogies entre divinités variées. Toute la difficulté réside à savoir pourquoi et comment ces croyances ont évolué.

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Le temple principal de Kôm Ombo dédié à Haroëris et à Sobek

A 40 km au Nord d’Assouan, le temple de Kôm Ombo domine la rive droite du Nil. Le nom ancien de ce tertre (« Kôm ») est Nb(j)•t, soit Nebyt. Ce Nom s’est transformé progressivement par l’ajout d’une voyelle ou d’une consonne en Jmb (démotique), en Embw (copte) et en Ombo (grec et latin). Il ne faut pas confondre Nb(j)•t avec la ville de Seth entre la Thèbes occidentale et Denderah qui est mentionnée dans un passage du Texte des Pyramides. Les premiers passages relatifs à Kôm Ombo n’apparaissent qu’à la Première période intermédiaire.

Vue aérienne (via google maps) et schématisation des ruines de Kôm Ombo. Le temple principal est structuré en 3 grandes parties, dont seules les décorations sont datées précisément : le naos ou le temple proprement dit ; le pronaos avec sa grande salle hypostyle délimité par le second mur d’enceinte, six chapelles percent la paroi nord de celle-ci ; la cour entourée du premier mur d’enceinte. Les coordonnées des constructions de ce site sont les suivantes : 24°27'7.87"N, 32°55'42.08"E.

Les temples de Kôm Ombo ont été déblayés par le Service des Antiquités en 1893. Ils datent de l’époque post-pharaonique. L’état de délabrement actuel est dû en partie par les hommes qui ont occupé le lieu et qui s’en sont servis comme carrière. Le Nil a également rongé le plateau détruisant ainsi le montant ouest de la grande porte et une bonne moitié du mammisi.  L’ensemble de Kôm Ombo était entouré à l’origine par un mur ancien de briques, dont il ne reste qu’une infime partie encore intacte. Le mur actuel a été construit après le déblaiement. Le temple principal, dédié à Sobek et à Horus le Grand, est orienté nord-est/sud-ouest. Quelques édifices l’entourent : à l’ouest le mammisi (non visible sur la carte ci-dessus) et la grande porte d’entrée dont seul le montant subsiste ; à droite en passant par cette porte la chapelle d’Hathor ;  au sud les vestiges d’un puits ptolémaïque ; et au nord-ouest le reposoir, deux puits romains avec un bassin, la « porte romaine », des colonnes, la base d’une église copte et un presbytère copte.

Le temple principal présente la particularité d’être divisé en 2 parties parfaitement symétriques. On ne peut malgré tout pas par parler d’un temple double car les textes (principalement des monographies), décrivant le temple majeur de Kôm Ombo, précisent notamment « temple d’Haroéris et Sobek, seigneurs d’Ombo. On retrouve également des restes d’inscriptions associant les 2 divinités. Les sanctuaires présentent la particularité d’associer l’ouest ou l’est à l’une ou l’autre divinité, alors qu’il n’y a pas de partage exclusif sur les parois des autres salles. Certains considèrent que la partie gauche (nord) est dédiée à Haroëris, sa femme Tasenetnéféret et leur fils Penebtaoui, tandis que la partie droite (sud) est dédiée à Sobek, son épouse Hathor et son fils Khonsou. L’état de conservation des salles ne permet pas d’être catégorique.

Façade du temple principal de Kôm Ombo

Photo de la façade se la Grande Salle hypostyle à Kôm Ombo. (prise de vue le 22 novembre 2011).

Haroéris (Transcription grecque de Ḣr-wr, Horus le Grand ou Horus l’ancien) de Kôm Ombo, est un dieu faucon guerrier et purificateur. Un mythe révèle que les 2 yeux d’Haroéris sont le soleil et la lune, tandis que la version héliopolitainne  racontent que les enfants d’Atoum-Rê sont ses enfants-yeux Shou et Tefnout. Un texte assez étonnant, traduit par Adolphe Gutbub, provenant du naos du temple de Kôm Ombo nous précise le caractère guerrier d’Haroéris. Ce récit nous décrit une traque de rebelles qui s’étaient réfugiés dans la butte d’Ombo. Rê, Haroëris, et Harsiesis (Horus le jeune) se rendent dans les temples d’Ombo. Un espion envoyé par Thôt à la demande de Rê trouve 257 ennemis sur la rive du « Grand Lac » (peut-être le Nil). Apparemment ces ennemis émettent des calomnies à l’encontre de leur père (Rê ou Haroëris ?), selon ce que l’espion peut entendre. Rê souhaite qu’un dieu puisse les massacrer tous jusqu’au dernier. Thôt répond alors : « C’est Haroëris, qui réside ici, et (qui est aussi) le dieu Shou, fils de Rê ; il est le maître du massacre de la terre entière ; qu’il aille donc contre eux et qu’il accomplisse un carnage parmi eux ». Le passage se termine ainsi : « On le convoqua en présence de Rê, et Rê lui donna sa force ; il le munit d’armes de combat et de tout équipement de guerre. Le visage d’Haroëris devint cramoisi, sa majesté fut en rage, tous ses membres se mirent à trembler, car il était en fureur, ses couteaux attaquant ces méchants ennemis, être au cœur intrépide pour repousser les rebelles. » (Passages provenant de « Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, II. Mythes, contes et poésies par  LALOUETTE C., 1987 »). Cet épisode se rencontre également dans le temple d’Esna. Le texte décrit qu’une guerre s’est déclarée à la suite d’un grand bouleversement planétaire. Les rebelles ont entendu un jour les paroles de Rê en amont et à l’ouest de Per-Neter (la maison de dieu), le lieu dans lequel Rê s’est réfugié pour se cacher de ses ennemis. Cet endroit est appelé le « château d’Ombo » dans le texte de Kôm Ombo, ou « le très grand château du dieu caché » pour la version d’Esna.

Scène de purification du pharaon par Horus le Grand (à gauche) par Thôt (à droite), sur la façade de la Grande salle hypostyle du temple principal de Kôm Ombo. Sobek (derrière Horus le Grand) est coiffé ici par 2 plumes recourbées avec présence de cornes de bélier et d’un disque solaire. Photo prise le 22 novembre 2011.

Sobek est quant à lui, le dieu crocodile vénéré à Kôm Ombo et également dans la région de Fayoum. On peut également l’identifier au dieu grec Souchos. C’est un dieu des eaux, de la fertilité. Dans les époques les plus récentes, il devient une réplique de Rê sous le nom de Sobek-Rê et se confond avec d’autres dieux tels qu’Horus le Jeune, Osiris, Ptah, Khnum, Amon, Khonsou et Hâpy. Dans les Textes des Pyramides, le papyrus Tebtynis du Fayoum et le papyrus de la Bibliothèque nationale de Strasbourg n°2 et n°7, Sobek est le fils de Neith. Dans ces textes, celle-ci est également appelée Chedit, Mehet-Ouret et Isis. Elle prend les traits d’une vache. On apprend à Kôm Ombo que Sobek est vénéré à Crocodilopolis. Cette ville, appelée Chédit en égyptien, est située au sud-ouest de Menphis dans la région de Fayoum. Selon plusieurs écrits égyptiens (« connaître l’occident », les textes des Pyramides, le texte des Sarcophages,…), Sobek vivrait dans la région de Bakhou. La montagne de Bakhou est originellement la montagne, localisée en Lybie, derrière laquelle se couche le soleil. Néanmoins cette région désigne également au Nouvel Empire la chaîne arabique. Les égyptologues envisagent également, vu le très grand nombre d’inscriptions, un grand centre de culte dans la ville de Sumnu, bien qu’elle ne soit pas encore localisée. Même si le culte de cette divinité a été fort répandu, il semblerait que ce n’était pas toujours le cas comme le suggère le papyrus de la Bibliothèque nationale de Strasbourg n°2 et n°7 qui décrit Sobek comme : « le secret de la vache-ahet, le fils ainé de Mehet-Ouret ». Selon cette description, on pourrait se demander si Sobek n’était pas un des nombreux noms d’Horus. Le papyrus VI du Ramesseum (puits tombal situé derrière le temple de Ramsès II), confirme ce retour au mythe osirien que Sobek semble incarner. La prudence reste de mise, étant donné la constante évolution des la mythologie égyptienne.

Sobek de Chedit, grand chasseur,
Mâle ( ?) des dieux, dont l’attaque est féroce,
Grand […] vigilant, rapide, aux dents aiguës,
Qui saisit grâce à sa puissance, puissant par son baï.
Noun prend soin de toi à l’intérieur du Grand-Bassin.
Isis te guide (vers) l’horizon, […].
Sobek de Chedit se lève dans la région de l’horizon
Vers […] les offrandes de la Double-Vérité.
(Deuxième hymne du papyrus VI de Ramesseum, ligne 71 à 77. Traduction provenant de BARUCQ A. & DAUMAS F., 2009).

 Sobek à Kôm Ombo

Dernier pilier de la colonnade est de la cour du temple principal de Kôm Ombo : Sobek avec l’une de ses coiffes caractéristiques.

Les textes de Kôm Ombo sont très variés : on y retrouve des scènes d’offrandes, des hymnes dédiées à des divinités, des recommandations destinées aux prêtres et souvent localisées sur les montant des portes, des textes dédiés aux pharaons et énumérant les travaux exécutés sous son règne, des textes astronomiques présentes sur le plafond du pronaos, « des hymnes d’exhortation à la crainte divine », des calendriers très précis sur le déroulement de l’année liturgique entre les fêtes. Pour être complet, les récits mythiques décrivant les rapports entre divinités nous précisent notamment : le récit du premier combat et du deuxième combat de Shou contre les ennemis de Rê abordé plus haut, le récit de la création d’Osiris à Kôm Ombo, le mythe de la déesse Tasentnefert (la femme d’Haroéris), le mythe des enfants-yeux de Rê,… Bien que l’ensemble des scènes présentées sont parfois moins élaborées que celles du Nouvel Empire, elles véhiculent des informations importantes qui se recoupent souvent par les Textes de Pyramides.

Un magnifique calendrier, situé dans la salle des offrandes, illustre leur système de numérotation égyptien (voir ci-dessous). Il est réparti sur 12 mois de 30 jours et divisé en 3 grandes saisons : 4 mois d’inondation du Nil, 4 mois de germination et développement des cultures et 4 mois de récoltes. Etonnamment, le calendrier égyptien n’est composé que de 360 jours. Contrairement aux Mayas, les Egyptiens ne représentent pas le zéro. De plus leur système de numération est en base 10 comme nous.

Base de la numération égyptienne

Le système hexadécimal égyptien (voir ci-dessous) est composé comme suit : 1 (bâtonnet), 10 (anse de panier), 100 (rouleau de papyrus), 1000 (fleur de lotus), 10 000 (doigt pointant le ciel), 100 000 (têtard), 1000 000 (dieu agenouillé supportant le ciel), 10 000 0000 (supposition sur ce dernier hiéroglyphe). Ce dernier hiéroglyphe appelé šn est le symbole de l’éternité qui est à l’origine du cartouche des pharaons. Le cercle s’est transformé en ellipse afin d’y accueillir les hiéroglyphes du pharaon en son sein. On peut remarquer que ce symbole est présent dans de très nombreuses mythologies : mythologie nordique avec (Cernunnos), mythologie maya (voir codex de Borbonicus à la planche 14), mythologie assyrienne (voir la stèle d’Ishtar posée sur 2 lions au British Museum), mythologie égyptienne (notamment sur un nombre considérable de sarcophages),…

Calendrier de la salle des Offrandes du temple principal de Kôm Ombo. Sur la droite de l’image, on reconnaît les unités et les dizaines égyptiennes.

Les scènes du temple principal de Kôm Ombo témoignent également de la médecine avancée des égyptiens (voir les instruments de médecine ci-dessous). En effet, cette connaissance proviendrait du dieu scribe Thôt-Djehouty. Celui-ci aurait transmis son savoir aux égyptiens. De nombreux papyri décrivent cette connaissance très élaborée. Je cite comme référence le papyrus d’Edwin Smith qui est un traité de médecine composé de descriptions anatomiques détaillées de nombreuses pathologies. Il aurait été écrit par le célèbre ministre et architecte Imhotep du pharaon Djoser (il serait le fils de Ptah et d’une mortelle selon la mythologie). Les égyptiens pratiquaient depuis plusieurs millénaires avant nous la dentisterie : des momies avec des plombages et des prothèses dentaires ont été découvertes. Le papyrus d’Ebers précise de nombreux remèdes contre les odontalgies, les gingivites, les ulcérations, les abcès et les pulpites. Ce papyrus décrit notamment des préparations de dentifrices destinées à raffermir les gencives. Un couloir de ronde du temple principal de Kôm Ombo est composé d’un magnifique panneau sur lequel figure Isis en position d’accouchement et des instruments de médecines (balances, sondes, pinces, bistouris, cf ci-dessous). Le mécanisme de reproduction était connu au niveau microscopique, compte tenu de certaines fresques sur lesquelles nous pouvons observer des spermatozoïdes et des ovules (voir la photo ci-dessous). Ils ont inventé les tous premiers tests capables de discerner le sexe sur base de l’urine et de préparations à base d’orge ou de blé.

Tombe d'Aménophis II

Représentations d’ovules et de spermatozoïdes à l’intérieur de la tombe d’Aménophis II dans le livre appelé « l’Amdouat ». Ce genre de représentation est notamment rencontré aussi dans la tombe de Ramsès IV. Source : http://tatiana.blogs.com/photos/valle_des_rois_tombe_dame/amenophis_ii_14.html.

Scène du mur interne de l’enceinte extérieure au nord du temple principal de Kôm Ombo, composée d’instruments de médecine au centre. Isis est présentée en position d’accouchement sur la gauche. Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:SFEC-KÔM_OMBO-2010-05-076_(2).JPG.

Compte tenu de la richesse d’informations rencontrées dans le temple principal de Kôm Ombo, il m’est difficile vous présenter ici une étude exhaustive. Ce temple a été étudié en trautre par l’égyptologue Adolphe Gutbub. Il a compilé et étudié l’ensemble des inscriptions du naos. Son travail a été poursuivi à sa mort en 1987 par notamment Danielle Inconnu-Bocquillon, qui fut l’une de ses élèves. J’aurais voulu m’attarder davantage sur l’étude de ce temple et de ses inscriptions, malheureusement celà m’est aujourd’hui difficile faute d’avoir d’autres priorités de recherches. Je reste néanmoins susceptible de compléter dans l’avenir cet article, dont le travail s’est inspiré principalement du livre suivant : « GUTBUB A., 1995. Kôm Ombo. Institut français d’archéologie orientale. 523 p. ».

Sources bibliographiques

- Visite du site de Kôm Ombo réalisée le 24 novembre 2011.

- BARQUET P., 1964. Parallèle égyptien à la légende d’Antée. Revue de l’histoire des religions. Volume 165, Numéro 165-1. pp. 1-12.

- BARUCQ A. 1962. Giuseppe Botti. La glorificazione di Sobk e del Fayoum in un papiro ieratico da Tebtynis. Revue de l’histoire des religions. Volume 161, numéro 161-2. pp. 243-245.

- BARUCQ A. & DAUMAS F., 2009. Hymnes et prières de l’Egypte ancienne. Les Editions du Cerf. 558 p.

- GRANDET P., 2003. Cours d’égyptien hiéroglyphique. Editions Khéops. 845 p.

- GUTBUB A., 1995. Kôm Ombo. Institut français d’archéologie orientale. 523 p.

- LALOUETTE C., 1987. Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, II. Mythes, contes et poésies. Editions Gallimard. 311 p.

- LEVÊQUE P., 1996. Recherches égyptologiques : Adolphe Gutbub. Textes édités par Danielle Inconnu-Bocquillon, Kôm Ombo I; Bulletin de liaison du Groupe international d’étude de la céramique égyptienne. ВСЕ XVIII. Dialogues d’histoire ancienne. Volume 22, numéro 22-2. pp. 299.

- QUAEGEBEUR J., 1975. Le dieu égyptien Shaï dans la religion et l’onomastique. Edition Peeters. 350 p.

- SAUNERON S., 1965. L’Egypte. Presses Universitaires de France, 239 p.

L’île d’Agilkia ou la nouvelle Philae

L’île de Philae située au sud de la ville d’Assouan en haute Egypte était menacée définitivement par la montée des eaux du Nil suite à la construction d’un nouveau barrage à Assouan dans les années 70. Afin de conserver les temples, ceux-ci ont été déplacés par les archéologues de l’Unesco sur l’îlot d’Agilkia. La topographie de cette île a dû être modifiée afin de ressembler à celle d’origine. Les temples de l’île de Philae ont été réalisées par le pharaon Nectanébo Ier, les Ptolémées et par les Empereurs romains tels que Tibère et Trajan. Ils étaient dédiés principalement à Isis et à Hathor.

Schéma des temples de Philae. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:GD-EG-Phila%C3%A9-map.png

Cette île merveilleuse a attiré de nombreux pélerins. Le temple d’Isis est situé actuellement au nord de l’île d’Agilkia, qui est accessible par bateau à moteur. Ce temple est précédé d’un pylône (porte de Ptolémée II). Il comporte une cour, une enfilade de pièces (le Mammisi), une grande salle hypostyle précédée d’un pylône et un sanctuaire.

Vue de l'ouest de l'île d'Agilkia le 25 octobre 2011.

L’accès au temple principal d’Isis est situé au sud. Un petit temple dédié à Nectanébo Ier nous accueille sur cette avant-cour du temple d’Isis, bordé à gauche et à droite par des colonnades. Celle de droite n’est pas finalisée. Les colonnes sont décorées par des bouquets de fleurs. Le portique de gauche est percé de fenêtres qui s’ouvrent sur le Nil.

Avant-cour du temple d’Isis. Colonnade de gauche. Les traces noires sont des traces laissées par le limon du Nil. Le temple de Nectanébo Ier (sur la gauche) est composé notamment de colonnes surmontées par des têtes hathoriques.

Le Mammisi du temple d’Isis est une chapelle de la naissance divine. C’est l’endroit d’accouchement d’Horus par Hathor. La salle la plus profonde de ce Mammisi est composée de tout un panel d’animaux de la forêt qui aident à l’accouchement d’Hathor (babouin, serpent, grenouille,…). Sur la fresque ci-dessous, on voit notamment l’allaitement d’Horus et une petite grenouille en bas à droite.

Mammisi de la déesse Hathor - Allaitement d'Horus & grenouille entourée en rouge.

La salle hypostyle du temple d’Isis a été dégradée par les chrétiens coptes. Ceux-ci voyaient sous un mauvais œil l’adoration d’idoles égyptiennes. En plus de marteler plusieurs divinités, ils se sont réapproprié cette salle en y ajoutant notamment un autel, celle-ci devenant ainsi une église copte (voir photo ci-dessous). Leur croix,  présente à de nombreuses reprises dans le temple d’Isis, est parfois composée de 12 traits faisant référence aux 12 apôtres. Les 4 points sont les 4 clous de la crucifixion de Jésus.

Salle hypostyle du temple d'Isis - Autel chrétiens copte.

Dans le sanctuaire, le Saint des Saint, on réalisait un culte 3 fois par jour (matin, midi et soir) afin d’aider l’accouchement d’Isis. Une statue d’Isis devait s’y trouver, seuls le Grand Prêtre pouvait s’en approcher. Au dessus de la porte, une scène d’offrande nous montre Horus représenté avec un doigt porté à sa bouche, afin de signifier qu’il était un enfant.

Sanctuaire du temple d'Isis - Offrande du roi, Horus et son doigt dans la bouche.

A l’est du Temple d’Isis, le kiosque de Trajan (un empereur romain) était destiné à recevoir la barque d’Isis. Celle-ci effectuait rituellement le voyage jusqu’à l’île voisine de Biggeh dédiée à l’époux défunt Osiris.

Kiosque de Trajan.

Bien que le Nil ait progressivement dégradé les couleurs des temples, nous pouvons encore à l’heure actuelle admirer la finesse architecturale et la beauté des scènes égyptiennes. Un diaporama ci-dessous vous donnera une petite idée de la grandeur de ce site.



Source Bibliographiques

- RACHET G., 1983. Dictionnaire de l’archéologie. Editions Robert Laffont, Paris. 1052 p.

- Visite personnelle de l’île d’Agilkia le 25 octobre 2011.

La redécouverte d’Ur, la cité sumérienne de Nanna-Sîn

Le Moyen-Orient fut l’objet de recherches intensives au cours du 20ème siècle. Un peu partout sur ce vaste territoire, des fouilles se sont organisées et ont permis de réécrire l’histoire et notamment la naissance d’une des plus anciennes civilisations. Ces fouilles se sont principalement orientées vers des tells, qui sont en fait des collines artificielles formées par l’accumulation de ruines superposées.

Localisation d'Ur en Mésopotamie (Irak actuel)

Schéma des villes de Sumer et d’Akkad et localisation d’Ur. Source : http://www.penn.museum/sites/iraq/?page_id=24#

Une des premières mentions d’Ur est donnée dans la Genèse 11:31 : « Térah prit son fils Abram, sont petit-fils Lot, fils de Harân, et sa bru Saraï, femme d’Abram. Il les fit sortir d’Ur des Chaldéens pour aller en pays de Canaan, mais arrivés à Hârân, ils s’y établirent ». En 1853, l’anglais Taylor identifia le site en Irak grâce à une inscription sur un cylindre d’argile. Il a fallu attendre 1922, pour que voit le jour une campagne de fouilles conduite par le British Museum et l’université de  Pennsylvanie, sous la direction de Leonard Wooley. Son équipe et lui fouillèrent le tell al-Muquaiyar pendant 6 saisons d’hiver. Le schéma ci-dessous donne une idée générale du site d’Ur.

Schéma des fouilles d’Ur. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ur_plan.png.

Schéma des fouilles d'Ur : Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ur_plan.png

Une des premières découvertes était une enceinte contenant les restes de 5 temples positionnés à proximité de la ziggurat du roi-Ur-Nannu (appelé également Ur-Nanna) qui était dédiée au dieu de la lune Nanna-Sîn. Cette ziggurat est celle qui est la mieux conservée des sites mésopotamiens. Mesurant à sa base 60,50 m sur 43 m, elle atteint encore à l’actuelle 20 mètres de haut (le premier et la moitié du second étage ont subsisté). Du temps de la 3ème dynastie d’Ur, elle comportait 3 étages de plus en plus petits et couronnés par une chapelle.

Ziggurat d’Ur. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ziggarat_of _Ur_001.jpg.

Les fouilles ont permis également de mettre à jour des maisons qui étaient toutes pour la plupart des villas à étages comportant 13 ou 14 pièces. Quelques années après la découverte de la célèbre tombe de Toutankhamon, Leonard Wooley et son équipe découvrirent à leur tour des tombes d’une richesse extraordinaire dans une butte de quinze mètres de haut située au sud des temples. Ils avaient mis au jour les tombes royales d’Ur. Elles étaient antérieures à celle de Toutankhamon de plus de 1000 ans et elles n’étaient pas moins riches. Au total plus de 1800 sépultures ont été découvertes. Ces tombes eurent un retentissement énorme dans le monde de l’archéologie sumérienne. Seize d’entre elles étaient toutes particulières tant par leur architecture que par les richesses qu’elles renfermaient. On y découvrit des harpes et des lyres, des statuettes, des coupes et des gobelets en or, des vases aux formes étonnantes, de la vaisselle de bronze, des bas-reliefs en mosaïque de nacre, de lapis-lazuli et d’argent. Un petit aperçu de ces merveilles est visible dans le diaporama ci-dessous. A l’heure actuelle, une partie de ces œuvres se trouvent dans le Musée de Philadelphie, au British Museum ou ce qui reste du Musée de Bagdad.

Dans les tombes royales d’Ur, des personnages riches et puissants ont été enterrés. Ceux-ci étaient pour la plupart accompagnés de nombreux individus (jusque 63 dans la « tombe du roi » et jusque 74 dans la tombe appelée « la Grande Fosse de la Mort »). Il s’est avéré que ces individus étaient en fait enterrés avec leur maître et manifestement morts par empoisonnement. Il y avait des soldats avec leurs armes, des cochers avec leurs chariots, des musiciennes avec leur lyre et des dames de la cour avec leur parure (voir schéma ci-dessous). Cette manière de procéder se rencontre également pour l’Egypte, la Chine, l’Assam et même chez les Comans de Russie.  Dans certaines tombes, on a retrouvé des vases en métal et des sceaux cylindres qui ont livré les inscriptions de 8 hommes et 4 femmes. Bien qu’aucun d’entre eux ne figurent sur les liste royales sumériennes, il n’est pas pour autant impossible que certains aient été reines ou roi comme le suggèrent les titres de Nin (applicable aux reines ou aux prêtresses) pour Pû-abi et Nin-banda et de lugal pour Meskalamdug et Akalamdug.

Vue d'ensemble de la tombe "Grande Fosse de la Mort".

Schéma des fouilles effectuées dans la tombe « La Grande Fosse de la Mort ». Source : http://www.penn.museum/sites/iraq/?page_id=208#.

Une des découvertes les plus énigmatiques faite par l’équipe de Wooley concernent une couche d’argile découverte dans les puits de creusement des fouilles. Avec l’avancement des forages, on découvrait de nouvelles couches de dépôts plus profondes comprenant des débris de vases. Ces objets en céramique étaient toujours équivalents à ceux découverts dans les tombes royales, laissant suggérer qu’au cours des siècles la civilisation sumérienne n’avait pas subi de grands changements. A un moment, les archéologues sont arrivés dans une couche d’argile vierge de toute présence humaine. Cette couche faisait 3 mètre d’épaisseur et était identique à celle de certaines alluvions. Au-dessous de celle-ci, ils retrouvent très subitement une couche de terre contenant à nouveau des débris de céramique, mais cette fois-ci cette poterie avait complètement changée d’aspect et elle était réalisée à la main. Selon des calculs très précis, il était évident que cette couche d’argile n’était pas laissée par des traces d’alluvions de l’Euphrate car le niveau de fouille était trop élevé par rapport au niveau du fleuve. La seule explication plausible aux yeux de Leonard Wooley pour étayer ce phénomène était le déluge. Pour confirmer cette hypothèse, 2 autres forages ont été entrepris et ont conclu de manière identique. Des restes de petits animaux marins confirment l’origine marine de l’argile. Un peu partout dans une zone large de 160 km et longue de 630 km allant du golfe persique en direction du nord-ouest, cette couche d’argile a été retrouvée. Seule l’épaisseur de la couche étant différente. L’étendue du déluge n’est pas forcément localisée à cette zone. En effet, cette zone correspond in fine à la localisation des dépôts d’alluvions. A la vue de l’âge des couches de débris laissés par l’homme, cette inondation s’est déroulée il y a 4000 ans av. JC.

Les listes royales sumériennes peuvent être utilisées comme point de départ pour l’étude des lignées royales d’Ur. Une liste royale sumérienne de base a été reconstruite à partir de 15 vieilles copies babyloniennes, bien qu’elles diffèrent sur plusieurs points : expression différentes, longueur des règnes, certaines dynasties sont citées dans un ordre différent,… Sur base de ces listes et des découvertes archéologiques corroborant les dynasties royales sumériennes, un schéma récapitulatif représente ci-dessous les trois dynasties d’Ur et donne pour chaque roi la durée du règne. La toute première dynastie d’Ur a été créée vers 2560 ans av. JC par Mesanepada (« Héro choisi par An »). A cette époque, c’était encore une petite ville (plus petite qu’Uruk et Lagash), donc la richesse était due au commerce maritime de son port fluvial. Mesanepada a fait de cette ville la capitale de toute la Mésopotamie. Néanmoins cette hégémonie ne persistera pas. Balulu sera le dernier roi de cette dynastie. Pour la seconde dynastie d’Ur, on ne sait presque rien. Par contre la 3ème dynastie d’Ur est fort documentée. En 2113 ans av. JC, Utu-hegal est détrôné par Ur-Nammu (« guerrier de la déesse Nammu ») gouverneur d’Ur. Quatre ans plus tard, il se fait couronner à Nippur et il est alors appelé roi d’Ur, roi de Sumer et d’Akkad. Ainsi la 3ème dynastie d’Ur est fondée et c’est une des périodes les plus brillantes de l’histoire mésopotamienne. On peut à proprement parler de la renaissance de la culture sumérienne. Ur-Nammu meurt sur le champ de bataille. Un long poème nous décrit ses funérailles et les trésors qu’il emporte dans sa tombe.

Liste des rois des dynasties sumériennes.

Son fils Shulgi (« noble jouvenceau ») lui succède. C’est lui qui promulgue probablement le plus ancien recueil de lois découvert à Nippur sur une tablette et sur 2 fragments à Ur. Ce « Code » a un grand intérêt historique car outre la précision juridique sur les droits des citoyens, il précise notamment qu’Ur-Nammu a développé l’agriculture, il a creusé plusieurs canaux, il a restauré les fortifications détruites ou délabrées, il a bâti ou rebâti des temples et des ziggurats (notamment à Ur, Uruk, Larsa et Nippur). Shulgi se fait appeler «  roi des Quatre régions » et il se fait adorer comme un dieu. Il s’attèle à s’emparer de la région comprise entre les 2 affluents Tigre l’Adhem et le Grand Zab. Il étend également le territoire de son royaume à l’Elam (Iran). Les montagnards d’Iran sont utilisés comme une légion étrangère chargée de protéger la frontière orientale. Shulgi et son fils Amar-Sîn sont les 2 rois qui connaissent l’apogée du royaume. L’empire d’Ur est alors bien organisé.

La 3ème dynastie d’Ur rencontre les premiers conflits annonciateurs de la fin du royaume sous le règne de Shu-Sîn, frère et successeur d’Amar-Sîn. Dans les textes, les responsables du déclin sont le pays ou le peuple appelé Martu en sumérien, Tidnum et Amurrum en akkadien. Ce pays s’étend de l’Euphrate jusqu’à la Méditerranée. Amurrum désigne l’ouest. Les gens de ce pays sont appelés les Amorrhéens ou les Amorrites. Les Martu sont considérés dans les textes comme « des barbares qui razzient les villages et volent voyageurs et caravanes ». En 2028 ans av. JC, Ibbi-Sîn succède à son père Shu-Sîn. L’empire se morcelle malgré la conquête de Suse, d’Adamtu et du pays d’Anshan. Plusieurs cités (Eshnunna, Suse, Lagash, Umma et Dêr) vont se révolter et se séparent provoquant des problèmes d’approvisionnement en nourriture à Ur. Les Martu vont pénétrer au cœur de Sumer. Ishbi-Erra se proclame indépendant et le royaume va être coupé en 2. C’est Ishbi-Erra qui va repousser les Martu. Les Elamites alliés au gens du Nord et aux Su sous la conduite de Kindattu, roi de Simashki marchent sur Ur. Ishbi-Erra les refoule. Mais 3 ans plus tard, ils reviennent avec un autre chef et ravagent Sumer. La cité d’Ur va être attaquée, pillée, incendiée. Cela est attesté dans plusieurs tablettes découvertes en Irak. Elles portent les noms suivants  « la lamentation sur la ruine d’Ur », « la lamentation sur la ruine de Sumer et d’Ur » et « la seconde lamentation sur la destruction d’Ur ». On y apprend que la destruction d’Ur a été décidée sur base d’un jugement d’An et d’Enlil malgré la grande tristesse de Nanna, le fils d’Enlil.

Qui [peut] renverser son destin (le destin d’Ur), quelque-chose qui ne peut être altéré ?
Qui [peut] s’opposer à la décision d’An et Enlil ?
An a terrifié Sumer de sa demeure ; le peuple était effrayé.
Enlil a apporté une tempête glaciale ; le silence s’est répandu dans la cité.
Nintu a obstrué l’utérus du pays.
Enki a stoppé l’eau dans le Tigre et l’Euphrate.
Utu a retiré les déclarations de justice et les décisions justes.
Inanna a accordé la bataille et la lutte au pays rebellé.
Ningirsu a versé Sumer aux chiens comme du lait.
La rébellion est tombée sur terre, quelque-chose qui n’était pas connu.
C’était quelque-chose qui n’avait pas été vu, quelque-chose d’inexplicable, quelque-chose qui ne pouvait être compris.
Tous les pays étaient confondus dans leur crainte.
Les dieux de la cité se sont détournés, le berger s’est dispersé.
La population a aspiré la crainte.
La tempête les a immobilisés…
(Extrait de la lamentation sur la ruine de Sumer et d’Ur, traduit de l’anglais sur base de la version de Michalowki’s (1989). Source : CHAVALAS M. W., 2006.)

Tablette de « la lamentation sur la ruine d’Ur », localisée au Musée du Louvre. (C) RMN - Gérard Blot, Source : http://www.photo.rmn.fr/CorexDoc/RMN/Media/TR1/9E9CA/82-001017.jpg.

Références bibliographiques

- CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem. 2117 p.

- KELLER W., 2005. La Bible arrachée aux sables. Editions Perrin, Paris. 604 p.

- ROUX G., 1985. La Mésopotamie. Editions du seuil. 600 p.

- YOUSIF E.-I., 1999. L’épopée du Tigre et de l’Euphrate. L’Harmattan. 150 p.

La tour de Babel a-t-elle existé ?

Prospectus "Turris Babylonica" de la section Cinquantenaire des Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles. Photographie.

Nous connaissons tous le célèbre récit de la tour de Babel qui est responsable de multiplication des langues sur Terre. Mais est-ce juste un mythe ? A-t-il une origine autre que biblique ? Finalement peut-on envisager que ce récit est plus qu’une légende ? Comme toute recherche se basant sur des textes anciens il n’est jamais possible d’être exhaustif, néanmoins au travers de plusieurs textes anciens et notamment mésopotamiens, il nous est possible de corroborer ce fait par de nombreux canaux divers et de découvrir davantage sur l’origine des langues au travers des mythologies et religions.

Le récit de la tour de Babel se trouve dans l’ancien testament (Genèse 11). Le passage n’est pas très long, il est retranscrit ci-dessous :

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au Pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : ‘Allons ! Faisons des briques et cuisons-les aux feu !’ La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : ‘Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons-pas dispersés sur toute la terre !’
Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : ‘Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leur entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.’ Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. »
(Bible de Jérusalem, genèse 11 : 1-9)

De tous les textes mésopotamiens, nous n’avons pas retrouvé de retranspositions parfaites de ce passage. Néanmoins certains récits s’y apparentent et le complètent. Citons dans un premier temps un texte découvert dans les vestiges de l’ancienne cité de Babylone. Cette inscription nous décrit la reconstruction de l’Etemenanki par le roi babylonien Nabopolassar (BOST H., 1985). Nous y apprenons que cet Etemenanki, la tour à étage de Babylone, avait été détruite et était en ruines. Sur ordre de Marduk, elle devait être reconstruite par Nabopolassar « pour assurer son fondement dans le sein du monde inférieur et son sommet, et pour la faire semblable au ciel ». Les principaux points communs entre le récit biblique de la Tour de Babel et ce récit de Nabopolassar (BOST H., 1985) :

1) la fabrication de briques et leur cuisson,
2) l’utilisation de bitume pour jointoyer
3) et surtout la mention semblable au ciel qui s’apparente au verset 4 de la genèse : « une tour dont le sommet pénètre les cieux » et parfois traduite selon d’autres traducteurs « et sa tête est dans le ciel ».

Les historiens sont certains que la tour de Babel est bien la ziggourat découverte à Babylone ou du moins ce qu’il en reste et qui portait le nom de Etemenanki (« maison du fondement du ciel et de la terre »). On peut faire la correspondance entre Babel et Babylone, dont le nom fut fut donné par la première fois par les grecs. Babylone porte le nom en sumérien de Ka-Dingir-ra et Bab-ili en akkadien (signifiant « porte de dieu » ou « porte des dieux »). Cette tour était associée à l’Esagil, un sanctuaire dont les vestiges ont été découverts à proximité de ceux de l’Etemenanki.

Une célèbre tablette découverte à Uruk appelée la « Tablette de l’Esagil », écrite en 229 avant notre ère,  décrit très précisément les dimensions de la ziggourat de Babylone : à savoir 3 x 60 coudées par côté ce qui équivaut à environ 90 mètres environ. Ces dimensions confirment les découvertes réalisées par des fouilles allemandes sur les vestiges de Babylone (ISELIN C.). L’Esagil était un temple dont la forme peut faire penser à un L. C’était la demeure de Marduk dont les descriptions lui donnaient notamment le nom de « montagne des contrées » ou de « palais des dieux ». La tablette de l’Esagil précise que le nombre d’étages de cette tour était de 8 (7 selon Hérodote).

Tablette de l'Esagil localisée au Musée du Louvre. Source : http://communaute.louvre.fr/louvre/ tablette-dite-de-lesagil.

Un texte très connu appelé « Enûma Eliš » décrit la construction de la tour à étage de Babylone dans ses premiers temps. Ce poème babylonien de la création a été découvert à Ninive. Il fait l’éloge de Marduk qui était le roi du ciel et de la terre. Les Dieux Annunaki prennent la décision de créer un sanctuaire dédié en l’honneur de Marduk. Il s’adrèssent à lui :

« ‘Faisons le Sanctuaire dont le Nom a été prononcé par toi !
Tes appartements seront notre étape : nous y prendrons repos !
Jetons-les-bases de ce Sanctuaire, où sera installé notre Divan :
Chaque fois que nous y viendrons, nous y prendrons repos !’
Marduk, lorsqu’il eut ouï cela, ses traits brillèrent infiniment,
Tel le plein-jour : ’Faites donc Babylone, (dit-il),
Puisque vous en voulez assumer le travail !
Que soit apprêté son briquetage, puis dressez son faîtage !’
Les Anunnaki creusèrent le sol de leurs houes,
Et, une année durant, ils moulèrent des briques ;
Puis, à partir de la seconde année,
De l’Esagil, réplique de l’Apsû, ils élevèrent le faîte.
Ils construisirent de même la haute Tour-à-étages de ce nouvel Apsû.
Et ils y aménagèrent un Habitacle pour Anu, Enlil et Éa.
Alors, en majesté, il y vint prendre place devant ces derniers.
Depuis le pied de l’Ešarra. on en pouvait contempler le pinacle !
Une fois parachevée l’œuvre de l’Esagil, tous les Anunnaki
Y aménagèrent leurs propres Lieux-de-culte :
Trois-cents Igigi du Ciel, et six-cents avec ceux de l’Apsû y étaient rassemblés, au total !
Le Seigneur, dans le Lieu-très-auguste qu’ils lui avaient édifiés pour Habitacle,
A son banquet invita les dieux, ses pères »
(BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Un autre texte très ancien est à lier au récit de la Tour de Babel quant à l’origine des langues : « Enmerkar et le seigneur d’Aratta ». Ce texte découvert en 6 exemplaires a été étudié par S. N Kramer et (Lambert M, 1955). Il confirme l’idée selon laquelle le monde était régi dans un premier temps dans une seule langue. Il raconte la lutte de pouvoir entre le Seigneur d’Aratta et Enmerkar. Celui-ci souhaite bâtir divers temples dont le temple d’Abzu de la cité d’Eridu.

« Autrefois, il n’y avait ni serpent ni scorpion,
Il n’y avait ni hyène ni lion,
Il n’y a avait ni chien sauvage ( ?) ni loup,
Il n’y avait ni frayeur ni terreur,
L’homme n’avait pas de rival,
En ces jours, le pays de Shubur et d’Hamazi,
Sumer au langage harmonieux ( ?), le puissant pays des décrets princiers,
Uri, le pays qui a tout ce qu’ul faut ( ?)
Le pays de Martu, reposant en sécurité,
L’univers entier, les peuples à l’unisson ( ?)
A Enlil, en une seule langue…
Alors a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
Enki a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
A-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
Enki, le seigneur de l’abondance (dont) les commandements sont dignes de confiance
Le seigneur de la sagesse, qui comprend le pays,
Le chef des dieux, rempli de sagesse, le s(eigneur) d’Eridu,
Changea le discours dans leur bouche, (apporta ( ?) en lui la discorde.
(Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, BOST H., 1985).

Dans Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, c’est Enki qui apporte la discorde entre les peuples du monde, alors que c’est Yavhé qui est traditionnellement considéré comme le responsable dans plusieurs versions du récit de la tour de Babel. Dans le Targum (la traduction de la bible hébraïque en araméen), des anges sont chargés par Dieu de provoquer des tensions entre les peuples en leur apportant chacun une nouvelle langue et une écriture. Un extrait assez évocateur nous explique cette tragédie :

«  Alors Yahvé dit aux soixante-dis anges qui se tiennent devant lui : ’venez donc ! Descendons pour confondre là-bas leur langage pour qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres’. La parole de Yahvé se manifesta sur la ville et avec lui les soixante-dix anges correspondant aux soixante-dix peuples, chacun ayant avec lui la langue de son peuple et dans sa main les caractères de son écriture. Il les dispersa de la surface de la terre en soixante-dix langues : l’un ne pouvait plus savoir ce que l’autre voulait dire et ils se tuaient entre eux et ils cessèrent de bâtir la ville ».
(BOST H., 1985).

D’autres documents juifs décrivent sous de nouveaux aspects la construction et la destruction de la Tour de Babel. Citons un passage du Livre des Jubilés (Jub 10 : 18-27), un pseudépigraphe qui se prétend être la révélation secrète de l’ange de la Divine Présence à Moïse. Le récit biblique de la tour de Babel y est repris en partie mais on y retrouve des modifications, des additions et des développements. La Tour est détruite par l’intervention du Seigneur qui fit souffler un vent puissant contre elle.

Le Talmud qui est un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique évoque également la construction de la tour. Les raisons qui ont poussé à cette édification sont : monter au ciel pour y demeurer, monter au ciel pour y pratiquer l’idolâtrie ou soit pour y faire la guerre à Dieu (étonnant pour un être « non matériel »). Dieu répondra par diverses actions : les hommes vont être dispersés, il va confondre la langue des hommes et pour les derniers ils vont être transformés en singes, en spectres ou en démons. Dans le Midrach (étude approfondie de textes bibliques qui commentent plusieurs versets), l’intervention de Dieu a pour effet d’enfouir un tiers de la tour, d’en détruire un tiers par le haut, et de laisser le tiers central comme vestige. La confusion des langues va engendrer la mésentente, la violence et le meurtre. Ces conséquences sont également invoquées dans des textes plus récents, tel que le IIIème livre des Oracles Sibyllins (lignes 97-110) :

« Or quand ce fut le moment de s’accomplir pour les menaces que le Grand Dieu avait proférées jadis contre les mortels lorsqu’ils avaient entrepris d’édifier une tour au pays d’Assyrie (ils étaient tous de même parler et voulaient s’élever jusqu’au ciel étoilé), l’Immortel aussitôt chargea les souffles de l’air d’une grande violence et ces vents jetèrent à bas la grande tour et excitèrent entre les hommes une mésentente mutuelle : voilà pourquoi les mortels donnèrent le nom de Babylone à la ville.
Lorsque la tour fut tombée et que les langues des hommes furent altérées en parlers de toute espèce, toute la terre se remplit de rois locaux. C’était alors la dixième génération d’hommes sortis du sol, depuis que le déluge s’était abattu sur les premiers humains. Et Cronos, Titan et Japet (père de Prométhée) devinrent rois… »
(BOST H., 1985).

Je terminerai ce petit tour non exhaustif concernant les textes apparentés ou liés à la tour de Babel avec le manuscrit écossais Dumfries N° 4 de 1710. Ce manuscrit franc-maçonnique est daté par le British Museum au début du XVIIIème siècle. Bien qu’il soit très récent, il apporte des informations en concordances avec les récits cités ci-dessus. Nous y apprenons que c’est Nemrod qui va enseigner aux hommes les techniques permettant la construction de la Tour de Babylone. Ce personnage biblique présente des caractéristiques qui le rapprochent selon moi de Thôt ou d’Imhotep. Dans le manuscrit Dumfries N°4, on décrit Nemrod comme suit : « puissant devant le Seigneur ». Avec les particules akkadiennes et sumériennes, on peut également confirmer ce sens : NÈ-EM-RU-UD : « la puissante tempête à la lumière du Seigneur ».

« Après le déluge, le grand Hermorian fils de Cush et Cush était le fils de Cham, second fils de Noé fut appelé ‘le père de la sagesse’, car il trouva ces colonnes après le déluge avec les sciences inscrites dessus : il les enseigna, lors de la construction de la Tour de Babylone, où il fut appelé Nemrod ou ‘puissant chasseur devant le Seigneur’ .
Nemrod pratiqua la maçonnerie à la demande du roi de Ninive son cousin. Il créa des maçons et les recommanda au seigneur du pays pour construire toutes sortes de constructions alors en vogue, et il leur enseigna des signes et des attouchements pour qu’ils puissent se reconnaître. »
(Traduction provenant du site de PRESTON W. : http://wp.logenationalefrancaise.org)

Au regard des croyances anciennes et de l’archéologie, il nous est possible d’admettre que la tour de Babel a bien existé et qu’elle fut localisée à Babylone. Les textes relatant ses dimensions ne sont pas tous unanimes sur la hauteur, nous laissant suggérer que cet édifice n’a peut-être jamais connu la hauteur à la quelle elle devait être construite. La destruction de cette tour est rendue responsable notamment par le passage d’une langue unique à une multitude. Il n’est pas impossible de retrouver dans cette histoire un reflet de la création de nouvelles langues anciennes au départ du sumérien ou de l’akkadien, l’étude des langues anciennes nous confirmant celà.

Sources bibliographiques :

- BOST H., 1985. Babel. Du texte au symbole. Labor et Fides, Genève. 268 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem. 2117 p.

- DIEULAFOY M., 1914. Le temple de Bêl Mardouk à Babylone. Note complémentaire. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 58, numéro 4. pp. 437-444.

- ISELIN C. Tablette dite de l’Esagil. http://communaute.louvre.fr/louvre/tablette-dite-de-lesagil. le 29/03/2011.

- LAMBERT M., 1955. Le jeu d’Enmerkar. Syria. Volume 32, numéro 32-3-4. pp. 212-221.

- PARROT A., 1970. Bible et archéologie ; 1: Déluge et arche de Noé. (4e éd. complétée.), 2. La tour de Babel. (3e éd. complétée). Delachaux & Niestlé, Paris. 123 p.

- PRESTON W. Le manuscrit Dumfries n°4. Loge d’étude et de recherche. http://wp.logenationalefrancaise.org/Documents_Dumfries.htm. le 20/03/2011.

- SEUX M.-J., 1976. Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie. Littératures anciennes du Proche-Orient. Les éditions du cerf, Paris. 558 p.

Les pyramides du monde

Un sujet qui illustre à merveille le lien entre les civilisations du monde est la répartition des pyramides dans le monde. Un peu partout sur Terre, nous retrouvons de grandes constructions, pour la plupart érigées en pierre et en briques (petit éventail visible dans le diaporama ci-dessus). Ces monuments à caractère divin sont des vestiges de civilisations souvent très anciennes et ils sont malheureusement fréquemment en piteux état. Les détériorations sont souvent une conséquence du temps, mais elles nous renseignent également sur le fait qu’un très grand nombre de constructions monumentales sont des vestiges de civilisations éteintes, et souvent pour d’étranges raisons.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de définir les termes habituellement employés pour décrire les pyramides et les nombreuses variantes que l’ont peut rencontrer. Le mot pyramide semble provenir du mot « pyramis » qui est un gâteau grec en forme de pyramide à base de miel et de farine. Néanmoins cette origine est loin de faire l’unanimité. Ce terme est habituellement utilisé aujourd’hui pour caractériser un monument constitué de faces triangulaires. L’utilisation du terme pyramide est dans l’esprit collectif toujours associé à l’Egypte. Ce pays nous as permis de mieux comprendre et d’étudier les pratiques d’anciennes civilisations qui ont construit ces monuments, mais le sujet reste néanmoins pourtant toujours empreint de mystères.

De part le monde, nous retrouvons des monuments distincts de la plupart des pyramides égyptiennes, car ils présentent à leurs sommets un temple, on les associe à un nombre de degrés (c’est-à-dire des pyramides composées d’un certain nombre de plateaux de taille décroissante), la base n’est pas un carré mais rectangulaire ou trapézoïdale. De plus, les rôles de ces édifices ne sont pas forcément toujours identiques. En Mésopotamie, le terme utilisé est « ziggourat ». Il dérive du terme akkadien ziqqurratu(m) provenant de zaqāru signifiant élever. Le terme sumérien est Unir. Il signifie U6-NIR = « le regard élevé ou qui culmine ». Ces ziggourats présentent de nombreuses caractéristiques communes avec les pyramides mayas à degrés surmontées d’un temple à leurs sommets. Ajoutons à celà d’autres structures apparentées : le mausolée défini simplement comme « un monument funéraire de grande dimension, à l’architecture somptueuse », la mastaba qui est un terme utilisé pour caractériser « des grands massifs rectangulaires », et aussi le tumulus qui est une colline artificielle à caractère divin. Il existe finalement tant de variantes qu’il serait peu aisé de répertorier toutes les différences (voyez toutes les variantes dynastiques que l’ont peut retrouver en Egypte). Par facilité, nous pouvons garder le terme de pyramide pour désigner tous les édifices composés  de facettes triangulaires ou trapézoïdales. Il est beaucoup plus intéressant de s’attacher aux similitudes entre tous les édifices pyramidaux du monde. Le principal point commun entre toutes ces constructions est leur caractère divin, chose que l’ont peut facilement accepter de part toutes les représentations de dieux que l’ont peut y retrouver ou dans les structures archéologiques avoisinantes. Il est fort probable que toutes ces monuments soient finalement des images qu’ont eues les civilisations anciennes de la Butte Primordiale des Dieux (qui sera ultérieurement étudiée dans d’autres articles).

Concernant les constructions des pyramides, les hypothèses sont très nombreuses et elles sont loin de faire l’unanimité. Les récits de l’historien grec Hérodote ont fortement influencé nos manières d’appréhender le sujet, notamment sur l’utilisation de rampes de construction. De plus, nous avons longtemps cru que les pyramides ont été construites par des esclaves, mais rien n’a jamais prouvé que ce soit bien le cas. Les chercheurs ont très fréquemment étudié les pyramides par leurs structures extérieures, mais l’intérieur est beaucoup moins connu. Ils sont partis d’un procédé de fabrication pour tenter d’expliquer ces prouesses architecturales. Mais les bâtisseurs égyptiens n’avaient pas la même méthodologie. Ils voyaient davantage le rôle religieux, funéraire ou politique de l’édifice avant même la construction. Ce rôle religieux devrait être étudié bien avant de tenter de comprendre comment on a pu construire de tels monuments ;  l’étude des points communs entre toutes ces constructions et les divinités qui y sont associées permettrait sûrement d’y voir beaucoup plus clair…

Enoch dit :
De là je parvins dans un autre lieu, et je vis une montagne de feu brûlant nuit et jour. Dès que j’en fus approché, j’aperçus sept brillantes montagnes, dont l’une était distincte de l’autre. Les pierres dont elles étaient formées étaient belles et étincelantes ; elles brillent et rayonnent à la vue, et leur surface est polie. Il y en avait trois à l’orient, et d’autant plus inébranlables, qu’elles étaient l’une et l’autre ; et il y en avait trois au midi, également inébranlables. Il y avait aussi de profondes vallées mais qui étaient séparées les unes des autres. Au milieu s’élevait la septième montagne. Et toutes ces montagnes apparaissaient au loin comme des trônes majestueux, et elles étaient couronnées d’arbres odoriférants.
(Extrait du Libre d’Enoch, Livre I).

Ebla, ville antique de Syrie

Tell-Mardikh (Ebla) est la meilleure source de renseignements pour étudier la civilisation ancienne de la Syrie du nord. Cette ville a permis de réveler la preuve de l’unité de la civilisation à l’ouest de la Mésopotamie, que l’on peut appeler « civilisation amorrhéenne ». Les découvertes les plus étonnantes en Syrie ont également eu lieu à Tell Hariri (l’ancienne Mari) dans la partie la plus orientale de la Syrie  et à Ras Shamra (Ugarit) sur la côté méditérannéenne.

Les fouilles archélologiques de la cité d’Ebla ont été spectaculaires. On y a découvert des constructions d’un haut niveau architectural, une bibliothèque composée de plus  de 17000 tablettes d’argiles dans « le Palais royal G » (voir ci-dessous). Les tablettes sont une source colossale d’informations qui permet de donner un autre regard sur la partie occidentale du Proche Orient. Dans le palais royal, on a découvert une extraordinaire quantité de lapis-lazuli bruts provenant du lointain Badakhshan en Afghanistan, preuve de relations avec des contrées lointaines. Le palais royal, les tombes royales et l’enceinte fortifiée sont tant d’éléments qui attestent de la puissance de cette cité.

Palais royal d'Ebla

Palais royal G d'Ebla. Sources : http://www.homsonline.com/EN/Citeis/slides/Ebla_RealPalace.htm.

Concernant la composition des tablettes des archives d’Ebla, la grosse majorité des écrits est un ensemble d’enregistrements d’opérations administratives (mouvements d’entrées et de sortie de denrées et de biens, inventaire des magasins). Environ 4 % sont des textes relatifs à l’apprentissage et à l’exercice de l’écriture. On y retrouve notamment d’étonnantes tablettes qui sont des répertoires dans lesquels on dresse du vocabulaire sumérien à côté du vocabulaire éblaïte. Une centaine de lettres sont des lettres de caractères administratifs tels que des décrets, des sentences, des accords économiques entre les états. Le nombre de textes mythologiques et magiques est malheureusement très réduit (quelques dizaines).

A Ebla, le système d’écriture cunéiforme fut importé de Mésopotamie et il fut codifié par des scribes qui ont sélectionné une série de graphèmes capables de transcrire leur langue sémitique. Des lettres et des accords diplomatiques retrouvés dans les archives royales d’Ebla prouvent que ce système fut transmis à d’autres centres syriens occidentaux. L’étude de la phonétique éblaïte montre que cette langue a fortement conservé la structure d’un système commun auquel se réfèrent toutes les langues de la famille sémitique.

Dans les tablettes d’argile d’Ebla, on répertorie une centaine de divinités. La plupart des informations proviennent de textes d’offrandes sacrificielles ou à but rituel et de documents administratifs ou judiciaires. Tout comme les grandes religions de Mésopotamie, la religion d’Ebla se présente généralement comme un polythéisme structuré. Dans les textes qui montrent l’intervention directe, actuelle ou mythique des divinités, on a des documents dans lesquels on demande ou on loue les dieux pour surveiller activement les accords établis. On retrouve notamment l’intervention du dieu Utu (dieu solaire) et d’Ada (plus tard Haddu/Hadad). La figure principale du panthéon éblaïte est Dagan (un dieu agricole). La liste est longue et bons nombre de noms peuvent être des épithètes d’autres dieux. On retrouve dans ces tablettes la présence d’Enlil, Tiamat, Enki, Ninki, des divinités primordiales dans la mythologie sumérienne. En comparant la liste de divinités de la ville d’Ebla avec Ugarit, on atteste de l’importance des divinités suivantes : El, Baal, Ada, Dagan, Ashtar et Ashtart, Malik et Ilam. Toutes les divinités citées ici sont des divinités d’une importance capitale dans la compréhension des mythes de cette région du monde et il feront l’objet d’ articles ultérieurement.

Tablettes d'Ebla, tablettes cunéiformes

Tablettes d'Ebla découvertes dans la partie administrative du palais royal G. Source : Histoire et archéologie : Ebla la retrouvée.

A Ebla, il est fort probable qu’un puissant royaume s’est développé et qu’une forte influence mésopotamienne s’est excercée sur lui.  Le développement d’Ebla doit être probablement la conséquence d’un essor économique important suite à son rôle dans la circulation des biens dans le monde oriental. Celà est profitable à la Mésopotamie qui eut un grand besoin en bois et en métaux (ceux-ci en provenance d’Anatolie). Ebla fut une cité riche en denrées et en biens. Elle fut le centre d’un monopole sur le bois, le cuivre et l’argent mais également une source importante pour la production de laine et de lin. Cette région était agricole. On cultivait des céréales dans la plaine centrale, la vigne et l’olivier dans les collines de l’ouest. Les vastes pâturages saisonniers des steppes nourrissaient d’immenses troupes de bobins. Tous ces biens sont attestés dans les tablettes de la bibliothèque du palais royal d’Ebla. Il se peut que le monopole d’Ebla sur un grand nombre de biens ait eu pour conséquence sa destruction. Des textes attribuent notamment cette cité à Sargon d’Akkad ou alors à son petit fils Naram-Sin qui s’est autoproclamé vainqueur d’Armanu et d’Ebla, et « roi des 4 Régions de la Terre ».

Les relations qu’entretenaient Ebla avec les régions aux alentours sont notamment confirmées par un ensemble de textes d’origines variées. On mentionne Ebla dans les textes d’Alalakh (ville syrienne au nord-ouest d’Ebla), attestant explicitement un mariage dynastique entre la famille royale d’Alalakh et celle d’Ebla. Ebla entretenait aussi des relations avec Mari et avec d’autres cités. On a notamment retrouvé une lettre de compliments et de recommandations d’Enna-Dagan, le roi de Mari, adressée au roi d’Ebla. D’autres textes mettent en évidence des grandes quantités d’or et d’argent échangées entre ces deux cités. Un autre texte signale un traité entre Ebla et la ville d’Assur (attesté comme étant Abarsal, une région qui doit se situer près de l’Euphrate entre Mari et Ebla). Le rôle commercial d’Ebla est également confirmé dans les archives d’Ebla par des échanges avec des cités relativement éloignées pour des produits tels que les céréales, huiles et vins.

Ebla, Ugarit et Mari

Carte de la Syrie et localisation des cités antiques Ebla, Ugarit et Mari. Sources : Google Maps.

Pour ce qui est de relations avec les égyptiens, les découvertes d’objets égyptiens sont très nombreuses à Ebla : armes, bijoux, vases,… Les découvertes de hiéroglyphes égyptiens sur des objets des fouilles d’Ebla ont fait sensation.  Certains vases portent parfois des cartouches avec les noms des pharaons égyptiens Khéfren et Pepi 1er. Notez que des textes du Moyen-Empire égyptien nous apprennent que l’Egypte recevait des pierres de la Syrie.

Concernant l’art d’Ebla, il est particulier car bien qu’il ait eu des influences clairement mésopotamiennes, il présente également des caractéristiques uniques. En effet, on a retrouvé bon nombres d’objets constitués d’un ensemble variés de matériaux tels que l’or, le lapis-lazuli, l’argent, la pierre (stéatite, calcaire), le bois. Ce mélange entre divers matériaux fut une technique appréciée en Mésopotamie mais cet art n’a pas persisté.

En conclusion, l’étude archéologique d’Ebla  et des sites archéologiques est d’une grande importance pour aboutir à une meilleure compréhension de l’histoire de l’humanité. Les échanges d’Ebla avec les régions voisines telle que l’Egypte, l’Anatolie, la Mésopotamie, l’Afghanistan, et tant d’autres sont tant de raisons qui attestent des relations complexes et variées dans cette région. Contrairement aux idées reçues sur le retard de la civilisation amorrhéenne par rapport à la Mésopotamie, les fouilles archéologiques d’Ebla ont permis de mettre en évidence les connaissances avancées de cette région du monde.