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Le poème d’Erra

Une des plus belles et des plus riches épopées mésopotamiennes est le poème d’Erra (également appelé le poème d’Irra). La découverte de ce poème datant du 1er millénaire avant Jésus-Christ a été exposée pour la première fois par G. Smith en 1875. Aujourd’hui, les fragments dépassent la cinquantaine. Par les recoupements de ces fragments, nous avons pu reconstruire ce texte qui devait comporter dans son intégralité 700 vers répartis sur 5 tablettes. Cet article se base en grande partie sur la traduction  de Jean Bottéro et de Samuel Kramer que l’on retrouve dans un livre de référence que je conseille très vivement : « Lorsque les dieux faisaient l’homme ». J’ai décidé de vous transmettre ici un résumé de cette histoire agrémentée de commentaires. Le poème d’Erra est déroutant pour beaucoup d’aspects, et mérite qu’on s’y attarde…

Comme son nom l’indique, ce poème se concentre sur le dieu Erra, un dieu guerrier. Il vante ses exploits guerriers et ses relations destructrices à l’encontre de l’humanité et des dieux. Au début du récit, le dieu du ciel An arrête les destins de 7 dieux qu’on nomme « les Sept ». Si le tapage des habitants du monde lui semble pénible, An invite Erra à les utiliser dans son armée pour massacrer les hommes et les animaux. Nous retrouvons ici une raison apparentée à celle qui a provoqué le Déluge. Les Sept tentent de faire sortir Erra de son lit, qui préfère rester allongé à faire l’amour avec sa femme Mammi. Ils l’incitent à la haine, à la gloire et au respect que la guerre peut accorder. Ils font remarquer que le surplus d’animaux est néfaste pour la terre arable. Les bergers l’implorent pour le bétail qui est abattu par des lions et des loups. Après avoir entendu la requête des Sept, Erra décide de partir en guerre.

Išum, son capitaine, tente de le raisonner afin de l’empêcher de faire du mal contre les dieux, de saccager le pays et d’anéantir les populations. Erra invoque le fait que les hommes le méprisent, alors que tous les dieux redoutent sa bellicosité. Comme les ordres de Marduk (le roi des dieux) ne sont pas respectés, Erra se rend en l’Esagil (le palais de l’univers) pour enflammer la colère de Marduk et l’éloigner de sa résidence. Son argumentation s’oriente autour de « sa précieuse image » qui a sa surface encrassée la privant ainsi de son éclat.

Marduk refuse de quitter sa demeure pour plusieurs raisons :

- pour l’avoir déjà fait auparavant, il a provoqué le Déluge occasionnant ainsi une baisse de la production, de la croissance des êtres vivants. Il a dû se charger en personne du réensemencement des êtres vivants et de la reconstruction de son temple pour s’y réinstaller.
- s’il quitte sa demeure, les Anunnaki vont monter des enfers abattre les vivants et qui les repoussera avant que Marduk puisse reprendre ses armes
- à la suite du déluge, sa précieuse image avait son aspect terni. Il est difficile de retrouver les techniciens survivants du Déluge qui ont contribué à la redorer. De plus, les matériaux tels que le bois, l’ambre-jaune, le saphir, les gemmes nécessaires à l’opération sont difficilement disponibles. Finalement Erra parvient à convaincre Marduk. Il lui garantit une bonne gouvernance en son absence et termine son discours par des propos délectables aux oreilles de Marduk : « Et même, dans ce temple, quand tu le réintégreras, Prince Marduk, à gauche et à droite de ta porte, je ferai se tenir accroupir, comme des bœufs, Anu et Enlil ». Cette phrase à elle seule confirme qu’Erra et Marduk sont alliés et opposés à ces 2 divinités.

Une fois accepté la demande d’Erra, Marduk se dirige vers la demeure des Anunnaki. Les mauvais-vents se lèvent et le ciel s’obscurcit causant ainsi la fuite des Igigi au ciel et celle des Annunaki au fond de l’enfer. Nous sommes face probablement à un chaos provoqué par Marduk qui a quitté sa demeure. Les lignes qui suivent sont malheureusement perdues et concernent la restauration de la précieuse-image de Marduk. Dans la suite du récit non détériorée, Erra se décide à partir en campagne afin de ruiner le pays, et tous ses habitants jusqu’au dernier. Il déclare notamment :

- déclencher des hostilités d’une cité à l’autre
- faire dévaler les bêtes de la montagne pour qu’elles saccagent les rues
- introduire un porte-malheur dans le temple des dieux
- pervertir le discours des hommes engendrant ainsi des blasphèmes,
- chasser les travailleurs des campagnes…
En résumé, il décide d’introduire le chaos généralisé dans le pays.

A la vue du sang versé, Enlil a quitté sa résidence sans vouloir y rentrer. Il a juré de ne plus jamais réintégrer l’Ékur (Son temple sacré à Nippur) par dégoût du sang versé. Išum, tente de comprendre pourquoi Erra agit contre les dieux et les hommes. Erra lui rétorque en le rabaissant que le roi des dieux a délaissé son siège et sa couronne, relâchant ainsi la ceinture des dieux et des hommes. Išum semble flatter Erra en rappelant sa suprématie sur la terre, en précisant qui dispose de Šuanna (Babylone) et qu’il commande en l’Esagil. An l’écoute et même Enlil l’obéït. Il précise qu’il a modifié ses apparences divines pour introduire Babylone. Il a provoqué le trouble chez les Babyloniens qui ont commencé à se rebeller et à incendier les édifices sacrés, tandis que l’Imgur-Enlil criait pitié. Ceci était destiné à pousser le capitaine de son armée Išum au pire. En effet, Erra suite à cette ruse, déclare dès lors que les habitants de Babylone ne respectaient aucun dieu. Le texte précise que sous la protection sacrée d’Anu et de Dagan, il a fait tirer les armes en n’épargnant personne. Marduk s’est alors a juré de ne plus jamais réintégrer l’Ésagil par dégoût du sang versé (alors qu’il s’agit plus haut de l’Ékur pour Enlil).

Erra continue ses destructions. Il détruit le rempart de Sippar la ville de Šamaš. Il a mis à la tête d’Uruk, un gouverneur qui a changé les coutumes et supprimé les rites contre le gré d’Ištar. Celle-ci a alors suscité un ennemi à la ville : les Sutéens. Par l’intermédiaire d’Erra, de très nombreuses villes vont s’entredéchirent et Erra souhaite qu’Akkad se relève et les abatte tous. Il termine sa folie meurtrière en présence des Sept en détruisant la montagne de Ḫîḫi. De retour à son siège, les dieux se tiennent respectueusement devant lui. Erra reconnaît s’être irrité et son capitaine a atténué sa colère. Išum souhaite que la population d’Akkad dispersée redevienne nombreuse et terrasse les Sutéens par l’intermédiaire d’Erra et des Sept. Il veut finalement un retour de l’abondance et un renouveau plus sain. Nous apprenons à la fin du récit que c’est le fils de Dâbibu appelé Kati-ilâni-Marduk qui a reçu cette révélation par Išum. Erra à l’écoute de ce récit qui lui était délectable met en garde tout ceux qui n’exalterait pas à l’avenir sa gloire…

Pour compléter ce résumé, nous pouvons donner des renseignements complémentaires sur les 2 divinités principales de cette épopée, qui sont Erra et Marduk. Tout d’abord concentrons-nous sur Marduk dont les qualificatifs de ce texte sont « prince » ou « roi des dieux ». Suivant l’époque, l’appellation Marduk ne désignait pas toujours la même divinité. Dans un premier temps, ce nom est celui d’Enlil bien qu’on ne connaisse pas son origine. Au travers de très nombreux textes (notamment de nombreuses hymnes mésopotamiennes), nous constatons que Marduk et Enlil ont la même famille : Sa première femme est Ninhursag et sa seconde femme est Ninlil. Leur premier fils et Ninurta, un dieu guerrier par excellence. Par la suite Marduk, est appelé Bêl (signifiant seigneur). Ensuite il semble avoir été absorbé par une divinité originaire de la région d’Eridu, dont le nom est Asarluhi (BLACK J.A. et al., 2006). Une hymne dédiée à ce dieu nous apprend qu’il est le fils d’Ea et on le nomme également Marduk. Il est sage comme son père, doué d’entendement, le déluge puissant, d’un beau physique, le plus qualifié des métallurgistes, conseiller, juge, le grand ministre de l’Eridug, le superviseur de la purification des prêtres de l’E-Abzu ; lorsqu’An a divisé les pouvoirs du ciel et de la terre, les incantations sont du ressort d’Asarluhi (BLACK J.A. et al. « A hymn to Asarluhi»).

Le poème d’Erra semble faire la distinction entre Marduk et Enlil. La phrase la plus explicite (que j’ai déjà citée plus haut) est la suivante : « Et même, dans ce temple, quand tu le réintégreras, Prince Marduk, à gauche et à droite de ta porte, je ferai se tenir accroupir, comme des bœufs, Anu et Enlil ». On doute fort pour Marduk que sa propre statue soit mise à ses pieds comme un bœuf. Le texte reste relativement vague sur les relations entre Marduk et Erra. Contrairement à plusieurs auteurs, je ne suis pas certain de voir une hostilité directe entre ces 2 divinités. Plusieurs passages pourraient nous donner plus de renseignements à ce sujet, mais ils sont malheureusement perdus ou abîmés. Dans le texte en IV : 1, nous en avons malgré un tout un bref aperçu :  Isûm dit à Erra : « Même du Prince Marduk, Erra-le-preux, tu n’as point respecté la gloire ». L’hypothèse qui pourrait expliquer la confusion entre ces 2 divinités serait le transfert du titre d’Enlil vers Asarluhi pour des raisons qui restent à élucider.

L’épopée d’Erra peut évoquer un phénomène céleste dans le départ de Marduk et le réveil de sa colère. Celà peut se voir lorsqu’on dit que « pour avoir déjà quitté sa demeure, Marduk a provoqué le déluge, et la position des étoiles a changé sans qu’elles puissent reprendre leurs places ». Lorsqu’Erra parvient à convaincre Marduk de quitter sa demeure, les mauvais-vents se lèvent, le soleil s’obsurcit, les Igigi fuient au ciel et les Annunaki se réfugient au fond de l’Absû (Cette dernière conséquence étant inversée selon les prédictions faites par Marduk plus tôt dans le récit). La suite du texte, pouvant nous renseigner sur le phénomène, est malencontreusement également perdue. Nous sommes en tout cas probablement face à un phénomène apparenté au Déluge. D’autant plus que Marduk dans le récit précise que, pour avoir fui sa résidence, il a provoqué le déluge. Celà risque de se reproduire s’il la quitte à nouveau. Je renvois à l’article « les origines du Déluge » et l’article « le lion, un symbole pour Vénus » pour plus d’informations à ce sujet.

L’autre grande divinité du poème Erra est un dieu guerrier redoutable, qui souhaite être craint tant par les dieux que par les hommes. Nous voyons dans ce texte, le roi des dieux An intervenir. Il autorise la destruction des hommes, s’ils deviennent trop nombreux. Bien que le poème donne Erra pour principal responsable des destructions généralisées, nous pouvons considérer An comme celui qui tire les ficelles. Il donne à Erra Sept guerriers qui l’inciteront à partir en guerre bien que cela ne soit pas ses occupations principales dans le début du récit. Ce changement d’attitude est identique pour le dieu Nahusha du mythe Hindou (voir l’article « le mythe de Nahusha ») dont des pouvoirs très puissants lui sont offerts par Brahmâ (analogue à An ?). Les ŗshis hindous l’inciteront à devenir le nouvel Indra, bien que ses préoccupations premières soient plutôt la chasse, les dés et les femmes.

Le mythe de Nahusha débute par l’absence de souverain. Indra, le souverain des dieux, se cache, car il est responsable de la mort du dieu Vŗtra (sans doute Enki/Osiris). Dans le poème d’Erra, ceci est suggéré par Erra, lorsqu’il semble remettre en cause le règne de Marduk. En effet selon lui, les hommes n’en font qu’à leur tête en dépit des ordres de Marduk ; il se rendra dans la demeure de cette divinité et convaincra de lui laisser le trône en son absence. Une fois au pouvoir, tout comme Nahusha, il a soif de reconnaissance. Il détruit tout et il massacre tout le monde (tant les mauvais que les justes). Le mythe de Nahusha semble compléter le poème d’Erra qui se termine par une glorification à l’extrême d’Erra, même s’il reconnaît s’être emporté. Le geste de Nahusha envers Agastya le Sage est considéré comme un blasphème par Bhŗgu et Nahusha est condamné à ramper sur terre comme un serpent pendant 10000 années. Indra peut regagner sa place de souverrain du ciel et de la terre mais à une condition : il doit vénérer Vishnou (un autre nom pour Enki/Osiris)…

Sources bibliographiques

- BLACK J.A., BLACK J., GREEN A., & RICKARDS T., 1992. Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia : An Illustrated Dictionary. University of Texas Press. 192 p.

- BLACK J.A., CUNNINGHAM G., FLUCKIGER-HAWKER E., ROBSON E. and ZÓLYOMI G., 1998. A hymn to Asarluhi. The Electronic Text Corpus of Sumerian Literature. http://translate.google.be/translate?hl=fr&langpair=en|fr&u=http://www-etcsl.orient.ox.ac.uk/section4/tr4011.htm, Oxford. Consulté le 18/04/2011.

- BODI D., 1991. The Book of Ezekiel and the Poem of Erra. Vandenhoeck & Ruprecht GmbH & Co KG. 324 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

L’enchaînement de Prométhée

Localisation des homologues de Prométhée en Géorgie et dans les régions avoisinantes. Source de la carte : googlemaps.

L’histoire de Prométhée et de son enchaînement est l’objet de cet article. Pour avoir rencontré plusieurs mythes y ressemblant par certains aspects, j’ai décidé de davantage m’y intéresser. Une poignée d’historiens et théologiens ont étudié (dont Georges Charachidzé) les nombreux personnages mythologiques de la région du Caucase qui ont subi le même châtiment que Prométhée. Il existe plus de 200 versions de cette région nous relatant l’enchaînement comme point de repère. La ténacité avec laquelle cet enchaînement est raconté sous de multiples formes nous laisse suggérer qu’il s’agit d’une croyance d’une grande importance. Je dresse un récapitulatif non exhaustif des différentes versions de Prométhée découvertes aux alentours du Caucase (principalement en Géorgie) et mises en évidence par Georges Charachidzé :

Prométhée : version grecque
Pako : version kabarde
Pak°’e : version bjedougue : tcherkesse occidentale
Nesren : version tcherkesse
Givargi : version païenne (forme christianisée Saint-Georges)
Amirani : version géorgienne (de très nombreuses variantes)
Abrskil : version abkhaze
Artawazd : version arménienne
Betken : version svane
Betkil : version svane
Cola : version svane
Aram-Xut’u : version mingrélo-abkhaze
Badur : version géorgienne orientale
Ivane  de Kvarcixe : version géorgienne orientale
Iagora : version géorgienne
Dzhardzhi : version géorgienne

Prométhée est le créateur des hommes grec. Zeus, décide de priver les hommes du feu, pour avoir été dupé par Prométhée pour ne pas avoir reçu la partie noble d’un sacrifice. Prométhée pénètre en Olympe et dérobe le feu dans la forge d’Héphaïstos et le transmet aux hommes. En conséquence de cet acte, il va être enchaîné au sommet du mont Caucase où un aigle viendra chaque jour lui manger le foie. Il sera délivré par Héraklès. L’histoire de Prométhée est connue grâce à un nombre limité de textes : quelques dizaines de vers dans la Théogonie et les Travaux d’Hésiode. Il y a également la tragédie d’Eschyle « Prométhée enchaîné ». Il faut également considérer les très nombreuses représentations du supplice.

Il faut voir l’enchaînement de Prométhée et de ses homologues comme hautement symbolique. Pour chaque version, le héro est lié sur une montagne dont la localisation est dépendante de l’origine du récit (le mont Elbrouz, le mont Kazbek, le mont Ararat, le mont Masis). En conséquence d’un désaccord avec Dieu (celui-ci est tantôt masculin, tantôt féminin et son nom diffère selon les versions), le héro est enchaîné. L’origine du supplice provoqué par Dieu n’est pas le même selon les versions. Prométhée cherche à tromper l’esprit de Dieu, alors qu’Amirani cherche à entrer en lutte avec le dieu suprême. Pour les traditions abkhazes et arméniennes, la royauté sur terre est un véritable enjeu et c’est encore plus ferme pour les Tcherkesses.

Notre protagoniste va être enchaîné à un pieu de fer, un rocher, un arbre selon les versions. Certaines traditions concernant Amirani expliquent qu’il est directement attaché au rocher. C’est également le cas pour les légendes tcherkesses et arméniennes. Amirani peut être également lié à une colonne (un pieu) qui prend appui au centre de la terre et qui rejoint le ciel. D’autres versions (abkhazes et svanes) racontent que le prisonnier est attaché au végétal. Nous pouvons considérer que cette colonne ou cet arbre qui unit le ciel et la terre est synonyme de stabilité sur terre. Les Géorgiens expliquent les tremblements de terre par les secousses que le héro provoque en secouant le pieu. Avant qu’il soit enfermé, certaines versions mettent en évidence le caractère destructeur du Prométhée géorgien (voir le passage ci-dessous concernant Pako). En Arménie, l’analogue prénommé Artawazd (version du VIIème siècle) s’indigne de régner sur un champ de ruines à la mort de son père. Il sera enfermé dans une grotte au sommet du mont Masis. Il ne cessera de tenter de se libérer pour provoquer la destruction du monde.

Pako détestait les Nartes depuis longtemps,
Il imposa sur les Nartes le poids de la malédiction,
Et le temps de la tribulation vint pour les hommes.
Pako envoie ses rigueurs contre leur pays,
Il ploie les chênes comme des roseaux, il abat les maisons,
Il élève les vagues de la mer plus haut que le ciel,
Il prive tout le monde de froment, d’avoine, d’orge,
Il noie la terre sous des pluies incessantes,
Et sèche, par un vent torride, les champs des Nartes.
(CHARACHIDZE G., 1986).

Le supplice est d’autant plus douloureux qu’il s’accompagnera dans le mythe grec d’un aigle dévorant quotidiennement le foie de Prométhée. Pour Amirani, la présence du volatile est située exactement là où on l’attend : entre son emprisonnement et sa libération (CHARACHIDZE G., 1986). Mais sa nature est tout à fait différente de l’aigle. Il s’agit en effet de son chien ailé Q’ursha (chiot d’un aigle) qui est à l’opposé un protecteur. Celui-ci réduit ses chaînes en les léchant mais des forgerons empêcheront sa libération en reformant ses chaînes. Dans la légende techerkesse, le volatile le torture différemment : dès que le prisonnier veut s’abreuver, l’aigle boit à sa place. Au regard de ces fonctions opposées entre le volatile persécuteur et le volatile protecteur, il est difficile d’expliquer la symbolique de cet animal dans le mythe…

Dieu va également enfouir notre intéressé sous terre, sous une montagne, dans une grotte, au fond de l’abîme. Dans plusieurs traditions géorgiennes (Iagora, Badur, Dzhardzhi), un chasseur est pendu par la courroie de son mocassin à un rocher ou à un arbuste sauvage et il finira par plonger dans l’abîme. Dieu empêchera Amirani de voir la terre, le ciel et la lumière. Notre Prométhée géorgien est enfoui sous terre dans un lieu qui pourrait s’approcher du Shéol biblique qui est situé dans les profondeurs de l’abîme. Ashtar le dieu phénicien est précipité du ciel par 2 serviteurs du taureau Él. Ne faut-il pas voir ces 2 serviteurs comme Kratos et Bios (dans l’œuvre d’Eschyle), les anges de mains de dieu, qui vont amener Prométhée vers le lieu de son enchaînement ? Il est fort tentant de relier cette grotte, cet abîme du mythe aux enfers des nombreuses mythologies du monde.

Dieu continue son supplice en faisant remonter le prisonnier brièvement à la surface. Un chasseur (parfois un berger) égaré retrouve le héro enchaîné sur la montagne. Celui-ci lui demande de l’aider en lui rapportant son épée qu’il n’arrive pas à atteindre. Comme celle-ci est trop lourde, le chasseur doit aller chercher chez lui un moyen de traction (chaîne du foyer ou courroie d’une charrue). Il perd du temps avec sa femme qui ne comprend pas son acte. De retour en montagne, le prisonnier a disparu : la montagne ou la crevasse s’est refermée. De très nombreuses versions nous racontent qu’il remonte temporairement à la surface et que sa non-libération est garante d’un équilibre sur terre.

Le Prométhée géorgien se voit présenter des caractéristiques, qui à mon sens, le rapprochent de Dionysos. En effet, Amirani ou Abrskil sont nés d’une vierge. Dès sa naissance il va être arraché de sa mère et continuera sa gestation dans un taureau (pour Dionysos sa gestation continue dans la cuisse de Zeus). Amirani meurt et ressuscite tout comme Dionysos. Celui-ci va transmettre des connaissances à Icarios qui lui seront fatales : il va être massacré sous les yeux de sa chienne Maéra et enterré sous un pin. Le chien compagnon d’Amirani est un parfait analogue. Les attributs principaux de Dionysos sont le lierre ou la vigne. Dans les versions concernant Amirani, on ne parle jamais de végétaux nécessitant un support, néanmoins dans les versions mingrélo-abkhaze, Aram-Xut’u ne supportait pas la vigne attachée, ni les ronciers et il les arrachait sur son passage. Ceci peut se comprendre lorsqu’on considère l’enroulement de ces vignes ou ronces comme des symboles de son enchaînement. Une version concernant Amirani raconte que Dieu lui demande (pour qu’il lui prouve sa force) d’enrouler l’hêtre comme un lacet. Celui-ci se transforme dès lors une chaîne fixée au fond de la terre. La symbolique de l’arbre de Dionysos est la même que pour celle de Prométhée et de ses homologues.

Les très nombreuses versions de Prométhée découvertes en Géorgie et dans les régions avoisinantes mettent en évidence l’importance de son enchaînement. Georges Charachidzé évoque un échange envisageable entre cette région du monde avec la Grèce. Il fut probablement de même avec d’autres régions du monde et notamment l’Anatolie d’où les analogies qu’il comporte avec Dionysos. Nous sommes toujours face à un rappel d’une mort, d’un supplice. L’enchaînement de Prométhée cache probablement un évènement plus important et destructeur, ces liens pouvant préfigurer le calme que la terre aurait retrouvé avant le dernier passage d’un astre destructeur. Cet astre a retrouvé une configuration stable lorsque le lien entre la terre et le ciel s’est reformé…

Sources bibliographiques

- AUERBACH L & al., 2004. Encyclopédie de la Mythologie. Parragon Books Ltd, Royaume-Uni.

- BROSSE J., 2001. Mythologie des arbres. Editions Payot et Rivages, Paris VIème.

- CHARACHIDZE G., 1986. Prométhée ou le Caucase. Essai de mythologie contrastive. Flammarion. 344 p.

- DESAUTELS J., 1988. La souveraineté de Zeus dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle. Dieux et mythes de la Grèce ancienne : la mythologie gréco-romaine. Social Sciences. pp.158-161.

- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher.

- LIPINSKI E., 1995. Dieux et déesse de l’univers phénicien et punique. Peeters, Louvain, Belgique.

- SMITH P., 1988. CHARACHIDZE G., Prométhée ou le Caucase. L’homme. Volume 28, numéro 106-107. pp. 319-324.

- SOCIETE DES ETUDES EURO-ASIATIQUES, 2003. Forge et le forgeron II. Le merveilleux métallurgique. L’Harmattan. 204 p.

- SERGENT B., 1988. Georges Charachidzé, Prométhée ou le Caucase. Annales, Economies, sociétés, civilisations. Volume 43, numéro 1. pp. 185-189.

Les origines du déluge

Le déluge a fait couler beaucoup d’encre, un bateau et un rescapé ont trouvé écho dans quasi toutes les mythologies du monde. L’un des récits le plus connus est celui de la Genèse, pourtant les très nombreuses versions étudiées dans cet article (pour certaines beaucoup plus anciennes) nous permettent de reconsidérer sous divers angles son récit moralisateur et de redécouvrir les véritables causes du déluge.

En Genèse 6:5-9, Yahvé envoie le déluge car les hommes sont mauvais de nature et il regrette de les avoir créés :

« Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à la longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur. Et Yahvé dit : «  je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – depuis l’homme, jusqu’aux bestiaux, aux bestioles et aux oiseaux du ciel -, car je me repens de les avoir faits ». (Bible de Jérusalem).

On se rend compte très vite en étudiant les variantes des autres mythologies, que Yavhé est un terme qui regroupent plusieurs divinités. Dans la 11ème tablette de l’épopée de Gilgameš découverte à Ninive en Irak, Uta-napištî lui dévoile le récit du déluge. On apprend qu’un groupe de dieux ont décidé de lancer le déluge :

« Je vais te confier un secret des dieux !
Tu connais la ville de Šuruppak,
Sise [sur le bord] de l’Euphrate,
Vieille cité, et que les dieux hantaient.
C’est là que prit aux grands-dieux l’envie de provoquer le Déluge :
[Les instiga]teurs en étaient Anu, leur père ;
Enlil-le-preux, leur souverain ;
Leur préfet, Ninurta, et Ennugi, leur contremaître. »
(11ème tablette de l’épopée de Gilgameš, traduction de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993).

D’autres textes découverts toujours dans la Bibliothèque de Ninive nous confirment ce fait. En comparant 3 copies réalisées par des scribes assyriens sur ordre du roi d’Assyrie Assurbanibal (datant du VIIème siècle avant notre ère), on a pu recomposer un poème original dont le héro principal est ‘Hasisadra, un analogue à Noé, qui a obtenu l’immortalité des dieux. Il s’adresse à Izdhubar (Gilgameš) :

« Je veux te révéler, ô Izdhubar, l’histoire de ma conversation et te dire la décision des dieux.
La ville de  Šurippak, une ville que tu connais,
Est située sur l’Euphrate ;
Elle était antique et en elle [on n’honorait] pas les dieux.
[moi seul, j’étais] leur serviteur, aux grands dieux.
[les dieux tinrent conseil sur l’appel d’]Anou.
[Un déluge fut proposé par [Bel]
[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninih. »
(« Le déluge de‘Hasisadra », traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Cette version nous confirme très clairement qu’Anou (An le dieu mésopotamien du ciel) est le dirigeant d’un conseil. Le dieu qui a lancé l’idée est Bel, soit Enlil, le dieu des vents. Le conseil a délibéré et la décision est irrévocable malgré que le fait que le dieu Ea (dieu créateur mésopotamien) ne soit pas d’accord. Ceci est confirmé par un texte sumérien traduit pour la première fois en 1914 par Arno Poebel, dont le héro du récit est Ziusudra (nom qui signifie une fois décomposé : ZI-U-SUD-RÁ = vie de jours prolongés). Selon les listes royales sumériennes, celui-ci régna sur la cité de Šurippak citée plus haut.

«  Le Déluge [va anéantir] les agglomérations et recouvrir leur capitale,
Pour détruire la race humaine : [Ainsi en a-t-il été décidé],
Décision ratifiée par l’assemblée et irrévocable !
Ordre porté par Anu et Enlil, et [inaltérable] :
Le Royaume des Hommes [sera détruit] »
(« Le déluge de Ziusudra », traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Ce Ziusudra se retrouve dans une version attribuée à Bérose, un scribe chaldéen (terme qui qualifie la région située entre les cours inférieurs de l’Euphrate et du Tigre où se sont formés Sumer et Akkad). Son nom est très proche de l’original : Xisouthros. Bérose a réalisé ce récit en se basant sur des livres sacrés de Babylone. L’œuvre est perdue mais on a retrouvé 2 résumés anciens attribués à Alexandre Polyhistor (un grammairien du 1er siècle av. JC ) et à Abydène, (un écrivain de la fin du 1er siècle après JC). Cette version comprend un passage novateur : Cronos (analogue grec d’Enki/Ea) annonce en rêve le déluge à Xisouthros et lui demande d’enfouir les écrits disponibles dans la ville du soleil de Sippara. Cette version reprend des passages biens connus du déluge tels que notamment la construction du navire, le lâcher d’oiseaux, le sacrifice réalisé sur la montagne où fait escale le navire (dans cette version ils arrivent en Arménie). Les compagnons de Xisouthros qui ont survécu vont déterrer les écrits, vont fonder de nombreuses villes, bâtir des temples et reconstituer Babylone.

Toujours dans la période qui précède le déluge, divers textes nous renseignent sur les catastrophes précédant le déluge. Dans le Poème akkadien d’Atras-Hasis, un des textes les plus anciens du déluge, on apprend qu’Enlil a décidé de mettre fin à l’humanité car elle était trop bruyante. Dans les premiers temps, Enlil envoie d’abord plusieurs fléaux tels que des épidémies et une grande sécheresse mais Enki est toujours présent pour aider l’humanité. Il s’en suivra le déluge provoqué par Ninurta le fils d’Enlil qui va laisser déborder les barrages célestes et Nergal (assimilé à Osiris/Horus vengeur) qui va arracher les étais des vannes d’en haut. Le déluge des Celtes se retrouve dans un texte qui s’appelle les Triades (poésie bardiques des Cymris du pays de Galles). On compte 3 catastrophes terribles de l’île de Prydain ou de Bretagne. Une correspond à la dévastation par le feu, l’autre une grande sécheresse et la dernière une grande inondation. Seul Dwyfan et Dwyfach vont survivre grâce à un vaisseau sans agrès et vont repeupler l’île de Prydain. Divers textes de par le monde nous signalent également des de tremblements de terre et d’une obscurité généralisée à toute la terre. On peut citer à titre d’exemple le livre ses secrets de Jean un des écrits de Nag Hammadi (NH II, 1 ; IV, 1) ou le livre de Popol-vuch qui est un recueil de traditions mythologiques des indigènes du Guatemala. Dans ce livre on raconte que la terre est secouée d’un terrible tremblement de terre. Le dieu de l’orage Hourakan fait pleuvoir sur la terre une résine enflammée. On peut considérer qu’il s’agit de chutes de météorites et des effets du passage à proximité de la terre d’un astre bruyant :

«  Les eaux, soulevées par le Cœur du Ciel Houracan, bouillonnèrent et un grand déluge s’étendit à tout le créé… De la résine enflammée tombait du ciel, la face de la terre devint noire, une pluie noire tombait jour et nuit ; et il y avait dans le ciel comme le bruit d’un feu tumultueux. Les gens couraient, s’écrasaient, grimpaient sur le toit des maisons, mais celles-ci s’écroulaient sous eux ; ils grimpaient aux arbres, mais ceux-ci les secouaient ; ils se cachaient dans les cavernes, mais celles-ci les écrasaient. L’eau et le feu détruisaient tout ».
(Traduction provenant de MEREJKOVSKI D., 1995)

« Dès l’aurore, il chut des petits-pains, et des averses de grains-de-froment au crépuscule ».
(11ème tablette de l’épopée de Gilgameš, traduction de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993).

Quelques textes sont assez précis quand à la succession des destructions qui ont abouti au déluge universel. Citons le codex Vaticanus (un codex maya) qui est conservé à la bibliothèque du Vatican. Ce document distingue 4 grands évènements :

1) Tlatonatiuh (« soleil de terre ») : ce sont les géants ou les Quinamés les premiers habitants de l’Anahuac qui meurent de famine.
2) Tlétonatiuh (« soleil de feu ») : période qui correspond à la descente du dieu Xiuhteuctli. En aztèque Xiuhitl signifie météore. Ce dieu du feu, parfois représenté avec un oiseau turquoise au-dessus de sa tête et associé aux météores. Les hommes vont échapper au feu destructeur en se transformant en oiseaux. Un couple d’humains trouvent asile dans une caverne et repeuplent l’univers après cette destruction.
3) Ehécatonatiuh (« soleil de vent ») : un ouragan terrible provoqué par le dieu Quetzalcohuatl. Les hommes pour la plupart vont être transformés en singes au milieu de cet ouragan.
4) Atonatiuh (« soleil d’eau ») : Il se termine par une inondation, un déluge universel. Tous les hommes vont être transformés en poisson sauf un couple qui sont sauvés dans un bateau construit dans du cyprès. Sur le Codex on représente les 2 humains préservés du déluge Coxcox et Xochiquetzal. Ils sont assis sur un tronc et ils flottent au milieu de l’eau.

Revenons sur le récit du déluge concernant Ziusudra et attachons-nous à la figure du dieu Enki/Ea : dans ce récit, Enki et Nintu sont obligés d’accepter par un serment la décision de provoquer le Déluge, étant donné qu’ils font partie du conseil. Les textes de Ras Shamra (ancienne cité d’Ugarit) nous on livré également un récit intéressant du déluge, bien qu’il soit fragmentaire. Il nous précise la nature du serment fait par Ea : il est dit qu’ « il s’était engagé à ne rien dire à âme qui vive ». Cette raison peut expliquer dans une certaine mesure pourquoi Enki/Ea/Cronos prévient le Noé du déluge dans un songe. Il prévient en rêve Ziusudra/‘Hasisadra ou Uta-napištî de l’éminence du déluge afin qu’il construise un bateau lui permettant de survivre lui, sa famille, d’autres êtres humains, des animaux et des plantes variées. Ce rôle de poisson, nous le retrouvons notamment dans le Catapata Brâhmana (I, VIII, 1), un texte sacré de l’hindouisme qui évoque également le déluge. Ce texte a été traduit pour la première fois par M. Max Müller. Il nous relate la rencontre de Manu avec un poisson qui lui demande de le protéger en échange d’être sauvé du déluge. Ce poisson qui grandit de jour en jour est placé successivement du vase, à un grand bassin et finalement dans l’océan. Dans l’année même où il aura atteint sa taille maximale, le déluge surviendra. Il demande à Manu de construire un vaisseau et de l’adorer. Une fois le déluge initié, le poisson tire le vaisseau avec ses cornes, permettant ainsi à Manu de passer par-dessus la « montagne du Nord ».

Ce poisson évoque très clairement le serpent aquatique Vritra (voir les Veda) qui fut vaincu par Indra (Enlil/Zeus) et ses compagnons appelés les Marut (au nombre de 49). Vritra tout comme Osiris (Ea/Enki) renaîtra en un serpent céleste. On qualifie Vritra de serpent du ciel, de nuage orageux qui s’allonge en rampant dans les airs. Indra frappe Vritra de son foudre et en le déchirant il donne libre cours aux eaux qui étaient enfermées dans ses flancs. La taille du serpent des airs est déterminante : l’astre orageux et perturbateur s’est rapproché de la terre et une fois suffisamment proche de celle-ci il émerge de l’océan (une image pour expliquer la montée d’un astre dans le ciel à partir de l’horizon) provoquant ainsi un raz-de-marée gigantesque.

Dans l’Edda, un recueil poétique de la mythologie nordique, on retrouve également cette symbolique dans la figure du serpent Jormungand. Le Ragnarök, la grande bataille des dieux nordiques, est annoncé par 3 années de guerre suivies d’un hiver très rude de 3 ans. Il s’en suit un terrible tremblement de terre qui brisera tous les liens. Le loup Fenrir est alors délivré de ses chaînes. Jormungand est le serpent qui provoquera le raz-de-marée sur terre et qui détruira tout. Ce serpent fut jeté dans l’océan lorsqu’il était petit. Après ce déluge, le couple Lif et Lifthrasir donnera naissance à la nouvelle lignée humaine qui repeuplera le monde. Jormungand est un serpent qui enserre Midgard de ses terribles anneaux. Ce reptile croit sans cesse (tout comme le loup Fenrir) et il devient si grand qu’il finit par se mordre la queue et entourer la terre de ses anneaux. Ce serpent vit au fond de la mer. Jormungand grandit aussi vite que son frère Fenrir. Ce dernier est un loup géant. Un des ses fils est un astre destructeur qui détruira l’humanité, comme le démontre très clairement le texte ci-dessous :

(Völuspá 40-41)
« A l’est habite la vieille
Dans la forêt du fer,
Et là elle met au monde
Les enfants de Fenrir.
Parmi eux tous,
L’un deviendra,
Sous la forme d’un monstre,
De l’astre le destructeur.
Il se rassasiera du sang.
Des hommes à la mort voués.
Il rougira de sang pourpre
La demeure des dieux.
Noirs deviendront les rayons du soleil
Tout au long des étés suivants,
Et terribles seront les tempêtes.
En savez-vous davantage, vraiment ? »

(Source : DILLMANN F-X., 1991)

Citons encore le mythe de Labbu (provenant encore d’une autre tablette de la Bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive), un monstre aquatique à la fois un serpent et lion qui est chargé de détruire l’humanité sous l’ordre d’Enlil. Ce monstre est tué par Tišpak qui est chargé de sauver la terre et destiné à reprendre les rennes du pouvoir. La queue de Labbu balaye le tiers des étoiles. Ce mythe nous permet de conclure que 2 entités ne font qu’une seule. Il s’agit en fait des 2 visages d’une même entité destructrice : le loup/lion et le poisson/serpent qui provoqueront 2 destructions de nature différentes. Ces 2 entités ne font qu’une seule. Elles donneront naissance à 2 forces destructrices : le loup qui a brisé ses chaînes et qui a libéré sa colère et le serpent qui a atteint sa taille maximale et qui provoque le déluge.

Le faucon et le phénix sont également les 2 symboles d’un dieu colérique égyptien : Horus. Sous ses 2 aspects il est l’étoile du matin et l’étoile du soir. L’âme d’Osiris voyage à travers l’univers il renaît sous les traits d’Horus le faucon qui apporte la chaleur d’un 2ème soleil. Lorsqu’il retourne vers sa demeure, il est le phénix qui annonce le retour de la pluie. Le premier passage perturbateur aurait provoqué le déluge universel qui aurait détruit l’Atlantide. Une partie des rescapés se seraient réfugiés en Egypte comme le laisse penser le livre des morts égyptiens. Au chapitre 17, Nephtys participe au rapatriement des rescapés du déluge vers l’Egypte :

(ligne 43-48)

« Les générations cadettes sauvées pour repeupler une multitude dans le ‘Lieu du dessus-des-Eaux’ par Dieu à cet effet, les faisant arriver en deux populations meurtries et épuisées sur les terres promises que Dieu avait sauvé de l’eau dans sa Bienveillance à leur intention. Louées soient-elles, ces générations, en leur nom de ‘Survivants du Déluge!’, ainsi qu’en leur deuxième nom de ‘fils de la Triade du Couchant’ qui parviennent en la demeure de l’Alliance ». (Traduction d’Albert Slosman en 1979)

Le serpent destructeur est connu notamment sous le nom de Marduk. Ce dieu est invoqué notamment dans le célèbre poème de l’Enûma Eliŝ, l’Epopée babylonienne de la Création découverte à Ninive. Il dit que Marduk est l’enfant soleil d’Enki. C’est un dieu vengeur (tablette 3 ligne 10) tout comme Horus. Il est responsable du Déluge : il déchaîne les vents (tablette IV, ligne 96-99), qui s’engoufrent dans la bouche de Tiamat. Celle-ci éclate sous l’effet d’une flèche envoyée par Marduk. Il utilise les morceaux du corps de Tiamat pour façonner le monde. Le Poème d’Erra (un poème babylonien) complète le rôle de cette divinité dans le rôle d’un astre perturbateur. Je n’en m’en étais pas rendu compte tout de suite, mais je ce poème est une clé essentielle pour comprendre un pan entier de l’histoire des mythologies. Ce poème décrit d’une manière très précise le départ de Marduk de sa résidence ce qui a pour conséquence de provoquer le déluge. Marduk est le lien de l’univers et s’il quitte à nouveau sa résidence, l’univers se disloquera, ce qui provoquera un nouveau déluge.

« Le roi des dieux, ayant ouvert la bouche, prit la parole
Et adressa ce discours à Erra, le champion des dieux :
«Erra-le-preux, touchant l’opération que tu suggères,
Sache que déjà autrefois, pour avoir quitté ma résidence, à la suite d’une colère, j’ai provoqué le Déluge !
A peine avais-je quitté ma demeure que le lien de l’univers se défit :
Le ciel en ayant été ébranlé, des étoiles célestes la position changea sans qu’elles pussent reprendre leur place ;
L’Irkallu-infernal ayant bronché, le produit des sillons s’amenuisa, rendant désormais difficile la subsistance ;
Le lien de l’univers défait, la nappe-souterraine baissa et le niveau des eaux descendit !
A mon retour je vis comme il était malaisé de tout raccommoder !
Le croît des êtres vivants était tombé, et je ne pus le restaurer
Sans me charger, en personne, comme un paysan, de leur réensemencement !
Je fis donc reconstruire mon temple, pour m’y réinstaller.
Or, ma précieuse-image, maltraitée par le Déluge, avait son aspect terni !
Pour faire rebriller mes traits et nettoyer ma tenue, je recourus au feu.
Lorsqu’il eut achevé son travail et fait (à nouveau) resplendir ma précieuse-image,
Et que, m’étant recoiffé de ma couronne impériale, je fus revenu à ma place,
Mes traits étaient altiers, mon regard fulgurant !
Les hommes qui, échappés au Déluge, ont été les témoins de cette opération,
Te laisserai-je tirer les armes pour en anéantir la descendance ? »
(Le poème d’Erra, traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Marduk prévient Erra qu’autrefois pour avoir quitté sa demeure il a provoqué le déluge. Ce poème est étonnant dans le sens où il précise que le déluge peut se répéter une seconde fois.  Lorsque Marduk remplace Enlil dans l’Esagil, Erra lui promet qu’il peut à nouveau quitter sa demeure sans provoquer de déluge. Marduk le croit et des nouvelles catastrophes naturelles s’abattent sur terre. Le texte décrit les nombreuses destructions des villes de la Mésopotamie. On explique que Babylone est soumise à une révolte de la population « contre le gouverneur ». Nous retrouvons d’une manière très insistante l’arrogance et la violence d’Erra à la suite de ce bouleversement qui se considère alors comme le dieu unique et le maître du monde. Le poème d’Erra n’est pas le seul texte mythologique qui nous dévoile qu’il y a eu plusieurs grandes destructions sur terre. Le Codex mexicain Telleriano Remensis indique que la destruction du monde eu lieu 3 fois.

« Une fois tous les 4 ans, il y a un jeûne de 8 jours, en mémoire de ce que le monde a péri 3 fois. » (LENORMANT F., 2001).

A la vue des différents récits du déluge, on constate qu’ils s’orientent de manière quasi universelle sur la construction d’une embarcation chargée de sauver Noé et une partie des êtres vivants de la terre. Les causes qui sont invoquées telles que la méchanceté de l’homme, le non respect des dieux sont souvent de nature à culpabiliser l’homme. Elles ont tendance également à considérer les récits comme moralisateurs et permettent d’une certaine manière d’écarter les véritables questionnements sur l’origine céleste de cette catastrophe. Il faut probablement lier en partie un oubli de l’humanité sur les récits du déluge, étant donné la quasi destruction de l’espèce humaine. De plus comme le signale les nombreux textes, Noé fut écarté de l’humanité ce qui ne lui permis pas à la nouvelle humanité de comprendre les mécanismes célestes du déluge.

L’implication de Vénus reste encore à l’actuelle une idée nouvelle, peu considérée par les scientifiques. Les raisons traditionnelles pour expliquer le déluge évoquent notamment le volcanisme, la venue sur terre d’un astéroïde gigantesque et encore la précession des équinoxes comme explication des périodes de glaciation et de dégel. Néanmoins la théorie qui implique un changement d’orbite de Vénus et son implication dans plusieurs déluges a pour mérite de reconsidérer les mythologies qui sont encore à l’heure actuelle trop peu envisagées comme piste de recherche, au regard des informations qu’elles contiennent sur nos origines. C’est pour quoi l’étude approfondie des textes anciens combinée à la méthodologie scientifique mérite toute notre attention. Cet article n’a pour effet qu’une pierre lancée dans un vaste océan tant les sources sont nombreuses et variées. Je ne pourrais pas m’attarder ici plus longtemps, le temps me fait défaut, et il y a encore tant d’autres faits importants à éclaircir. Néanmoins il a de fortes chances pour que de nouvelles recherches m’amènent encore à compléter dans de nombreux nouveaux articles cette vision nouvelle, tant les mythes du monde tournent autour de ce cataclysme…

Sources bibliographiques

- ASTER., 2005. Le Déluge et ses récits : points de vue sémiotiques. Presses de l’Université Laval. 190 p.

- AUERBACH L & al., 2004. Encyclopédie de la Mythologie. Parragon Books Ltd, Royaume-Uni. 320 p.

- BAILEY G., CARDEN M., CLARKE P. & al., 2006. Mythologie : mythes et légendes du monde entier. Ed. de Lodi, Paris.

- BAUDRY G-H., 2000. Le péché dit originel. Editions Beauchesne. 411 p.

BOMPART-PORTE M., 2009. Si je t’oublie Ô Babylone… Le meurtre de masse du néolithique au monde mésopotamien. Harmattan. 320 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- CAPART A. et D. 1986. L’homme et les déluges. Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris. Volume 3, Numéro 3-3. pp. 194-196.

- DILLMANN F-X., 1991. L’Edda, récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson. Gallimard, Paris. Pp. 41-42.

- DOMENY DE RIENZI G-L., 1836. Océanie ou 5ème partie du monde : revue géographique et ethnographique de la Malaisie, de la Micronésie, de la Polynésie, et de la Mélanésie ; offrant les résultats des voyages et des découvertes de l’auteur et de ses devanciers, ainsi que ses nouvelles classifications et divisions de ces contrées. Volume 2. Firmin Didot, Paris. 447 p.

- DURAND-FOREST J. & SOUSTELLE J., 1995. Mille ans de civilisations mésoaméricaines : Des Mayas aux Aztèques. L’Harmattan. 268 p.

- FAIVRE D., 2007. Mythes de la genèse, genèse des mythes. L’Harmattan. 281 p.

- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher. 989 p.

- LENORMANT F., 2001. Histoire ancienne de l’Orient jusqu’aux guerres médiques. Tome 1. BookSurge Publishing. 510 p.

- MABIRE J., 1999. La légende de la mythologie nordique. Ancre de Marine, Louviers, France. 277 p.

- MEREJKOVSKI D., 1995. Atlantide-Europe : les mystères de l’Occident. Body, Mind & Spirit. 417 p.

- NOUGAYROL J., 1960. Nouveaux textes accadiens de Ras Shamra. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et belles-Lettres. Volume 104, Numéro 1. pp. 163-171.

- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre. 516 p.

Le lion, un symbole de Vénus

Le lion est un animal connu pour sa force et sa puissance ; il est aussi susceptible, belliqueux, voire sanguinaire. Pour ses caractéristiques, le lion fut un symbole de prédilection pour représenter Vénus, planète qui a boulversé la face du monde il y a des millénaires. L’importance du lion dans les mythologies est très ancienne : en sumérien on le désignait par « Urmah », Ur-mah signifiant chien puissant. La naissance de Vénus est très souvent représentée sur les murs des temples ou des tombes égyptiennes par 2 lions qui se font face. La naissance d’Horus le vengeur est symbolisée par un soleil (Vénus) émergeant des collines primordiales et entre 2 lions.

Naissance d'Horus

Double lion égyptien, symbole de l'Etoile du matin et de l'Etoile du soir (Vénus). Cette figure représente la naissance d'Horus.. Localisé au Louvre. Source : http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=a&entree=ay-ay-ai-eje.

Une des plus belles métaphores utilisée pour symboliser l’apparition de Vénus dans le ciel nous parle d’un lion Ashtar (dieu phénicien) responsable de la mort d’une antilope symbolisant l’humidité de la nuit. Cette attaque est suivie de la chute d’Ashtar dans les enfers par les 2 serviteurs du taureau Él (très souvent représentés dans les sceaux phéniciens par des griffons). Ce lion mort renaît le soir lorsqu’il tue le Taureau Él et porte le nom d’Ashtart (parèdre d’Ashtar).  Ce mythe symbolise donc l’apparition de Vénus dans le ciel au moment de l’aurore. Elle perd son éclat lors de l’apparition du Soleil (Shapash). Elle renaît le soir lorsque le soleil atteint l’horizon. La tablette III AB, C de Ras Shamra (célèbre cité syrienne appellée Ugarit) nous synthétise la chute d’Ashtar tué par les serviteurs de Él, à l’aurore :

15. [Voici que va paraître] Shapash (déesse du soleil Špš), le flambeau des dieux. Elle s’élève la voix et [crie] (à Ashtar) : ‘Ecoute bien !
16. Il se vengera, le Taureau Él, ton père, à la face du Prince-Mer (le dieu Yam), à la face du Juge-Fleuve (autre nom de Yam).
17-18a. Il ne t’écoutera pas le Taureau Él, ton père : certes, il arrachera le support de ton siège ; certes, il renversera [le trône] de ta royauté ; certes, il brisera le sceptre de ta juridiction’.
Ashtar sait sans doute que l’arrêté de Él est, comme on le lui dit, sans appel, et il s’y soummet immédiatement. Il n’oppose aucune résistance.
18b. Et Ashtar répond :
19. ‘Il m’a saisi, le Taureau Él, mon père. Moi [je n’ai pas] de maison pour moi [comme] les (autres) dieux, de parvis [comme les (autres fils de
20. Qa]desh (Ashérat). En lion, je descendrai dans ma tombe (npš). Les étoiles-Kṯrm disparaissent dans la mai[son du Prince]-
21. Mer, dans le temple du Juge-Fleuve. Il se venge le Taureau Él, son père à la face du Prince-Mer,
22. à la face du Juge-Fleuve.’ Tu n’auras pas de pouvoir pour la royauté, ni de femme pour toi comme les (autres) dieux,
23. ni de servante comme les (autres) fils de Qadesh (Asherat). Et le Prince-Mer [(te) regardera], et le Juge-Fleuve [(t’) observera], et il dira :’Ashtar…’ »

(Traduction provenant de DU MENSNIL DU BUISSON R., 1970. Etudes sur les dieux hérités par l’Empire romain. E. J. Brill, Leiden, Netherlands).

Ce texte a sa correspondance exacte dans la Bible en Isaïe 14:12. Le terme utilisé pour qualifier l’Etoile du matin est Heylel en hébreux. Ce porteur de lumière est appelé Lucifer en latin (« Lux » ou « Luci » signifie lumière et « fer » porteur) et Phosphoros en grec.

12. « Comment es-tu tombé du ciel,
Étoile du matin (traduction du mot hébreux Heylel), fils de l’aurore ?
As-tu été jeté à terre,
Vainqueur des nations ?
13. Toi qui avais dit dans ton cœur :
‘J’escaladerai les cieux,
au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône,
je siégerai sur la montagne de l’Assemblée,
aux confins du spetentrion.
14. Je monterai au sommet des nuages,
je m’égalerai au Très-Haut.’
15. Mais tu as été précipité au shéol,
dans les profondeurs de l’abîme. »

16. « Est-ce bien toi qui faisait trembler la Terre,
qui ébranlait les Royaumes?
17. Il a réduit le monde en désert,
rasé les villes,
il ne renvoyait pas chez eux les prisonniers.
18. Tous les rois des nations, tous, reposent avec honneur,
chacun chez soi.
19. Toi, on t’a jeté hors de ton sépulcre,
comme un rameau dégoûtant,
au milieu des gens massacrés,
transpercés par l’épée,
jetés sur les pierres de la fosse,
comme une charogne foulée aux pieds. »
20. Tu ne leur seras pas uni dans la tombe,
car tu as ruiné ton pays,
fait périr ton peuple.
Plus jamais on ne prononcera le nom
de la race des méchants.
21. Préparez le massacre de ses fils
pour la faute de leur père.
Qu’ils ne se lèvent plus pour conquérir la terre
Et couvrir de villes la face du monde. »

Tout comme Heylel, Ashtar est soummis à un jugement qui lui fait perdre son sépulcre et l’oblige à descendre en temps que lion dans sans tombe (le Shéol pour Heylel). Le texte d’Isaïe nous permet de constater que ce lion a ruiné son pays, a fait périr son peuple. Ses enfants doivent également rester dans le monde du dessous comme les étoiles-Kṯrm d’Asthar.

Ce terme de « porteur de lumière » est équivalent à celui du dieu phénicien Resheph qu’on qualifie de « portier du soleil » (LIPINSKI E., 1995).  Son nom se retrouve sous différentes formes dans les textes et noms qui accompagnent sa représentation : en phénicien Ršp, en cunéiforme Ra-sa-ap ou Ra-ša-ap, ou Ršp en égyptien. Avec le syllabaire suméro-akkadien nous pouvons traduire Rasaap phonétiquement par RÁ-SÁ-AB : « le père qui guide et qui brille » ou  RÁ-ŠA-AB : « le père brillant qui assèche ». Il est représenté habituellement dans la posture d’un pharaon frappant ses ennemis, le pied gauche en avant, le bras droit brandissant une arme. Resheph est un dieu redoutable et belliqueux, caractère du lion sur lequel on peut parfois le retrouver. Son parèdre peut parfois être représentée dans la même attitude combattante. L’attribut de Resheph est également l’arc comme l’indique une référence de la cité syrienne Ugarit : « Resheph l’archer ». Dans la Bible (Dt, 32:23-24). ce dieu est un génie destructeur au service de Yavhé.

« J’accumulerai sur eux les fléaux,
J’épuiserai contre eux mes flèches.
Une fois consummés par la famine
Et attaqués par Resheph
c’est Qatéb venimeux et la dent des bêtes
que j’enverrai contre eux
avec le venin des reptiles de la terre ».

En Palestine, Resheph est vénéré à Apollonia – Arsūf (nom en arabe), ce qui laisse suggérer que ce dieu est lié à l’Apollon grec. A Chypre, le dieu Resheph dieu-archer a fusionné avec lui. Un des surnoms d’Apollon est Phoebus. Tout comme Heylel il fut banni de la montagne des dieux appelée Olympe dans la mythologie grecque. Il avait comploté contre Zeus.

Marduk nous livre de précieuses informations sur le premier grand passage de Vénus, celui qui a provoqué le grand Déluge. Dans l’Enûma Eliŝ, l’Epopée babylonienne de la Création on dit que Marduk est l’enfant soleil d’Enki. C’est un dieu vengeur (tablette 3 ligne 10) tout comme Horus. Il est responsable du Déluge : il déchaîne les vents (tablette IV, ligne 96-99), qui s’engoufrent dans la bouche de Tiamat. Celle-ci éclate sous l’effet d’une flèche envoyée par Marduk. Il utilise les morceaux du corps de Tiamat pour façonner le monde. Dans le poème d’Erra, nous apprenons qu’Erra va enflammer la colère de Marduk, l’éloigner de sa demeure et détruire les hommes. Marduk va provoquer le Déluge mais également déstabiliser les étoiles. Son apparence va être altérée et il restaurera son image par le feu. En l’absence de Marduk (qui a perdu son éclat), Erra est chargé de combattre Enlil et Anu. Une autre version concernant Marduk est conservée dans le poème d’Erra. Le dieu du Soleil Erra invoque le retour de Vénus, ce qui permet à Erra de devenir le roi des dieux :

«Lorsque Marduk eut entendu les propos d’Erra, ils lui semblèrent délicieux. Il (Marduk) quitta sa demeure impénétrable et il alla vers celle des Anunnaki. Lorsqu’il (toujours Marduk) fut entré et qu’il se tint [face à eux], Šamaš (le soleil) obscurcit ses rayons en le voyant. Sîn (la lune) fixait ailleurs […] Les mauvais vents se soulevèrent, transformant le jour en ténèbres et [bousculant] l’ensemble de la Terre et le tumulte des peuples […] Alors les Igigi (Nungal), terrorisés, s’en furent dans les hauteurs et les Anunnaki se précipitèrent au fond de l’abîme ».

Traduction d’un passage du poème d’Erra par Don Moore.

Dans l’article : « la symbolique du chien et du loup dans les mythologies », j’ai parlé du loup Fenrir, un autre animal sanguinaire qui qualifie cet astre destructeur. Tout comme Marduk, il obsurcit les rayons du soleil. Tout comme les dieux dont j’ai parlé plus haut, le loup Fenrir s’enfonce profondémment dans la terre, où il va être enchaîné. Dans cet épisode Fenrir est attaché à un grand rocher. Au Ragnarök, le loup Fenrir attaque le monde des hommes et des dieux. Le passage ci-dessous confirme clairement que Fenrir est un astre perturbateur :

(Völuspá 40-41)
A l’est habite la vieille
Dans la forêt du fer,
Et là elle met au monde
Les enfants de Fenrir.
Parmi eux tous,
L’un deviendra,
Sous la forme d’un monstre,
De l’astre le destructeur.

Il se rassasiera du sang.
Des hommes à la mort voués.
Il rougira de sang pourpre
La demeure des dieux.
Noirs deviendront les rayons du soleil
Tout au long des étés suivants,
Et terribles seront les tempêtes.
En savez-vous davantage, vraiment ?

(Source : DILLMANN F-X., 1991)

Dans la continuité de cette description, le dieu hittite Hahhima (présent dans « le Mythe de la Disparition du soleil ») est un monstre destructeur de vie sur la terre et au ciel. Son apparition a lieu lorsque le soleil se réfugie au fond de la mer (parallèle évident avec Ashtart, l’étoile du soir qui apparaît quand le soleil se couche). Cette période est caractérisée par l’absence de souverrain des dieux. Vénus est tenu responsable d’une période de grand gel qui immobilise les dieux. Le dieu de l’Orage essaie de lutter contre Hahhima mais en vain. Deux combats héroïques les opposeront. Le dieu de l’Orage appelle le dieu du Soleil qui est introuvable. Seul le retour du Soleil à la place du Gel pourra entraîner la disparition de Hahhima et permettre à la vie de renaître à nouveau.

Un autre dieu hittite appelé Illuyanka est également le réprésentant des forces obscures de la nature. Le mythe d’Illuyanka nous présente 2 versions différentes pour expliquer le retour du dieu de l’Orage au pouvoir. Illuyanka est un serpent qui a vaincu le dieu de l’Orage. Il vit sous terre. En sortant des entrailles de la terre, il menace l’ordre établi par le dieu de l’Orage. Ce mythe tend à relativiser le rôle négatif de cet astre pertubateur. En effet le dieu de l’Orage est présenté comme un adversaire impitoyable, et rusé ; à l’opposé Illuyanka est est généreux à l’image du monde sauvage. Dans la première version du mythe, on apprend que le dieu de l’Orage (via le dieu de la tempête) obtient de l’aide de la fille d’Illuyanka Inara, celle-ci a reçu l’aide d’un mortel (Hupasya) par la séduction. Hupasya capture le serpent avec une corde et le dieu de l’Orage le tue. Dans la deuxième version, le dieu de l’orage agit seul. Il retrouvera ses yeux et son cœur grâce au mariage de son fils qui vivait dans la belle famille. Le dieu de l’orage combat une 2ème fois Illuyanka sur la rive de la mer. Le fils du dieu de l’orage s’est rangé du côté du serpent et demande à son père de l’épargner, mais en vain.

« Quand il fut à nouveau valide dans son corps comme auparavant, il alla de nouveau dans la mer pour livrer bataille. Quand il lui livra bataille, et quand il fut sur le point de vaincre le Serpent, le fils du dieu de l’Orage était avec le serpent et appela son père dans le ciel :

« Inclus-moi avec eux ; n’aie pas pitié de moi » aussi le dieu de l’Orage les tua (tous les deux) le serpent et son propre fils. Et ceci le dieu de l’Orage […]. »

(Deuxième version du mythe de Illuyanka, source : DILLMANN F-X., 1991).

La mort de l’astre destructeur est confirmée dans le mythe de Labbu, dont une tablette endommagée de la bibliothèque d’Aššurbanipal donne de précieuses informations. Dans ce mythe, Enlil charge un autre dieu de tuer Labbu. Celui-ci est un monstre dont l’apparence est celle d’un lion et d’un serpent qui est envoyé par le dieu Enlil pour détruire l’humanité. Il vit dans l’eau. Il est le fils de Tiamat et la « progéniture du Fleuve ». Il a pour but de détruire la Terre et l’humanité. Labbu a une queue qui balaye le tiers des étoiles. Ce monstre doit être tué par Tišpak. Celui-ci est chargé de sauver la terre et prendre les rennes du pouvoir. Lorsque Labbu est tué, il est dit que : « Et pendant trois ans, trois mois et un jour […] coula le sang du Labbu.

« Sa longueur était de cinquante milles,
Et de un mille son [épaisseur ( ?)] ;
Sa gueule mesurait six coudées,
[Et sa langue ( ?)], douze coudées.
Sur douze coudées (s’étendait)
Le périmètre de ses oreilles.
A soixante coudées de distance,
Il [attrapait ( ?)] les oiseaux [de sa langue ( ?)].
S’il se mouvait sous neuf coudées d’eau […],
Il pouvait élever sa queue [jusque…]. »

(Mythe de Labbu, source : DILLMANN F-X., 1991).

Au terme de cette investigation initiée à partir du lion, nous redécouvrons encore ici le drame cosmique qui s’est conservé dans bons nombres de mythes à travers le monde. Un astre pertubateur, dont la naissance est causée par le dieu Enlil, est chargé de détruire l’humanité. Sa taille et sa lumière sont responsables de la montée des eaux, en d’autres mots du Déluge. Après cet épisode qui boulversa la surface de la Terre, la vie a repris son cours. Le monde n’est pour autant pas sain et sauf : Vénus réapparaît à proximité de la terre et cause de nouveaux dégâts. La terre est plongée dans l’obscurité et des tempêtes se déchaînent pendant plusieurs étés successifs. Les hommes et les dieux sont immobilisés. Lors du 2ème passage, un serpent a combattu le dieu de l’Orage et l’a mutilé. Il semble être sanctionné par le dieu Él qui le fait précipiter dans les profondeurs du Shéol.  Le dieu du Soleil est chargé d’assurer le règne sur le monde en l’absence du dieu de l’Orage. Ce règne n’est pas éternel et un nouveau passage de Vénus perturbe à nouveau la vie. A son retour, le Soleil disparaît sous l’horizon et le monde est sans souverrain. Le dieu de l’Orage retrouvera sa place du roi du monde après avoir vaincu le lion-serpent lors d’un dernier grand combat cosmique…

Remarque : pour plus d’information concernant ce drame cosmique, vous pouvez vous réferer à l’article « le mythe de Nahusha ». Il donne de précieux détails concernant le résumé de cette conclusion. Les noms sont différents, mais vous verrez très vite que ce mythe est intimement lié à cette histoire.

Naissance de Nergal

Sceau cylindre sumérien représentant Nergal sortant de la butte primodiale. Il est entouré par Ishtar et par Enki, des symboles représentant l'Etoile du matin apportant la chaleur et l'Etoile du soir apportant l'humidité. Source : http://economiedistributive.free.fr/IMG/jpg/1031_sumer.jpg.

Sources bibliographiques

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-  BEYER D., 2001. Emar IV. Les sceaux. Missions archéologique de Meskéné-Emar. Recherche d’Astata. Orbis Biblicus et Orientalis, 20. Series Archaeologica. Editions universitaires, Fribourg, suisse. 490 p.

-  BOISSELIER J., 1993. La sagesse du Bouddha. Gallimard. 191 p.

-  CASSIN E., 1981. Le roi et le lion. Revue de l’histoire des religions. Volume 198. Numéro 198-4. pp. 355-401.

-  CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem.

-  DILLMANN F-X., 1991. L’Edda, récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson. Gallimard, Paris. Pp. 41-42.

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-  DU MENSNIL DU BUISSON R., 1970. Etudes sur les dieux hérités par l’Empire romain. E. J. Brill, Leiden, Netherlands.

-  FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher.

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-  LIPINSKI E., 1995. Dieux et déesse de l’univers phénicien et punique. Peeters, Louvain. 536 p.

-  MAZOYER M., 2003. Télépinu, le dieu au marécage : essai sur les mythes fondateurs du royaume hittite. KUBABA, Paris.

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-  WALTER P., 1999. Le devin maudit. Merlin, Lailoken, Suibhne. Texte et étude. Ellug, Grenoble. 252 p.

-  WILKINS W. J., 2006. Mythologie hindoue, védique et pouranique. L’Harmattan. 398 p.

Le mythe de Nahusha

Le mythe hindou de Nahusha nous fournit de précieuses informations sur la période qui a suivi la mort du Créateur de l’humanité. Ce mythe nous raconte comment Nahusha devient le nouveau roi des dieux en prenant la place du dieu Indra rendu responsable de la mort du dieu Vŗtra (Vritra). L’histoire de Nahusha comprend des similitudes intéressantes avec le roi grec Salmonée, avec le roi grec Ixion, avec le dieu égyptien Râ, et encore beaucoup d’autres personnages. Les facettes de ce dieu que l’on trouve dans de très nombreuses mythologies à travers le monde feront l’objet d’un article ultérieurement, tant ses visages sont variés et complexes à décrire dans un seul article. Le mythe de Nahusha est raconté plus d’une fois dans le Mahâbhârata (considéré comme le plus long poème du monde).

Le mythe de Nahusha débute par la mort au crépuscule du Créateur Vŗtra, qui est transpercé, démembré, écrasé par le roi des dieux Indra, divinité du tonnerre et de l’éclair tel le Zeus grec. Touché par les remords, Indra s’enfuit sous les eaux et reste introuvable. Le monde est touché par la sécheresse et 3 grands mondes n’on plus aucun souverrain pour les diriger. Les ŗshis souhaitent que le lumineux et glorieux Nahusha devienne le nouveau Indra. Il refuse dans un premier temps, et change d’avis par la suite. Brahmâ lui donne dès lors un pouvoir très puissant : celui de priver de tout pouvoir celui qui pose les yeux sur lui. Il abandonne très vite ses valeurs justes et vertueuses pour s’adonner aux plaisirs, à la chasse, aux dés et aux femmes.

Un jour, Nahusha aperçoit Çaci, la belle épouse d’Indra et il désire en faire sa femme pour jouïr de tous les droits (tout comme Ixion tentera de séduire dans la mythologie grecque la reine des dieux Héra, femme de Zeus).  Cet évènement sera sa plus grande erreur. Çaci trouve refuge dans la demeure de Bŗhaspati, le guide spirtituel des devas, qui rassure la déesse et qui lui promet qu’on retrouvera son époux Indra. Les dieux du ciel tentent de calmer la colère de Nahusha. Ils lui expliquent qu’il ne faut pas suivre l’exemple d’Indra qui a eu de très nombreuses épouses. Malgré tout Nahusha ordonne qu’on lui livre Indranî (autre nom de Çaci). L’hôte qui l’a accueillie refuse de la livrer. Indranî demande un délai pour qu’elle puisse retrouver son époux. Elle part à sa recherche et le voit en Himayala. Elle lui explique toute l’histoire depuis sa disparition et lui demande d’assumer sa place de souverrain des dieux : « lève-toi et chasse ton rival, montre ta force, ô destructeur des fils de Diti et de Danu, obtiens ta puissance et sois souverrain des dieux ».

Indra considère Nahusha fort dangereux depuis que les ŗshis lui ont accordé une grande puisssance. Indra décide donc d’un stratagème. Indranî accepte de devenir l’épouse de Nahusha à la condition qu’il se montre à ses yeux avec un équipage plus pompeux que ses prédécesseurs : « ce sont des chevaux ou des éléphants qui portent Indra ; il faut que tu te procures un équipage, que ne possèdent ni Vishnu, ni Rudra, ni les démons, ni les Géants. Que les saints ŗshis ensemble portent ta litière, voilà ce que je désire de toi ». Nahusha accepte en reconnaissant sa lumière capable d’ôter la lumière sur celui sur qui il pose les regards. Il ordonne aux ascètes de le porter sur le lit divin.

L’arrogance de Nahusha lui monte à la tête. Il se trompe sur une hymne védique en rapport avec le sacrifice. Par peur d’être corrigé, il frappe d’un coup de pied Agastya le Sage (celui-ci est appelé dans les textes l’étoile Canopus). Cette arogance est comparable à celle qu’a Salmonée, roi grec. Celui-ci se fait adorer à l’égal d’un dieu. Il remplace les autels de Zeus par les siens. Il voulait s’égaler à Zeus. L’arrogance de Nahusha et le mauvais traitement envers Agastya est déplorée par Bhŗgu, un dieu dont on dit qu’il est caché dans les tresses d’Agastya afin de ne pas croiser le regard de Nahusha. Bhŗgu condamne dès lors Nahusha à vivre sous la forme d’un grand serpent couché à terre pendant 10000 années. Ce n’est qu’après cette période qu’il pourra regagner le ciel. Indra peut reprendre sa place dans le ciel à condition que le meurtre de Vŗtra soit puni. Il se voit obligé de vénérer Vishnu (autre nom de Vŗtra) : « Qu’Indra accomplisse le sacrifice du cheval, en me prenant pour divinité, après il retrouvera son rang ». Indra peut dès lors retrouver sa place de roi des dieux.

La sentence de Nahusha n’est pas éternelle. Agastya lui annonce qu’il regagnera le ciel avec la participation de sa descendance. Nahusha est déjà roi mais n’a pas encore atteint la suprême dignité de souverrain. Son retour au ciel sera confirmé par la venue de Cyavana, fils de Bhŗgu. Il s’agit d’une étoile qui a fait vœu de vivre dans l’eau pendant 12 années. On dit d’elle qu’elle a une barbe et des tresses de couleur rouge-brun. Cyavana est reconnu comme une personnification de la planète Vénus tout comme Bhrgu son père. Des pêcheurs le trouvent dans ses filets dans un fleuve. Cyavana demande aux pêcheurs de subir le même sort que les poissons avec qui il a vécu pendant ces 12 années. Les pêcheurs le reconnaissant comme un être supérieur. Ils ne peuvent tuer les poissons sans le tuer. Ne sachant pas comment résoudre ce dilemme, ils demandent l’aide de Nahusha. Cyavana propose qu’on l’achète pour une somme à la hauteur de sa valeur. Nahusha accepte de le racheter mais il a beau augmenter son prix (allant jusqu’à offir son royaume entier), celui-ci n’est jamais au goût des attentes de Cyavana. Seule la vache Go l’équivaut et elle est donc offerte par Nahusha comme rançon. Les pêcheurs ne veulent pas accepter cette rançon mais ils la donnent à Cyavana. Touché par ce geste, Cyavana emmène au ciel les pêcheurs et les poissons et Nahusha obtient en récompense de son don la promesse qu’il retrouva sa place au ciel.

Nahusha rencontre un jour le vaillant Bhîmasena. Celui-ci est un terrible chasseur qui parcourt les bois et tue un grand nombre de lions et d’éléphants. Nahusha l’enveloppe de ses anneaux de serpent et lui ôte la force et la connaissance. Il explique à son descendant Bhîma que quiconque l’approche, tombe immédiatement sous son pouvoir. Yudhishţhira s’inquiète de l’absence de son jeune frère Bhîma. Comme il avait appris qu’il était parti de bonne heure à la chasse il part à sa recherche. Il retrouve son frère Bhîma en suivant les traces des bêtes féroces qu’il a tuées ou mises en fuite. Pour éviter la mise à mort de son frère, Yudhishţhira tente de le délivrer par la douceur. Nahusha accepte de libérer son frère s’il peut répondre à plusieurs questions. Yudhishţhira y répond correctement, si bien qu’il permet la libération de son frère mais également Nahusha lui-même. Il perdit sa forme animale pour revêtir sa forme divine et il monte, comme annoncé, au ciel.

Il semble que ce mythe se soit calqué sur le déroulement du jour et de l’apparition du soleil, de l’étoile du matin et de l’étoile du soir. En effet, le récit de cette histoire semble s’organiser suivant le schéma suivant :

1) Crépuscule

Mort de Vŗtra tué par Indra. Celui-ci s’enfuit. C’est une période sans souverrain.

2) Nuit

Nahusha devient le roi des dieux. Il est soulevé dans le ciel par les étoiles ŗshis.

3) Aube

Bhŗgu met fin au règne de Nahusha. Celui-ci est transformé en serpent. C’est une période sans souverrain. Indra devra accomplir le sacrifice du cheval pour remonter sur son trône.

4) Jour

Indra retourne sur son trône et remprend sa place de roi des dieux.

5) Crépuscule

Retour de Nahusha au ciel par la rencontre qu’il fait avec Bhîma.

Quelles sont les explications de ces évènements à la lumière du jour et de la nuit :

1) Crépuscule

Indra représente le ciel bleu et la lumière du jour. En tuant Vŗtra, il souille le ciel de sang. C’est bien le soleil qui est responsable de l’apparition de la couleur rouge du ciel au crépuscule. Lorsqu’Indra s’enfuit, il est à l’extrémité du monde et sous les eaux. Ceci correspond bien à l’image d’un soleil qui a disparu sous l’horizon.

2) Nuit

Nahusha est doté d’un grand nombre d’étoiles éteincelantes sur son front. Lorsque Nahusha est porté par les étoiles, elles se succèdent. Ceci correspond au déplacement des étoiles durant la nuit.

3) Aube

Lorsque Nahusha, le roi Nocturne, descend du ciel, cela correspond à la perte de l’éclat des étoiles à l’aube. On peut considérer que Nahusha descend du ciel nocturne pour rejoindre le monde souterrain. Sa transformation en serpent symbolise la fuite de l’ombre le matin à la frontière du monde visible sous une forme circulaire et faisant référence au serpent égyptien notamment. Le cercle formé est la frontière entre le jour et la nuit, en d’autres mots entre la vie et la mort. Cette période est antérieure au lever du soleil. Indra ne regagne pas tout de suite son trône. Son épouse Çaci part à sa recherche et est obligée d’aller en Himalaya, les plus hautes chaînes de montagne du monde pour l’apercevoir en tant que soleil. Le sacrifice du cheval doit être accompli avant qu’il regagne le ciel.

4) Jour

Le soleil a retrouvé sa place dans le ciel.

5) Crépuscule

Bhîma est enfermé dans les anneaux du serpent, ce qui signifie que Vénus est encore située au niveau de l’horizon et la libération de Bhîma est l’apparition de la lumière de Vénus au crépuscule.

Nous sommes bien face à une magnifique métaphore expliquant la lutte pour le trône du ciel entre 2 catégories de divinités : les Pândava et les Kaurava. Cette lutte est universelle et oppose toujours le bien au mal, d’une façon parfois fort réductrice…

Pour plus d’informations concernant ce mythe, je vous renvois à l’article « le poème d’Erra » qui complète assez étonnamment  cette histoire.

Sources Bibliographiques :

- ELIADE M., 1947. Le « dieu-lieur » et le symbolisme des noeuds. Revue de l’histoire des religions. Volume 134, numéro 134-1-3. pp. 5-36.

- SCHAUFELBERGER G. & VINCENT G., 1999. Traductions de textes sanskrits tirés du Mahâbhârata et étude de l’œuvre. http://www.utqueant.org/mbh/mbh/resume.html.

- SPEIJER J.S., 1885. Le mythe de Nahusha. Actes du sixième congrès internationnal des orientalistes, tenu en 1883 à Leide. 3ème partie, section 2 : aryenne. pp. 81-117.

- WILKINS W. J., 2006. Mythologie hindoue, védique et pouranique. L’Harmattan. 398 p.

La déesse de l’amour et de la guerre

N’est-il pas étonnant de retrouver comme attributs principaux l’amour et la guerre pour une des plus influentes déesses du monde ? Cette déesse est un personnage complexe, qui combine des traits de caractères opposés mais complémentaires. L’étude de cette divinité par ses nombreux noms nous permettra de mettre en évidence une histoire étonnante. De la même manière que pour Enki, cet article tentera de dégager des éléments communs pour des divinités apparentées. Cette étude loin d’être exhaustive nous permettra de clairement distinguer la déesse de l’amour et de la guerre d’une autre divinité tout aussi répandue à travers le monde, dont un nom bien connu est Isis. Quels noms pourrait-on donner à cette déesse guerrière dont le désir était sans fin ?

Mythologie perse : Anahita, Qadesh

Mythologie mésopotamienne : Ishtar et Inanna

Mythologie hourrite : Hébat, Shaushga

Mythologie hittite : Hannahanna

Mythologie phénicienne : Astarté, Qadesh, Ashtart, Anat, Atargatis, Shalim, Marie l’Egyptienne

Mythologie arabe : Allat

Mythologie égyptienne : Nephtys (Nebet-Hut), Anat, Qadesh, Marie l’Egyptienne

Mythologie grecque : Athéna, Aphrodite, Ariane, Erigoné

Mythologie nordique : Freya, Morrigane

Mythologie maya : Coyolxauhqui

Mythologie hindoue : Mahishâsuramardinî, Durga, Kali, Lakshmi, Saravastî

Mythologie juive : Oholiba

Mythologie chrétienne : Marie-Madeleine

Remarque : cette liste n’est bien entendu pas complète. Je n’ai pas investigué suffisamment profondément dans toutes les mythologies du monde pour que ce soit le cas. Il me faudrait probablement de nombreuses années pour la compléter et d’ailleurs sans garantir d’y parvenir totalement un jour.

Une des figures la plus connue de la déesse de l’amour et de la guerre se retrouve chez l’Ishtar babylonienne. L’étude des textes anciens et les données archéologiques nous permettent sans aucun doute de l’assimiler à Inanna, une déesse sumérienne. Elle est connue pour ses nombreuses prouesses guerrières et son goût pour la violence. Elle contrebalance ce trait de caractère par un grand instinct maternel et un grand désir d’attraction. L’emprise qu’elle a sur les dieux, les hommes et les animaux est illustrée par son emblème qui est la chouette, oiseau nocturne de proie.

Ishtar babylonienne

Ishtar sur un sceau-cylindre du British Museum. Sources : http://economiedistributive.free.fr/ IMG/jpg/1031_sumer.jpg

Dans l’épopée de Gilgamesh, Ishtar est accusée de provoquer la mort journalière de son époux lion. L’emblème par excellence de cette déesse est le lion. La déesse en surmonte un dans de nombreuses représentations. Le lion est un symbole très régulièrement associé à Vénus. On qualifie Vénus dans de nombreux textes anciens, d’étoile du matin et d’étoile du soir.  Le soleil à son lever fait progressivement disparaître l’éclat de Vénus au matin, celle-ci ne réapparait qu’au soir sous le nom de l’étoile du soir. Ashtart est l’étoile du soir phénicienne, épouse d’Ashtar le dieu lion étoile du matin. Pour prouver que les 2 lions étoiles ne forment qu’un, en Egypte il existe le signe ‘kr qui est un hiéroglyphe où l’on voit les 2 lions soudés entre eux. Ces 2 lions sont le symbole par excellence du nouveau soleil Horus qui renaît en sortant de la colline primordiale. Ashtart est parfois représentée nue tenant des lotus qui sont ses attributs habituels. La déesse a un visage de lionne avec une coiffe hathorique. Dans les textes de Ras Shamra, Shalim est l’étoile du soir.  On raconte que Shahar et Shalim sont associées à la déesse solaire et l’aident à recueillir du venin de serpent pour dissiper les gros nuages qui planent sur Terre. Qadesh, déesse phénicienne, est représentée debout sur un lion dont l’emblème est une croix symbole de Vénus. La version arabe se retrouve chez Allat. Elle est la Grande déesse de la fécondité et la guerre. On la représente accompagnée d’un lion. On retrouve des vestiges liés à cette déesse à Palmyre. Elle apparaît sur des tessères, des stèles babyloniennes. On la représente souvent debout et armée, assise entre 2 lions ou parfois dressée sur un lion comme à Hatra.

Différentes versions de la déesse de l'amour et de la guerre

1) Qadesh au musée du Louvre, 2) double lion égyptien, 3) Durga grotte d'Ellora, 4) Allat temple de Baalshamin à Palmyre 5) Ishtar au British Museum 6) Mahishâsuramardinî grotte de Tamil Nad

Sources des images :

http://jfbradu.free.fr/egypte/LES%20TOMBEAUX/LES%20HYPOGEES/VALLEE-DES-ARTISANS/stele-qadesh.jpg
http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=a&entree=ay-ay-ai-eje
http://www.insecula.com/oeuvre/photo_ME0000123569.html
http://www.aly-abbara.com/voyages_personnels/syrie/Palmyre/page/Allat_lion.php
http://karma-world.blogspot.com/2008_06_06_archive.html

- SCHMID C., 2003. A propos des premières images de la Tueuse de buffle : déesses et Krishnaïsme ancien. Volume 90, Numéro 90-91. pp. 7-67.

Ces 2 lions sont assimilés parfois à des chats. En effet Freya, la déesse protectrice des passions de l’esprit et de la chair, conduit un char tiré par 2 chats. Seule Frigg la femme d’Odin la dépasse en beauté. Freya est une femme faucon (tout comme Horus) qui réside à Folkvang, le Champ-des-Armées. Elle parcourt les plaines où se sont entre-tués les guerriers. Elle peut emmener la moitié des morts aux combats, l’autre moitié est emmenée par Odin. Son mari l’a quitté pour voyager dans des pays lointains. Ainsi elle pleure sans cesse après lui. Nous voyons ici Freya comme une pleureuse divine, fonction qu’on retrouve également chez Nephtys (appelée aussi Nebet-Hut). C’est une déesse égyptienne qui aide Isis à reconstituer le corps d’Osiris et à l’embaumer. Les 2 déesses vont se transformer en êtres volants au-dessus de la dépouille pour la protéger jusqu’aux funérailles. Ce rôle funéraire est également associé à Hannahanna, la déesse hittite, reine des abeilles. Elle tente maladroitement de retrouver Telepinu en envoyant une abeille à sa recherche (son fils dieu de l’orage participe également). L’abeille doit piquer les pieds et les mains de Telepinu. Elle doit le mettre debout et le purifier avec de la cire et enfin le ramener auprès d’Hannahanna.

Nephtys ailée

Nephtys dans la tombe Khabekhenit. Source : http://jfbradu.free.fr/egypte/LES%20TOMBEAUX/LES%20HYPOGEES/VALLEE-DES-ARTISANS/tombe-khabekhenit.jpg.

Marie-Madeleine est également une grande pleureuse. Un passage très intéressant d’elle se trouve en Luc 8:2 où on raconte que plusieurs femmes furent guéries d’esprits mauvais et de maladie : « Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza, intendant d’Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient de leurs biens ». Ce passage fait référence aux 7 portes des enfers que doit passer Ishtar/Inanna. En Luc 7:38, on apprend qu’une pécheresse a arrosé les pieds de Jésus avec ses larmes. Il s’agit de Marie-Madeleine la pleureuse. Tout comme Marie et Marie-Madeleine sont au pied de Jésus lorsqu’il est sur la croix, Isis et Nephtys sont les pleureuses d’Osiris. La punition d’Ereshkigal (la reine du Kigal) envers Ishtar/Inanna a été la mort rituelle pour avoir causé la mort de son époux. Marie-Madeleine est également connue sous son nom de Marie l’Egyptienne. Des textes complémentaires à la Bible nous racontent une histoire  qui semble avoir pris naissance chez les Palestiniens au VIème siècle. Marie l’Egyptienne raconte à un ascète de 54 ans appelé Zosime, qu’elle est tombée dans la débauche et qu’elle a un mal fou à combler ses désirs. Elle a eu une multitude d’amants. Pour vaincre ses désirs, elle a vécu 17 ans dans un désert, avec pour seule nourriture 3 pains. A la fin de sa vie, Zosime découvre son corps près d’une rivière et il demande à un lion de creuser de ses griffes une fosse pour pouvoir l’y enterrer et finalement lui permettre le voyage aux enfers.

Un texte fort connu nous parle la descente d’Ishtar aux enfers. Ce texte fut découvert dans le temple de Ninive. C’est une version écourtée du texte appelé « la descente aux enfers d’Inanna ». Cette déesse décide de se rendre aux enfers, dans le royaume d’Ereshkigal la reine des enfers, pour retrouver son époux Tammuz et le réssusciter. Ishtar descendra aux enfers en passant par 7 portes. Elle est obligée de se dévêtir progressivement en passant les différents niveaux. Il s’agit d’un rite visant à la déesse de s’absoudre de ses pêchés (les 7 péchés capitaux). Au terme de cette descente, Ishtar meurt ce qui provoque l’arrêt des accouplements des hommes et des animaux sur terre. Elle recherchait chaque année son époux aux enfers. On célébrait un mariage sacré entre ces 2 époux. Cette mort provoquée par une autre déesse est la même pour Ariane, fille de Minos le taureau roi des enfers. Ariane est tuée de manière violente par Artémis sous l’investigation de Dionysos. Celui-ci était en fait jaloux de Thésée car il a été l’amant d’Ariane. Elle est la déesse de la croissance printanière. Elle se pend au platane, arbre qu’il lui est consacré, tout comme Odin et également Erigoné qui se pend à un pin. Pour séduire Dionysos, Erigoné se transforme en grappe de raisin. Apprenant la mort de son père, elle se pend de désespoir. Le but est de redonner vie à la végétation. La mort de cette déesse pendue à l’arbre signifie qu’elle meurt et descend aux enfers avant de remonter au printemps.

Le désir charnel et les infidélités qui en découlent font partie intégrante de la déesse grecque Aphrodite. Elle est mariée à Héphaïstos, ce qui ne l’empêche pas de vivre de très nombreuses aventures avec d’autres dieux. L’adultère d’Aphrodite avec Arès (le dieu de la guerre grecque) est révélé par le dieu Hélios, qui sera maudit (ainsi que sa descendance) par la déesse. Héphaistos finira par pardonner les infidélités d’Aphrodite. Celle-ci est également la patronne de la prostitution sacrée. Comme les filles du roi de Chypre refusent de l’honorer, elle les pousse à la prostitution. On célébrait celle-ci notamment à Aphaca qui est l’un des sanctuaires les plus célèbres de Phénitie (à une journée de marche de Byblos). Ce site comprenait un temple renommé d’Aphrodite-Astarté en principe fondé par Kinyras, roi de Chypre. Le site était célèbre pour ses rites de prostitution sacrée. Astarté est la souverraine céleste en Phénicie qui se serait éprise de son gardien divin Kombabos.

Ishtar est également considérée notamment comme l’épouse d’An (la particule AN signifie ciel). On l’appelle justement « la Reine du ciel ». C’est probablement la raison pour laquelle beaucoup de noms de la déesse contiennent cette particule. La déesse reine du ciel et de la terre pour les Hourrites est Hébat (Hépat). Celle-ci est une déesse hourrite femme de Teshub. Ils ont pour fils Sarruma, dieu de l’orage. Hébat est appelée la déesse solaire de la cité d’Arinna. Dans le sanctuaire de Yazĭlĭkaya (à côté de Boǧazköi), on représente Hébat au côté de l’aigle bicéphale. Anat (Hanat), une déesse phénicienne porte aussi un nom similaire : « la maitresse des cieux élevés ». C’est une déesse guerrière qui est la maitresse des aigles parmi lesquels elle plane. Ce caractère la probablement suivie en Grèce où elle est devenue Athéna et cela explique pourquoi son attribut est la chouette, un autre rapace mais cette fois-ci nocturne. L’aigle tient souvent dans son bec un serpent. Ce serpent lui confère l’immortalité qu’il tient dans son bec ou dans ses serres. Le serpent est bien le symbole de l’immortalité qui permet de guérir et on le retrouve dans le caducée de la médecine. Le culte d’Anat était répandu en Syrie et en Palestine mais également en Egypte. Elle persiste jusqu’à l’époque hellénistique dans certains milieux phéniciens. Au début du VIIe siècle, elle n’est vénérée qu’avec certitude à Chypre. La rivalité d’Anat et du dieu Yam n’est qu’une autre version de la lutte entre Athéna et Poséïdon. Le texte bilingue de Lapéthos découvert sur un talon de lance dans un sanctuaire d’Athéna à Idalion prouve qu’Anat et Athéna étaient confondus.

Athéna est également une déesse de l’amour et de la guerre. Elle est représentée debout, le casque en tête, le bouclier dans la main gauche et le bras droit qui brandit une lance. Athéna est connue par sa naissance toute particulière. On raconte que Zeus après avoir avalé Métis sur le point d’accoucher, souffre d’une terrible mal de tête et qu’Héphaïstos lui fend le crâne avec une hache. Il en sort Athéna vêtue d’une armure, d’un casque et prête au combat. On la considère comme la déesse du tissage. Ce rôle est également attribué à la déesse aztèque Coyolxauhqui. Elle est la déesse guerrière sœur de Huitzilopochtli qui a poussé ses frères à décapiter sa mère. Huitzilopochtli sort armé du ventre de sa mère et tue ses frères, sa sœur et tout ceux qui avaient comploté contre sa mère. Cette naissance est céleste et identique pour la déesse guerrière hindoue appelée Kali. Celle-ci sort du front de Durga. Selon le texte Devi-Mahatmya, lors du combat contre Canda et Munda, la déesse Durga qui est assise sur un lion au sommet de l’Himâlaya est tellement en colère que sont teint devient noir et de son front jaillit Kâlî au visage terrible armé d’une épée et d’un lasso. Elle tient à la main un bâton multicolore, orné d’une multitude de crânes. Elle est vêtue d’une peau de lion. Elle est horrible à voir. Elle détruit énormément de démons, d’éléphants, et de chevaux qu’elle avale et déchire à belle dent. Tout comme Athéna, Saravastî sort du front de Bhrama. Elle est considérée comme l’épouse de Brahma. On la réprésente souvent avec le livre pustaka qui contient les formules du Sacrifice. Parmi ses attributs on retrouve notamment la fleur de lotus (padma). Les montures ou véhicules sont un lion, un oiseau l’anser qui est un oiseau aquatique et la monture de Brahma, le bélier ou le paon. Elle porte parfois une calotte crânienne appelée Kapäla. Certains textes remplacent Bhrama par Vishnou ou par Krishna.

Athéna - Musée du Vatican

Athéna - Musée du Vatican. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Athena_in_Vatican.jpg.

La fleur de Lotus semble être un symbole souvent associé à la déesse de l’amour et de la guerre. Lors de la rédaction de cet article, il me semblait que Lakshmi correspondait à l’archétype de la déesse de l’amour et de la guerre, néanmoins plusieurs raisons m’amènent à refuser aujourd’hui cette hypothèse. Je laisse l’ensemble des arguments qui m’avaient amené à tord à cette conclusion : « Lakshmi est une déesse hindoue, femme de Vishnu. D’après la Praçnottaramâlâ, ce sont des fleurs de lotus qui soutiennent Vishnu. Lorsque cette déesse a 2 bras, on la représente avec 2 lotus ou un lotus et un fruit. On a représenté cette déesse également entre 2 éléphants qui l’aspergent. Cette déesse est également vénérée en Indonésie. A Bali, un mythe raconte que Lakshmi à dû se soumettre à l’amour de Vishnou et elle en serait morte. Le riz est alors surgi de son nombril, après que son corps ait été enterré. Un autre partenaire sexuel de cette déesse est Agni Jatavedas (Agni est justement une image d’Horus, le fils d’Osiris). Cette déesse est également associée à Indra le roi des dieux, qui est le dieu responsable des orages et de la pluie. »

En effet aujourd’hui, Lakshmi apparaît à mes yeux comme une divinité distincte. Le principal argument est qu’elle est plus considérée comme la mère de l’humanité et des dieux. Ce rôle ne semble pas être associé généralement à la déesse de l’amour et de la guerre.

Lakshmi, la déesse hindoue au lotus. Source : http://users.skynet.be/lotus/lotus/lotus0-fr.htm

Qadesh également associée au lotus semble quant à elle davantage caractériser la déesse de l’amour. Elle est une déesse (d’origine perse introduite en Egypte) qui symbolise la volupté et le désir charnel. On la représente nue et souvent sur un lion. Elle tient dans ses mains à la fois des serpents et des lotus, attributs de l’érotisme. Le serpent qu’elle peut offrir symbolise l’immortalité confèrée au dieu qui partagera sa couche. Les serpents sont le symbole par excellence de l’immortalité par leur renouvellement de la peau. Les fleurs de lotus symbolisent la vie renouvelée.

La déesse de l’amour et de la guerre est célèbre par sa beauté légendaire qui rendit fou beaucoup d’hommes. L’Anat perse appelé Anahita est d’une envoutante beauté. Dans les textes, les adjectifs pour la qualifier sont les suivants : puissante, brillante, de taille élevée, majestueuse, jeune fille, belle, à la large ceinture, à la taille élancée, noble par son visage brillant, ornée d’un brillant diadème d’or, ornée d’un manteau du plus séduisant aspect couverts d’ornements d’or. On retrouve encore dans sa représentation une association au lion. Cette divinité fut propagée au Proche-Orient par les prêtres zoroastriens. Anahita est assimilée à Nana, une déesse d’origine suméro-akkadienne, qui est également représente flanquée de son lion. Elle fut adoptée par les peuples de Sogdiane. Toutes les déesses abordées plus haut sont toutes d’une beauté prodigieuse.

Au terme de cette étude, nous pouvons retracer une histoire autour de la déesse de l’amour et de la guerre. Celle-ci naîtra sous la forme de l’Athéna guerrière et représentée par l’astre Vénus colérique. Pendant une bonne partie de sa vie, la déesse de l’amour et de la guerre vivra dans la douleur du désir inassouvi, et d’un besoin constant de reconnaissance envers ses pères (An et Seth). Cette soif l’amènera probablement à étendre son influence et entrera en guerre contre d’autres dieux. Ce besoin d’attention se répercutera dans les très nombreux temples construits en son honneur de par le monde. Elle s’éprendra du dieu de la sagesse, de l’agriculture, de l’eau. Ce dieu est alors intiment lié à la déesse des enfers Ereshkigal appelée également Isis, Artémis,…L’union qui en découlera provoquera la mort du dieu et Ishtar devra subir le rituel aux enfers afin de s’absoudre de ces pêchés. Isis et Nephtys (Marie et Marie-Madeleine) seront les 2 grandes pleureuses du dieu mort qui seront gardiennes du corps d’Osiris. Horus naîtra et Nephtys deviendra sa nourrice mais également sa maîtresse. La disparition du taureau soleil survenue au moment de l’apparition de la lionne vénusienne le soir sera une image de ce qu’aura été le couple Enki avec la déesse de l’amour et de la guerre : un instant éphémère.

Voici un résumé des principales caractéristiques de la déesse de l’amour et de la guerre :

1) Une association à la mort :

- déesse qui descend aux enfers

- meurt et ressuscite

2) Un ensemble de fonctions associées

- l’amour

- la guerre

- déesse du tissage

- reine du ciel

3) Des traits physiques ou des caractères associés

- d’une beauté prodigieuse

- lionne

- né en sortant du crâne de son père ou de sa mère

- ailée

4) Une association avec des entités particulières

- 2 lions (chats)

- chevauche un ou deux lions.

- tueuse d’un dieu taureau.

- à la recherche d’un dieu.

- à la fois concurrente mais sœur d’une autre grande déesse.

5) De grands symboles

- la vulve

- un arbre

- Vénus

- le lotus

Sources bibliographiques :

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-  BAILEY G., CARDEN M., CLARKE P. & al., 2006. Mythologie : mythes et légendes du monde entier. Ed. de Lodi, Paris.

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- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem.

- DE GUBERNATIS A., 1879. La mythologie des plantes ou les légendes du règne végétal. C. Reinwald, Paris.

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- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher.

- FREU J. & MAZOYER M., 2009. Les hittites et leur histoire : le déclin et la chute du nouvel empire hittite. L’Harmattan.

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- MABIRE J., 1999. La légende de la mythologie nordique. Ancre de Marine, Louviers, France. 277 p.

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- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre.

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-   SCHMID C., 2003. A propos des premières images de la Tueuse de buffle : déesses et Krishnaïsme ancien. Volume 90, Numéro 90-91. pp. 7-67.

- TSAROÏEVA M., 2005. Anciennes croyances des Ingouches et des Tchétchènes : peuples du Caucase du Nord. Maisonneuve et Larose.

La mythologie hourrite

La mythologie hourrite est encore peu connue car nous n’avons pas encore trouvé les vestiges de la capitale hourrite. Ce peuple s’est installé dans le Sud de l’Anatolie (un autre nom est l’Asie mineure correspondant approximativement au Territoire de la Turquie actuelle). Un très grand nombre de leurs mythes furent repris par les Hittites (peuple qui s’est également développé en Anatolie). Comme nous n’avons pas retrouvé de textes religieux hourrites, la majorité des mythes proviennent des versions mésopotamiennes ou hittites. L’étude des textes anciens vont dans le sens d’un mélange à la fois des mythes hittites, hourrites et mésopotamiens. L’ensemble des textes de la mythologie hourrite sont repris sous l’appellation suivante « Le cycle de Kumarbi ». Ce recueil de textes est composé de 5 grands récits : le chant de Kumarbi, le chant de l’argent personnifié, le chant de Lamma, le chant d’Hedammu et le chant d’Ullikummi.

Localisation de la civilisation hourrite

Localisation de la civilisation hourrite. Source : http://antikforever.com/Cartes/carte_hourrites.gif

Nous pouvons tenter de résumer les textes de la mythologie hourrite en une histoire continue qui est malheureusement incomplète car des fragments de textes sont détruits. Au commencement le dieu Alalu est sur le trône divin. Anu (le dieu du ciel) se tient devant lui. Après neuf années, Anu détrône Alalu qui s’enfuit vers les terres sombres, dans le monde souterrain. Neuf ans plus tard, le dieu Anu ne supporte plus l’éclat du dieu Kumarbi, qui lui est dévoué. Anu s’enfuit comme un oiseau dans le ciel, mais Kumarbi l’en empêche. Il acquière la virilité d’Anu en l’empoignant par les pieds et en lui mordant les testicules. Anu le met en garde car il possède désormais un lourd fardeau, celui d’être imprégné des trois grands dieux suivants Teshub (le dieu de l’orage), Aranzah (le dieu fleuve Tigre) et du grand dieu Tashmishu. Kumarbi veut dévorer Teshub mais celui-ci se change en pierre de basalte et Kumarbi se blesse la bouche et les dents. Fou de colère, il se rend à Nippur. A l’issue d’une bataille (partie du récit manquante) Teshub devient le roi des dieux. Il a été aidé par le dieu du fleuve Tigre et le dieu Tashimushu enfantés par Anu et la Terre.

La suite du récit se retrouve en grande partie dans le chant d’Ullikummi. Kamurbi veut récupérer la royauté divine. Il songe à créer un rival pour contrer Teshub. A cette fin il répand sa semence sur un large rocher qui donne naissance à un monstre de pierre nommé Ullikummi. Celui-ci est chargé de briser Teshub et Tashimushu. Les déesses Irshirra sont chargées de transporter Ullikummi sur les genoux d’Enlil et ensuite sur l’épaule droite d’Upelluri (un analogue hourrite du géant grec Atlas). Le dieu-Soleil découvre le Monstre et informe Teshub, qui part aussitôt l’observer en compagnie d’autres divinités. Ištar tente de séduire Ullikummi mais en vain. Kumarbi fait réunir les dieux lors d’une assemblée car il est inquiet, mais il est déjà trop tard car le géant a atteint une telle taille qu’il est devenu invincible. On le qualifie alors de diorite de neuf mille lieues qui fait trembler la terre et le ciel. Teshub l’affronte mais il échoue. Ullikummi se charge d’abattre le dieu de l’orage mais également l’humanité toute entière (déluge). Ea se voit le défenseur de l’humanité lors de l’assemblée des dieux. Il emprunte aux dieux de la création le couteau qui a permis de séparer les Cieux de la Terre. Il parvient à séparer Ullikummi de l’épaule du géant Upelluri ce qui permet de réduire considérablement sa puissance. La fin de ce récit est indéchiffrable.

Teshub, Hepatu et Sharruma

Fresque à Hattusa du dieu Teshub, de la déesse Hepatu et de leur fils Sharruma. Source : http://www.travelblog.org/Photos/5557033

Ces récits sont très étranges et présentent d’étonnantes analogies avec d’autres mythes. Citons par exemple un mythe analogue en Phyrgie à la naissance d’Ullikummi : Papas (Zeus) fertilise une pierre nommée Agdos et celui-ci engendre un monstre hermaphrodite appelé Agditis. Mais le dieu le châtre en le faisant devenir Cybèle. On voit ici l’histoire d’une lutte entre 2 dieux primordiaux et on reconnaît l’intervention d’un être céleste Ullikummi qui causera le déluge. Sa taille est colossale, l’endroit de sa croissance est le ciel. Ea intervient de manière très symbolique en utilisant le couteau qui a permis de séparer le ciel de la terre (geste faisant référence à la stabilisation du parcours d’un astre dans le ciel). Il existe de nombreux mythes dans le monde qui attestent de la naissance d’astre/dieu colérique qui causera destruction et déluge. Zeus est également le père de cet astre car il l’a engendré. Le mythe de la création d’Athéna a exactement la même signification que celui de la naissance d’Ullikummi. En effet, Zeus avale la déesse qui porte Athéna. Par la suite Zeus souffle d’un terrible mal de crâne qui se fend et donne naissance à Athéna armée et prête au combat. Un autre mythe également grec nous parle d’Héraclès qui sauve Hésioné, la fille de Laomédon. Héraclès s’attaque au serpent des mers envoyés par Poséidon et se retrouve dans son estomac pendant 3 jours, au bout desquels il réussit à en sortir en découpant le monstre de l’intérieur. Il s’agit en fin de compte d’une renaissance attestée dans d’autres croyances telle que la Bible. Jésus dit en Matthieu 12:40 : « De même, en effet, que Jonas fut dans le ventre du monstre marin durant 3 jours et 3 nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la Terre durant 3 jours et 3 nuits ». Un autre récit grec nous parle de la naissance de Dionysos. Sa mère Sémélé est morte d’un coup de foudre. Zeus extrait l’enfant des entrailles de Sémélé et le place dans sa cuisse avant qu’il ne naisse une 2ème fois (d’où l’expression « né de la cuisse de Jupiter »). Dionysos aura une course folle et il parcourra le monde et enseignera l’agriculture à l’humanité.

Cette symbolique de l’expulsion d’un corps ou d’une tête est très clairement synonyme de la création d’un être dément, colérique qui parcourt le monde et qui provoque le déluge. Ce mythe est universel. De nombreux dieux présentent l’aspect d’un astre solaire (exemple l’oeil d’Horus) dément, colérique causant de nombreuses destructions et mort sur Terre. Ce thème mérite une très grande attention car il est à la base d’un fait mondialement attesté par les mythologies et pouvant expliquer l’origine du déluge et notamment la destruction de certaines grandes civilisations anciennes. Cet astre perturbateur est Vénus, l’étoile du matin mais également l’étoile du soir. Je ne le prouverais pas dans cet article mais probablement dans une recherche beaucoup plus approfondie. Je terminerai sur ce fait : Vénus est une planète très particulière. C’est le seul astre qui tourne dans un sens inverse à toutes les autres planètes du système solaire. De plus, la durée du jour est plus longue que son année (243 jours terrestres de rotation contre 224 jours terrestres  pour la période de révolution).

Sources principales :

- BAILEY G., CARDEN M., CLARKE P. & al., 2006. Mythologie : mythes et légendes du monde entier. Ed. de Lodi, Paris.

- LAROCHE E., 1963. Le dieu anatolien Sarrumma. Syria. Volume 40. Numéro 40-3-4. pp. 277-302.