Ninmah (Ninhursag) est l’arbre de la connaissance

Le jardin d’Eden est le verger dans lequel on rencontrait deux arbres extraordinaires : l’arbre de la connaissance et l’arbre de la vie et de la mort. Le premier emblématique de la tentation d’Adam et Eve est une entité féminine. Par le fruit défendu, Adam et Eve accèdent à une connaissance qui n’était réservée qu’à Dieu. Découvrons ici, au travers de ses nombreux noms, qui était cette divinité créatrice qui leur a transmis cette connaissance…

Un peuple de turcs de Sibérie orientale (les Yakoutes) raconte dans une légende (ROUX JP., 1967) que l’homme primordial vivait à côté d’un arbre merveilleux. Sa naissance était récente et il s’interrogeait sur son origine. Une femme dévoilée jusqu’à la ceinture jaillit de l’arbre et lui annonce qu’il sera l’ancêtre du genre humain. Elle va dès lors allaiter l’homme, celui-ci sent dès lors ses forces décupler. On rencontre très souvent ce récit chez les turcs. Dans certaines versions, on explique que « Le roi des arbres […] laisse parfois apparaître […] une déesse âgée, aux cheveux blancs comme neige […], aux seins gros comme deux outres, sortant de sa racine jusqu’à la ceinture ». Cette femme qui est la Grande Mère est appelée Ayisit pour les Yakoutes ou Umay pour les Altaï et les Khirghiz de Turquie.

L’écrit sans titre, un texte copte de la bibliothèque de Nag Hammadi (découvert en Egypte) nous décrit que l’arbre de la connaissance, situé à proximité de l’arbre de vie dans le nord du paradis, est doté de la puissance de Dieu. Cet écrit est étonnant dans ses différences avec la genèse et dans ses révélations concernant la création d’Adam et celles qui concernent sa mère Eve. Le paradis aurait été créé par la Justice au milieu des pierres. Adam a été créé par 7 grands archontes. Il est laissé seul et au bout de 40 jours il commence à se mouvoir sur terre. Eve est celle qui lui permettra de se lever et d’ouvrir les yeux. Adam l’appellera dès lors « Mère des vivants ». Suite à celà, les archanges décident de faire tomber Adam dans un sommeil et de l’instruire dans son sommeil pour qu’il croie qu’il est né de la côte d’Eve. Ils décident également de souiller Eve avec leur semence afin « qu’elle ne puisse plus retourner dans sa lumière ». Eve, puissante, se moque de leur dessein. Elle place un sosie d’elle-même à côté d’Adam et elle rentre dans l’arbre de la connaissance pour y demeurer. Dans la suite du récit, on précise qu’Eve « s’est faite arbre ». Les archontes aveuglés vont éjaculer leur semence dans la sosie d’Eve.

Ils s’approchèrent [d’Adam] et voyant le sosie de celle-là près de lui,
ils se hâtèrent, croyant que c’était la véritable Eve et ils osèrent s’approcher d’elle.
Ils la saisirent et éjaculèrent leur semence en elle.
Ils firent cela avec fourberie ; (la) souillant non seulement selon la nature,
mais abominablement, puisqu’ils souillaient l’empreinte de sa voix qui avait parlé avec eux auparavant en disant : « il y a quelqu’un avant vous ».
(Extrait de l’Ecrit sans titre, PAINCHAUD L., FUNK WP., BRITISH LIBRARY, 1995)

La création de l’homme est également attribuée à Belet-ili (Nintu) dans le poème d’Atraḥasîs. Ce récit a d’abord été connu par une des épaves de la Bibliothèque d’Assurbanipal (version de Kasap-Aya qui est la plus longue). D’autres versions, notamment celle du British Museum, corroborent des pans entiers de ce récit. Belet-ili y est qualifiée de déesse de l’utérus. C’est la sage-femme des dieux. Suite à la révolte des Igigu contre le souverain des dieux Enlil, il est décidé dans l’assemblée des dieux que Belet-ili soit chargée de créer un prototype d’homme pour assurer la corvée des dieux. Elle est accompagnée par Enki notamment qui est le seul capable de purifier tout l’argile. Les différentes versions la qualifient notamment ainsi : Dame des dieux, Dame-de-tous-dieux (Bêlet-kala-îlî), Mammi, Mammi l’experte,…

« Or, une fois rassemblées [les mat]rices, Nintu [se tena]it là :
[Elle co]mptait les mois de prégnance
Jusqu’à ce qu’en la salle-aux-destins on annonçât le dixième.
Ce dixième mois arrivé, elle dédaigna le « bâton » ( ?) et découvrit ( ?) le bas-ventre ( ?) :
Son visage brillait de joie !
Puis elle se couvrit la tête et fit la sage-femme :
Elle se ceignit les lombes, prononça une bénédiction,
Traça un trait-de-farine et mit en place une paroi-de-brique, (en disant) :
‘C’est moi qui l’ai produit, qui l’ai fait de mes mains !
Qu’en la maison de la ‘consacrée, la Sage-femme soit en joie !
Partout où quelque parturiente accouchera,
Ou qu’une jeune-mère se débarrassera d’elle-même,
La paroi-de-brique devra rester en place neuf jours,
Pendant lesquels sera à l’honneur Nintu-la Matrice.’ »
(Poème d’Atraḥasîs, morceau paléo-babylonien du British Museum, BM 92608, traduction provenant de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Un des tablettes du poème d'Atrahasîs. British Museum. Source : wikipedia.

Comme on le découvre ci-dessus, Belet-îli (Nintu) est la déesse de la matrice et de l’enfantement ; dans le texte « Ligal.e, ou Ninurta et les pierres » il en est de même pour la mère de Ninurta appelée Ninmaḥ. Cette œuvre longue de 729 lignes a été entièrement recomposée grâce à pas loin de deux cent témoins qui sont des tablettes ou des fragments (BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993). Dans ce récit, Ninurta attriste sa mère Ninmah qui avait été l’épouse d’Enlil à cette période. En effet, Ninmah reproche à son fils « d’être passé prestement devant elle lorsqu’il eut triomphé, d’être passé devant elle sans même lui accorder un regard ». Les propos qu’elle tient à l’égard de son fils sont forts :

« Une fois, cependant, il attrista le cœur d’une femme : sa mère, Ninmaḥ, qui en perdit le sommeil, sur sa couche où, se souvenait-elle, elle l’avait conçu !
Son corps vêtu d’une toison de laine, semblant une brebis, une brebis pas encore tendue.
Elle se complaignait aigrement que lui fût fermée la Montagne :
‘Le seigneur (disait-elle), dont la Montagne n’a pu soutenir l’auguste puissance,
Le sublime Champion, que nul ne peut approcher quand sa fureur s’enflamme,
Tempête qui s’abat, déversant tout son venin sur la terre, le Seigneur, le ‘souffle’ d’Enlil, digne de la couronne, le champion trop haut placé pour recevoir des ordres…’ »
(Ligal.e, ou Ninurta et les pierres morceau – ligne 370-375 , traduction provenant de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Ninurta est à l’opposé plein de bienveillance envers sa mère « qui a voulu gagner la Montagne et le suivre jusque dans la contrée rebelle même au milieu des horreurs de la guerre ». Il lui donne dès lors le titre de la dame des monts (Nin hur. Sag). Ninurta raconte que les montagnes sont la résidence de sa mère et que ses vallonnements produisent des herbes aromatiques et que les franges fournissent du vin et du miel. Sur les pentes des montagnes croissent cèdres, cyprès, genévrier et buis. Ses montagnes sont le berceau d’un jardin produisant de beaux fruits mûrs. Ce jardin peut faire penser au jardin d’Eden et celà se confirme lorsqu’on étudie les tablettes de Kharsaǧ. Ces textes ont été découverts en Irak au 19ème siècle et ils datent du 3ème millénaire avant Jésus-Christ. Anton Parks a confirmé la localisation du jardin d’Eden sur les hauteurs de Turquie (monts KARA-DAĞ dont le nom est très proche de la cité de Ninmah invoquée dans les tablettes de Kharsaǧ). Je cite ici pour référence les traductions françaises des tablettes de Kharsaǧ réalisées par Anton Parks. Elles sont disponibles depuis octobre 2011 dans son étude intitulée : « Eden ». Ninhursaǧ y est dénommée la « Dame serpent » et Enlil « le « splendide serpent aux yeux brillants ». Nous découvrons dans ces tablettes une description très élaborée de ce jardin et les premiers temps de l’humanité qui rampait encore à 4 pattes. Ninhursag est la reine de la cité. Enki est chargé d’appliquer les ordonnances d’Enlil. Il apprend à l’humanité que « le fer ne sert pas à tuer mais à couper du bois ». Je ne peux m’attarder sur cette œuvre extraordinaire tant les passages intéressants sont nombreux. L’étude des tablettes de Kharsag nous confirme le rôle de Ninmah en tant qu’arbre de la connaissance dans le jardin d’Eden, celui-ci étant localisé dans les montagnes du nord de la plaine mésopotamienne.

Ninmah (Ninhursaǧ) a été l’épouse d’Enlil, mais d’autres textes anciens nous apprennent qu’il n’en fut pas toujours ainsi. En effet le poème « Enki et Ninmah » nous raconte qu’Enki fut également l’époux de Ninmah en Dilmun (peut-être les îles de Baḥraïn-Failaka). Le poème « Ligal.e, ou Ninurta et les pierres » n’est y pas contradictoire à cette idée lorsqu’on sait que Ninmah lie l’orgueil de son fils à celui de son père. Ceci est un indice qui peut laisser penser que cette déesse ne fut pas toujours unie à Enlil. Cette idée est confirmée notamment par le poème « Enlil et Ninlil ». Ce poème est connu par une vingtaine de manuscrits fragmentaires retrouvés à Nippur (BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993). Il précise que Ninlil est la Jouvencelle d’Enlil et que Nunbaršegunnu est l’Ancienne d’Enlil. Un jour, Nunbaršegunnu avertit Ninlil encore vierge afin qu’elle ne croise pas le seigneur au regard luisant sous peine d’être mise enceinte (noter l’appellation étonnamment proche du nom donné à Enlil dans les tablettes de Kharsaǧ). Dans un premier temps, elle refuse les avances d’Enlil en expliquant notamment que sa mère et son père ne l’accepteraient pas. A l’aide de son page Nuska qui lui fournit une barque (son architecte de l’Ekur), Enlil parvient à la rejoindre et à la féconder. L’assemblée des dieux vont dès lors le bannir.

Tablette Enki et Ninmah

Tablette sumérienne "Enki et Ninmah" localisée au Musée du Louvre. Source : http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=obj_view_obj&objet=cartel_24697_32848_05-525968.jpg_obj.html&flag=true.

En respectant l’idée selon laquelle les mythologies sont dérivées les unes des autres, nous retrouvons un passage évocateur de l’apparition de la nouvelle épouse d’Enlil dans l’hindouisme. Ninmah y porte le nom de Saravastî (Sâvitrî), celle-ci étant considérée comme la déesse hindoue de la sagesse et de la connaissance. Dans un distique du Matsya Purâna (WILKINS W. J., 2006), on dévoile que Sâvitrî délaisse Brahmâ alors qu’elle est nécessaire pour l’accomplissement de sacrifices afin de préserver la verdure et la vigueur des trois mondes. Un prêtre est chargé d’aller la chercher mais il n’y parvient pas. Pour accomplir les rites, Indra se met à la recherche d’une nouvelle épouse. Il rencontre une laitière appelée Gâyatrî portant un pot de beurre qui était jeune, belle et souriante. Celle-ci devient son épouse. Elle est emmenée dans les appartements de  Sâvitrî pour être parée des plus beaux vêtements et bijoux. C’est alors qu’arrive sur le lieu du sacrifice Sâvitrî. Celle-ci voit la laitière dans ses appartements et les prêtres occupés à réaliser les rites pour le sacrifice et elle rentre dans une colère folle. Il semble que ce récit explique bien des choses et je vous reporte ici la traduction en partie réalisée par WILKINS W. J., 2006 :

« Oh Brahmâ, dit-elle, as-tu toi-même conçu si coupable dessein que tu veuilles me répudier, moi, ta femme légitime ? N’as-tu aucune honte à te laisser pousser, par amour, à un acte aussi condamnable ? Toi que l’on dit père des dieux, des vénérables sages, comment peux-tu agir ouvertement d’une manière qui, n’en doute pas, suscitera la dérision dans les trois mondes ? Mais comment montrer mon visage ou, délaissée par mon époux, me donner le titre d’épouse ? »
Un peu plus loin dans le récit :
« Sâvitrî s’exclama : ‘ ¨Par les pouvoirs que j’ai acquis de la pratique du tapas, puisse Brahmâ ne jamais être adoré en aucun temple ni aucun lieu, si ce n’est un seul jour par an. […] Et quant à toi, Indra, qui menas cette laitière à Brahmâ, tu seras enchaîné par tes ennemis, retenu en terre étrangère, et tes ennemis occuperont la cité’. Elle dit encore s’adressant à Vishnu : ‘Et toi, qui l’as donnée en mariage à Brahmâ, tu naîtras parmi les hommes, par la malédiction de Brhigu, et tu endureras le supplice de voir ta femme ravie par tes ennemis ; longtemps aussi tu erreras, humble gardien des troupeaux !’ »
Encore un peu plus loin dans le texte :
« Après avoir prononcé ces malédictions, Sâvitrî quitta l’assemblée, suivie de Lakshmî et des autres déesses, qui annoncèrent très vite leur intention d’y retourner. Sâvitrî, s’enflammant de colère, leur parla en ces termes : ‘Puisque maintenant, Lakshmî, tu m’abandonnes, puisses-tu ne jamais mener une existence stable et toujours demeurer avec le vil, l’inconstant, le méprisable, le criminel, le cruel, l’insensé, le barbare ! Quant à toi, Indrânî, (autre nom de Gâyatrî) quand Indra se verra accuser d’un meurtre d’un brahmane parce qu’il aura tué le fils de Tvashtri, alors Nahusha obtiendra son royaume et s’écriera, désireux de t’obtenir aussi : ‘Ne suis-je pas Indra ? Pourquoi donc la jeune et la belle Indrânî ne veut-elle pas de moi ? Si je ne l’obtiens pas, j’exterminerai tous les dieux’ ».

L’arbre de la connaissance Ninmah fut l’une des reines du monde avec son époux Enlil. Elle était la mère des Anunnaki. Sous les traits de Ninhursaǧ, elle symbolise une femme attachée aux Montagnes de Kharsag dans lequel fut implanté le jardin d’Eden. Dans ce paradis terrestre, elle a animé l’homme et elle lui a permis de distinguer le bien du mal et d’ainsi ouvrir son intellect. Adam et la nouvelle Eve vont devoir quitter ce paradis. Lorsqu’Enlil s’unit à sa nouvelle épouse, Ninmah est folle de colère mais finit par accepter cette situation. En Dilmun, elle deviendra temporairement l’épouse d’Enki, un grand généticien. Par ses nombreuses tentations et aventures, la confiance que Ninmah lui portait disparaitra. Elle lui retirera ainsi son « regard de vie ». Mais elle finira par lui pardonner ces infidélités en participant notamment à son embaumement sous les traits de Serkit (déesse des naissances) avec Hathor, Nephtys et Neith. Cette déesse matrice restera à tout jamais une des mères de l’humanité et également des dieux.

Sources bibliographiques

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- DUSCHESNE-GUILLEMIN J., 1986. Origines iraniennes et babyloniennes de la nomenclature astrale. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 130, numéro 2. pp. 234-250.

- O’BRIEN C & JOY O’BRIEN B., 1999. The genius of the few. Dianthus Publishing Limited, The Pool House, Kemble, Cirencester, England. 372 p.

- PAINCHAUD L., FUNK WP., BRITISH LIBRARY, 1995. L’écrit sans titre. Traité sur l’origine du monde (NH II, 5 et XIII, 2 et Brit. Lib. Or. 4926 [1]). Les presses de l’université Laval, Québec, canada. 622 p.

- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre. 516 p.

- ROUX JP., 1967. Le lait et le sein dans les traditions turques. L’Homme. Volume 7, numéro 2. pp. 48-63.

- WILKINS W. J., 2006. Mythologie hindoue, védique et pouranique. L’Harmattan. 398 p.

Et un bouquin incontournable qui complète depuis peu (le 26 novembre 2011) cet article :

- PARKS A., 2011. Eden. Editions Nouvelle Terre. 264 p.

Le mythe de la création d’Adam et Eve

La version la plus connue concernant la création de l’homme et de la vie d’Adam et Eve au paradis est celle de la Genèse. Pourtant un nombre considérable de textes hors Bible apportent des éclaircissements à cette histoire. En remontant aux plus vieilles traditions des mythologies, nous apprenons que les hommes ont été créés pour remplacer des dieux. L’Adam est ainsi considéré comme un animal créé au service de Dieu. L’Hypostase des Archontes (texte qui fait partie du codex de Nag Hammadi), raconte qu’on donne le nom d’Adam à l’homme car on l’avait trouvé « rampant sur la terre ». Ceci est d’autant plus vrai qu’Ádam signifie animal en sumérien. Les textes mésopotamiens sont très précis quant à l’origine de la création de l’homme. Un passage du texte mésopotamien « Enki et Ninmah » en est un très bel exemple :

« Alors Nammu, la Mère des origines, la génitrice des dieux, répéta à son fils Enki leurs lamentations : ‘Tu restes couché à dormir sans briser ton sommeil, mais les dieux, tes créatures, celles que tu as formées, te font des reproches ! Quitte ton lit, mon fils applique tes aptitudes avec entendement et fabrique des remplaçants aux dieux pour qu’ils cessent de besogner !’. Enki sort de son lit à la suite de la parole de sa mère Nammu. L’intelligent, le Sage, l’habile, le créateur fabriqua alors une Siensišár qu’il plaça à ses côtés et qu’il examina intensément. Après avoir réfléchi adroitement, Enki, le créateur de la nature, s’adressa à sa mère Nammu : ‘Mère, la créature que tu as évoquée sera prêtre au travail des dieux lorsque tu aura pétri du IM (‘l’argile’). […] Les Siensišár produiront des formes à partir de cet IM. Alors, lorsque tu souhaiteras lui modeler le Medím (‘le façonnement de la charge’ ou ‘du destin’), Ninmah t’assistera ainsi que Ninim’ma, Šuzian’na, Ninmada, Ninbara, Ninmug, Musargaba, Ninguna, [elles] seront toutes tes assistantes. Mère tu arrêteras son Medím [à la créature] et Ninmah lui ordonnera d’oeuvrer pour les dieux’ »
(Traduction provenant d’Adam genesis d’Anton Parks).

Dans un souci de comparaison et d’éclaircissement des textes abordés ici, le récit de la Genèse (création d’Adam jusqu’à l’expulsion d’Adam et Eve) est résumé ci-dessous :

La Genèse nous parle de la création de l’homme et de l’introduction de celui-ci dans le jardin d’Eden, un verger situé en amont des 4 grands fleuves suivants : le Pishôn, le Gihôn, le Tigre et l’Euphrate. Adam est placé en Eden pour le cultiver et le garder. Il peut manger les fruits de chaque arbre du verger sauf celui de l’arbre de la connaissance sous peine de mort. Dieu façonna une femme à partir d’une des côtes d’Adam pour lui venir en aide. Le serpent, l’animal le plus rusé de tout le jardin incite Eve à manger le fruit de l’arbre de la connaissance en lui expliquant qu’ils ne mourront pas et qu’ils pourront discerner le bien et le mal comme des dieux. Eve en mange avant d’en donner à son mari. Cet acte a pour conséquence qu’ils voient qu’ils sont nus. En punition Dieu maudit le serpent, la femme devra enfanter dans la douleur, l’homme est condamné à vivre dans la sueur du travail et « à retourner à la glaise ». Adam et Eve sont expulsés du jardin et les chérubins sont postés à l’entrée pour garder le chemin de l’arbre de vie.


En conséquence, Adam et Eve sont bannis de l’Eden et Dieu les condamne à la souffrance du travail, à la douleur de l’accouchement. La Genèse est précise quant à l’âge qu’aurait eu Adam à sa mort : 930 ans. Notre espérance de vie est dérisoire à côté de la sienne, ceci est lié à une dégénérescence invoquée notamment dans « Le livre d’Adam et Eve (version géorgienne) ». La « nature lumineuse » a été retirée lors de la Création de la nouvelle lignée humaine. Ceci a pour conséquence qu’ils sont soummis à la soif, à la faim, et à la douleur de l’accouchement alors que ce n’était pas le cas avant. Dieu signale que « toute chair qui a besoin de nourriture et d’eau pour exister ne peut être dans le jardin ».

Dans un premier temps, certaines versions nous rapportent qu’Adam et Eve vont tenter de retourner dans le paradis (notamment « le livre d’Adam et Eve, version géorgienne de Vita Adae et Evae »). Leur vie en dehors du paradis est abordée avec des précisions intéressantes dans « le conflit d’Adam et Eve avec Satan ». Cette version est produite en milieu égyptien. Elle est originellement arabe et traduit en éthiopien mais également présent en partie dans le Coran et dans le Talmud. Il nous précise qu’Adam et Eve, une fois expulsés de l’Eden, vont aller habiter à l’ouest dans une caverne d’une montagne rocheuse. Cette caverne correspond au Shéol dont on parle dans la Bible. Dans « le livre des témoins ou des veilleurs » (texte apocryphe de la bible éthiopienne qui remonterait au IVème siècle avant JC), on décrit – en prenant pour référence Jérusalem – qu’à l’occident se trouve des grottes et des cavernes qui abritent l’esprit des morts jusqu’au Jugement. Tous les morts y sont rassemblés jusqu’à l’avènement de Dieu. A l’Orient se trouve le Paradis. Pour ne pas abandonner complètement le couple, Dieu demande à ses anges d’apporter dans la caverne des biens provenant du jardin (or, encens et myrrhe). Dans ce texte cette caverne est appelée la cave aux trésors ou aux secrets. Cette cave est le lieu d’enterrement d’Adam et Eve et plus tard un lieu de recueillement. La vision négative que l’on a des enfers est certainement liée à la punition de Dieu envers le couple d’humains qui sera expulsé de l’Eden et qui vivra et sera enterré aux enfers.

Lorsqu’Adam est sur son lit de mort, « la vie grecque d’Adam et Eve » (ou Apocalypse de Moïse) et « la vie latine d’Adam et Eve » (Vita Adae et Evae) nous apprennent que leur 3ème fils Seth se propose pour retourner en Eden afin d’y chercher un des fruits de vie éternelle. Ce fils est celui qui remplacera Abel tué par son frère Caïn. Adam refuse en expliquant l’expérience tragique du serpent. Il prie néanmoins Eve et Seth de trouver un arbre dont l’huile pourrait le soulager des peines de sa maladie. De retour au Paradis, Eve et Seth vont implorer Dieu. L’huile leur sera finalement transmise par Michael (Dans la vie latine d’Adam et Eve, Michael refuse de donner cette huile mais accepte de donner nard, crocus, calame, cinabre, plantes aromatiques pour la célébration d’un rituel). On réalisera un rituel pour le corps d’Adam en Eden. Ce rituel est celui qui devra être suivi par les humains dans toutes les obsèques. On apprend dans ce texte qu’Eve assume la responsabilité de la faute commise en Eden : « Mon seigneur Adam, donne-moi donc la moitié de ta maladie à assumer, car c’est à cause de moi que tu te trouves dans des peines ». (IX, 2 ; cf X, 2 ; XXXII, 1-2). Elle relativise sa faute en expliquant qu’elle s’est laissée trompée par le Diable qui a pris l’apparence du serpent. Celui-ci va lui-même cueillir le fruit en échange qu’Eve en donne également à son mari. Lorsqu’elle mange le fruit, elle se voit nue (conforme à la Genèse). Mais il est précisé également qu’elle dénudée de la justice dont elle était revêtue. Quand Adam revient, il est dit qu’ « Eve ouvre la bouche mais c’est le diable qui parle » (XXXI, 1).

Pour conclure, dès sa création, Dieu considère l’homme comme un animal. La Bible est construite de manière à culpabiliser l’homme quant à sa condition et le contraint à l’accepter. Néanmoins de nombreux textes complètent cette vision en considérant que la faute est plus celle du plus rusé des animaux de l’Eden, à savoir le serpent. La Bible a contribué à diaboliser cet être, alors qu’une partie des textes abordés ici distinguent très clairement Satan du serpent biblique. Celui-ci étant Enki, le Seigneur de l’entendement ou en d’autres mots l’animal le plus rusé de l’Eden. Je ne peux pas terminer cet article sans insister sur l’importance des textes et des versions parallèles ou antérieures à la Bible pour éclaircir la vision réductrice que l’on peut avoir de ce paradis terrestre. Les tablettes de Kharsağ permettent notamment de confirmer la matérialité de cet Eden et le rôle attribué au serpent Enki et au Satan Enlil.

Sources bibliographiques

- BAUDRY G-H., 2000. Le péché dit originel. Editions Beauchesne. 411 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem.

- DENIS A-M., 1970. Introduction aux pseudépigraphes grecs d’anciens testaments. E.J. Brill, Leiden, Netherlands. 346 p.

- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre. 516 p.