Le temple principal de Kôm Ombo dédié à Haroëris et à Sobek

A 40 km au Nord d’Assouan, le temple de Kôm Ombo domine la rive droite du Nil. Le nom ancien de ce tertre (« Kôm ») est Nb(j)•t, soit Nebyt. Ce Nom s’est transformé progressivement par l’ajout d’une voyelle ou d’une consonne en Jmb (démotique), en Embw (copte) et en Ombo (grec et latin). Il ne faut pas confondre Nb(j)•t avec la ville de Seth entre la Thèbes occidentale et Denderah qui est mentionnée dans un passage du Texte des Pyramides. Les premiers passages relatifs à Kôm Ombo n’apparaissent qu’à la Première période intermédiaire.

Vue aérienne (via google maps) et schématisation des ruines de Kôm Ombo. Le temple principal est structuré en 3 grandes parties, dont seules les décorations sont datées précisément : le naos ou le temple proprement dit ; le pronaos avec sa grande salle hypostyle délimité par le second mur d’enceinte, six chapelles percent la paroi nord de celle-ci ; la cour entourée du premier mur d’enceinte. Les coordonnées des constructions de ce site sont les suivantes : 24°27'7.87"N, 32°55'42.08"E.

Les temples de Kôm Ombo ont été déblayés par le Service des Antiquités en 1893. Ils datent de l’époque post-pharaonique. L’état de délabrement actuel est dû en partie par les hommes qui ont occupé le lieu et qui s’en sont servis comme carrière. Le Nil a également rongé le plateau détruisant ainsi le montant ouest de la grande porte et une bonne moitié du mammisi.  L’ensemble de Kôm Ombo était entouré à l’origine par un mur ancien de briques, dont il ne reste qu’une infime partie encore intacte. Le mur actuel a été construit après le déblaiement. Le temple principal, dédié à Sobek et à Horus le Grand, est orienté nord-est/sud-ouest. Quelques édifices l’entourent : à l’ouest le mammisi (non visible sur la carte ci-dessus) et la grande porte d’entrée dont seul le montant subsiste ; à droite en passant par cette porte la chapelle d’Hathor ;  au sud les vestiges d’un puits ptolémaïque ; et au nord-ouest le reposoir, deux puits romains avec un bassin, la « porte romaine », des colonnes, la base d’une église copte et un presbytère copte.

Le temple principal présente la particularité d’être divisé en 2 parties parfaitement symétriques. On ne peut malgré tout pas par parler d’un temple double car les textes (principalement des monographies), décrivant le temple majeur de Kôm Ombo, précisent notamment « temple d’Haroéris et Sobek, seigneurs d’Ombo. On retrouve également des restes d’inscriptions associant les 2 divinités. Les sanctuaires présentent la particularité d’associer l’ouest ou l’est à l’une ou l’autre divinité, alors qu’il n’y a pas de partage exclusif sur les parois des autres salles. Certains considèrent que la partie gauche (nord) est dédiée à Haroëris, sa femme Tasenetnéféret et leur fils Penebtaoui, tandis que la partie droite (sud) est dédiée à Sobek, son épouse Hathor et son fils Khonsou. L’état de conservation des salles ne permet pas d’être catégorique.

Façade du temple principal de Kôm Ombo

Photo de la façade se la Grande Salle hypostyle à Kôm Ombo. (prise de vue le 22 novembre 2011).

Haroéris (Transcription grecque de Ḣr-wr, Horus le Grand ou Horus l’ancien) de Kôm Ombo, est un dieu faucon guerrier et purificateur. Un mythe révèle que les 2 yeux d’Haroéris sont le soleil et la lune, tandis que la version héliopolitainne  racontent que les enfants d’Atoum-Rê sont ses enfants-yeux Shou et Tefnout. Un texte assez étonnant, traduit par Adolphe Gutbub, provenant du naos du temple de Kôm Ombo nous précise le caractère guerrier d’Haroéris. Ce récit nous décrit une traque de rebelles qui s’étaient réfugiés dans la butte d’Ombo. Rê, Haroëris, et Harsiesis (Horus le jeune) se rendent dans les temples d’Ombo. Un espion envoyé par Thôt à la demande de Rê trouve 257 ennemis sur la rive du « Grand Lac » (peut-être le Nil). Apparemment ces ennemis émettent des calomnies à l’encontre de leur père (Rê ou Haroëris ?), selon ce que l’espion peut entendre. Rê souhaite qu’un dieu puisse les massacrer tous jusqu’au dernier. Thôt répond alors : « C’est Haroëris, qui réside ici, et (qui est aussi) le dieu Shou, fils de Rê ; il est le maître du massacre de la terre entière ; qu’il aille donc contre eux et qu’il accomplisse un carnage parmi eux ». Le passage se termine ainsi : « On le convoqua en présence de Rê, et Rê lui donna sa force ; il le munit d’armes de combat et de tout équipement de guerre. Le visage d’Haroëris devint cramoisi, sa majesté fut en rage, tous ses membres se mirent à trembler, car il était en fureur, ses couteaux attaquant ces méchants ennemis, être au cœur intrépide pour repousser les rebelles. » (Passages provenant de « Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, II. Mythes, contes et poésies par  LALOUETTE C., 1987 »). Cet épisode se rencontre également dans le temple d’Esna. Le texte décrit qu’une guerre s’est déclarée à la suite d’un grand bouleversement planétaire. Les rebelles ont entendu un jour les paroles de Rê en amont et à l’ouest de Per-Neter (la maison de dieu), le lieu dans lequel Rê s’est réfugié pour se cacher de ses ennemis. Cet endroit est appelé le « château d’Ombo » dans le texte de Kôm Ombo, ou « le très grand château du dieu caché » pour la version d’Esna.

Scène de purification du pharaon par Horus le Grand (à gauche) par Thôt (à droite), sur la façade de la Grande salle hypostyle du temple principal de Kôm Ombo. Sobek (derrière Horus le Grand) est coiffé ici par 2 plumes recourbées avec présence de cornes de bélier et d’un disque solaire. Photo prise le 22 novembre 2011.

Sobek est quant à lui, le dieu crocodile vénéré à Kôm Ombo et également dans la région de Fayoum. On peut également l’identifier au dieu grec Souchos. C’est un dieu des eaux, de la fertilité. Dans les époques les plus récentes, il devient une réplique de Rê sous le nom de Sobek-Rê et se confond avec d’autres dieux tels qu’Horus le Jeune, Osiris, Ptah, Khnum, Amon, Khonsou et Hâpy. Dans les Textes des Pyramides, le papyrus Tebtynis du Fayoum et le papyrus de la Bibliothèque nationale de Strasbourg n°2 et n°7, Sobek est le fils de Neith. Dans ces textes, celle-ci est également appelée Chedit, Mehet-Ouret et Isis. Elle prend les traits d’une vache. On apprend à Kôm Ombo que Sobek est vénéré à Crocodilopolis. Cette ville, appelée Chédit en égyptien, est située au sud-ouest de Menphis dans la région de Fayoum. Selon plusieurs écrits égyptiens (« connaître l’occident », les textes des Pyramides, le texte des Sarcophages,…), Sobek vivrait dans la région de Bakhou. La montagne de Bakhou est originellement la montagne, localisée en Lybie, derrière laquelle se couche le soleil. Néanmoins cette région désigne également au Nouvel Empire la chaîne arabique. Les égyptologues envisagent également, vu le très grand nombre d’inscriptions, un grand centre de culte dans la ville de Sumnu, bien qu’elle ne soit pas encore localisée. Même si le culte de cette divinité a été fort répandu, il semblerait que ce n’était pas toujours le cas comme le suggère le papyrus de la Bibliothèque nationale de Strasbourg n°2 et n°7 qui décrit Sobek comme : « le secret de la vache-ahet, le fils ainé de Mehet-Ouret ». Selon cette description, on pourrait se demander si Sobek n’était pas un des nombreux noms d’Horus. Le papyrus VI du Ramesseum (puits tombal situé derrière le temple de Ramsès II), confirme ce retour au mythe osirien que Sobek semble incarner. La prudence reste de mise, étant donné la constante évolution des la mythologie égyptienne.

Sobek de Chedit, grand chasseur,
Mâle ( ?) des dieux, dont l’attaque est féroce,
Grand […] vigilant, rapide, aux dents aiguës,
Qui saisit grâce à sa puissance, puissant par son baï.
Noun prend soin de toi à l’intérieur du Grand-Bassin.
Isis te guide (vers) l’horizon, […].
Sobek de Chedit se lève dans la région de l’horizon
Vers […] les offrandes de la Double-Vérité.
(Deuxième hymne du papyrus VI de Ramesseum, ligne 71 à 77. Traduction provenant de BARUCQ A. & DAUMAS F., 2009).

 Sobek à Kôm Ombo

Dernier pilier de la colonnade est de la cour du temple principal de Kôm Ombo : Sobek avec l’une de ses coiffes caractéristiques.

Les textes de Kôm Ombo sont très variés : on y retrouve des scènes d’offrandes, des hymnes dédiées à des divinités, des recommandations destinées aux prêtres et souvent localisées sur les montant des portes, des textes dédiés aux pharaons et énumérant les travaux exécutés sous son règne, des textes astronomiques présentes sur le plafond du pronaos, « des hymnes d’exhortation à la crainte divine », des calendriers très précis sur le déroulement de l’année liturgique entre les fêtes. Pour être complet, les récits mythiques décrivant les rapports entre divinités nous précisent notamment : le récit du premier combat et du deuxième combat de Shou contre les ennemis de Rê abordé plus haut, le récit de la création d’Osiris à Kôm Ombo, le mythe de la déesse Tasentnefert (la femme d’Haroéris), le mythe des enfants-yeux de Rê,… Bien que l’ensemble des scènes présentées sont parfois moins élaborées que celles du Nouvel Empire, elles véhiculent des informations importantes qui se recoupent souvent par les Textes de Pyramides.

Un magnifique calendrier, situé dans la salle des offrandes, illustre leur système de numérotation égyptien (voir ci-dessous). Il est réparti sur 12 mois de 30 jours et divisé en 3 grandes saisons : 4 mois d’inondation du Nil, 4 mois de germination et développement des cultures et 4 mois de récoltes. Etonnamment, le calendrier égyptien n’est composé que de 360 jours. Contrairement aux Mayas, les Egyptiens ne représentent pas le zéro. De plus leur système de numération est en base 10 comme nous.

Base de la numération égyptienne

Le système hexadécimal égyptien (voir ci-dessous) est composé comme suit : 1 (bâtonnet), 10 (anse de panier), 100 (rouleau de papyrus), 1000 (fleur de lotus), 10 000 (doigt pointant le ciel), 100 000 (têtard), 1000 000 (dieu agenouillé supportant le ciel), 10 000 0000 (supposition sur ce dernier hiéroglyphe). Ce dernier hiéroglyphe appelé šn est le symbole de l’éternité qui est à l’origine du cartouche des pharaons. Le cercle s’est transformé en ellipse afin d’y accueillir les hiéroglyphes du pharaon en son sein. On peut remarquer que ce symbole est présent dans de très nombreuses mythologies : mythologie nordique avec (Cernunnos), mythologie maya (voir codex de Borbonicus à la planche 14), mythologie assyrienne (voir la stèle d’Ishtar posée sur 2 lions au British Museum), mythologie égyptienne (notamment sur un nombre considérable de sarcophages),…

Calendrier de la salle des Offrandes du temple principal de Kôm Ombo. Sur la droite de l’image, on reconnaît les unités et les dizaines égyptiennes.

Les scènes du temple principal de Kôm Ombo témoignent également de la médecine avancée des égyptiens (voir les instruments de médecine ci-dessous). En effet, cette connaissance proviendrait du dieu scribe Thôt-Djehouty. Celui-ci aurait transmis son savoir aux égyptiens. De nombreux papyri décrivent cette connaissance très élaborée. Je cite comme référence le papyrus d’Edwin Smith qui est un traité de médecine composé de descriptions anatomiques détaillées de nombreuses pathologies. Il aurait été écrit par le célèbre ministre et architecte Imhotep du pharaon Djoser (il serait le fils de Ptah et d’une mortelle selon la mythologie). Les égyptiens pratiquaient depuis plusieurs millénaires avant nous la dentisterie : des momies avec des plombages et des prothèses dentaires ont été découvertes. Le papyrus d’Ebers précise de nombreux remèdes contre les odontalgies, les gingivites, les ulcérations, les abcès et les pulpites. Ce papyrus décrit notamment des préparations de dentifrices destinées à raffermir les gencives. Un couloir de ronde du temple principal de Kôm Ombo est composé d’un magnifique panneau sur lequel figure Isis en position d’accouchement et des instruments de médecines (balances, sondes, pinces, bistouris, cf ci-dessous). Le mécanisme de reproduction était connu au niveau microscopique, compte tenu de certaines fresques sur lesquelles nous pouvons observer des spermatozoïdes et des ovules (voir la photo ci-dessous). Ils ont inventé les tous premiers tests capables de discerner le sexe sur base de l’urine et de préparations à base d’orge ou de blé.

Tombe d'Aménophis II

Représentations d’ovules et de spermatozoïdes à l’intérieur de la tombe d’Aménophis II dans le livre appelé « l’Amdouat ». Ce genre de représentation est notamment rencontré aussi dans la tombe de Ramsès IV. Source : http://tatiana.blogs.com/photos/valle_des_rois_tombe_dame/amenophis_ii_14.html.

Scène du mur interne de l’enceinte extérieure au nord du temple principal de Kôm Ombo, composée d’instruments de médecine au centre. Isis est présentée en position d’accouchement sur la gauche. Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:SFEC-KÔM_OMBO-2010-05-076_(2).JPG.

Compte tenu de la richesse d’informations rencontrées dans le temple principal de Kôm Ombo, il m’est difficile vous présenter ici une étude exhaustive. Ce temple a été étudié en trautre par l’égyptologue Adolphe Gutbub. Il a compilé et étudié l’ensemble des inscriptions du naos. Son travail a été poursuivi à sa mort en 1987 par notamment Danielle Inconnu-Bocquillon, qui fut l’une de ses élèves. J’aurais voulu m’attarder davantage sur l’étude de ce temple et de ses inscriptions, malheureusement celà m’est aujourd’hui difficile faute d’avoir d’autres priorités de recherches. Je reste néanmoins susceptible de compléter dans l’avenir cet article, dont le travail s’est inspiré principalement du livre suivant : « GUTBUB A., 1995. Kôm Ombo. Institut français d’archéologie orientale. 523 p. ».

Sources bibliographiques

- Visite du site de Kôm Ombo réalisée le 24 novembre 2011.

- BARQUET P., 1964. Parallèle égyptien à la légende d’Antée. Revue de l’histoire des religions. Volume 165, Numéro 165-1. pp. 1-12.

- BARUCQ A. 1962. Giuseppe Botti. La glorificazione di Sobk e del Fayoum in un papiro ieratico da Tebtynis. Revue de l’histoire des religions. Volume 161, numéro 161-2. pp. 243-245.

- BARUCQ A. & DAUMAS F., 2009. Hymnes et prières de l’Egypte ancienne. Les Editions du Cerf. 558 p.

- GRANDET P., 2003. Cours d’égyptien hiéroglyphique. Editions Khéops. 845 p.

- GUTBUB A., 1995. Kôm Ombo. Institut français d’archéologie orientale. 523 p.

- LALOUETTE C., 1987. Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte, II. Mythes, contes et poésies. Editions Gallimard. 311 p.

- LEVÊQUE P., 1996. Recherches égyptologiques : Adolphe Gutbub. Textes édités par Danielle Inconnu-Bocquillon, Kôm Ombo I; Bulletin de liaison du Groupe international d’étude de la céramique égyptienne. ВСЕ XVIII. Dialogues d’histoire ancienne. Volume 22, numéro 22-2. pp. 299.

- QUAEGEBEUR J., 1975. Le dieu égyptien Shaï dans la religion et l’onomastique. Edition Peeters. 350 p.

- SAUNERON S., 1965. L’Egypte. Presses Universitaires de France, 239 p.

Merlin, Ambrosius, Lailoken, Marthin, Marzin, Marzen, Myrddin, Merzen

Nous connaissons tous sous une forme plus ou moins dénaturée de Merlin. Une des images les plus répandues concerne celles que nous rencontrons au travers de Merlin l’enchanteur ou de Merlin de la légende arthurienne. Je n’aborderai pas ici les relations qu’entretient ce dernier avec la cour du roi Arthur, mais plutôt d’autres aspects moins connus tels que la raison de sa folie, son lien avec la nature, sa triple mort,…

Une des premières images que l’on a de Merlin, dans les textes écrits les plus anciens, est celle d’un chef d’armée courageux et modéré appelé Aurelus Ambrosius autour duquel graviteront des Bretons soummis à leurs adversaires saxons (cf. De excidio et conquestu Britanniae de l’historien breton Gildas, et  Historia ecclesiastica gentis Anglorum du chroniqueur Bède). Avec son aide, les Bretons vont gagner plusieurs batailles clés. Selon les écrits découverts, nous pouvons donner ici un bref aperçu de ses différents noms de Merlin :

Ambrosius : en latin,
Merlinus : en latin,
Lailoken : en latin (Ecosse),
Marthin, Marzin ou Marzen : en breton ancien,
Myrddin : en gallois,
Merzen : en vieux gaëlique,
Merlin : en français.

Dans le texte latin « Historia Regum Britanniae » du gaulois Geoffroy de Monmouth, nous lisons pour la première fois que Merlinus est Ambrosius : « Tunc ait Merlinus, qui et Ambrosius dicebatur : Alors Merlin, qui s’appelait aussi Ambrosius » (FARAL E., 1929). Le récit impliquant Merlin raconte que Wortegirn va usurper le trône du roi breton Constantin en l’assassinant. Les troupes saxonnes venues du Nord vont pousser Wortegirn et son peuple à se retrancher dans le pays de Galle. Pour se protéger, il décide de faire construire une haute forteresse qui s’écroule chaque jour. Merlin, cet enfant sans père, va être capturé par Wortegirn afin de solidifier le mortier de cette tour par le don de son sang. Merlin oriente la solution au problème en pointant du doigt la cause de cette instabilité : chaque nuit un dragon rouge (symbolisant les Saxons) se bat contre un dragon blanc (symbolisant les Bretons), faisant ainsi trembler le sol. Aurelius, un des 2 fils de Constantin venge la mort de son père en détruisant par le feu la forteresse de Wortegirn. Suite à cette victoire, Aurelius souhaite créer un monument capable de défier le temps afin de commémorer la mort de tous les braves tués au combat. Merlin aidera le frère d’Aurelius appelé Uther afin de se fournir en pierres en Irlande. A l’aide des pouvoirs de Merlin, les blocs de pierre peuvent être transportés jusque dans la plaine de Salisbury, afin de former l’actuel Stonehenge.

Site mégalithique de Stonehenge. Source : http://www.ridgewayrides.co.uk/photos/stonehenge.jpg.

C’est dans cette fonction de chef d’armée, que Merlin va vivre un évènement très douloureux qui provoquera son exil dans la nature. En effet, plusieurs versions attestent dans ce sens. Le récit le plus explicite est celui de Geoffrey de Monmouth appelé « Vita Merlini ». A la vue de des compagnons tués, dans la bataille qui opposait le peuple gallois du Goddodyn aux Scots d’Ecosse, Merlin rentre dans une très grande tristesse et décide de s’exiler en forêt à l’abri des regards. Touché par la perte des compagnons, il se considère comme le responsable comme nous pouvons le lire dans un texte appelé « Vita Merlini silvestris » conservé dans un manuscrit unique au British Museum. Un court extrait de cette œuvre nous permet de juger du sentiment de culpabilité de Merlin, dont l’autre nom écossais est Lailoken : « je souffre dans ce désert un sort effroyable auquel, parmi les bêtes sauvages, j’ai été condamné pour mes péchés parce que je ne suis pas digne d’obtenir le pardon de mes crimes parmi les hommes : je suis responsable du massacre de tous ceux qui furent tués dans la bataille bien connue des habitants de cette contrée et qui eut lieu sur une plaine entre Lidel et Carwanok » (traduction de WALTER P. & al., 1999).

Merlin rappela ses compagnons hors du combat et il leur ordonna d’ensevelir ses frères dans une chapelle superbement décorée. Il déplorait ses champions sans cesser de répandre des pleurs. Il couvrit ses cheveux de cendre, lacéra ses vêtements et désormais, prostré sur le sol, il s’y roulait en tout sens. Peredur et les autres nobles et chefs offrirent leur consolation mais il ne voulut ni être consolé, ni supporter leurs supplications. Merlin pleura trois jours entiers. Il refusait toute nourriture tant la douleur qui le consumait était immense. Soudain, alors qu’il faisait retentir ses plaintes nombreuses et répétées, un nouvel accès de fureur le saisit : il se retira en secret et s’enfuit vers la forêt, ne voulant pas être aperçu dans sa fuite.
(Extrait de Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth. Source : WALTER P. & al., 1999)

Une des grandes caractéristiques de Merlin est son lien avec la nature. Face à sa douleur, la forêt n’est que le seul endroit dans lequel il peut s’apaiser et dans lequel il retrouve un léger soulagement. Dans Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth, sa sœur Ganieda et sa femme Gwendoline sont dans une profonde tristesse, ne sachant pas réellement si Merlin est encore en vie. On le retrouve et on parvient à le convaincre de revenir à la cour. Son rang royal le prédispose à être roi mais il refuse les richesses qu’on lui propose. De plus, il désire se préserver du « fléau de l’amour ». Il retourne en forêt. Sa sagesse et sa capacité à lire dans les étoiles lui permettent de comprendre que sa femme Gwendoline s’est remariée : « Et toi très haute Vénus qui, disparaissant au-delà d’un certain point du ciel, accompagne le soleil dans sa course zodiacale, que dire de ton double rayon qui sépare l’éther ? Cette division n’annonce-t-elle pas que mon amour se sépare de moi ? Un tel rayon est en effet le signe des amours désunis ». Suite à cette vision, Merlin décide d’offrir un cadeau de mariage assez spécial à Gwendoline : surmontant un cerf, il arrive à la cour accompagné d’une harde de cerfs, de daims et de chevreuils. Malheureusement à la vue du fiancé, son cœur se brusque et il fracasse sur le front de nouvel époux les cornes du cerf qu’il chevauchait, le tuant ainsi. Dans sa fuite, il est capturé et enchaîné. Il parviendra à obtenir sa délivrance en révélant un secret pour le moins très embarrassant pour la reine Ganieda : son adultère avec Merlin. Bien que la version de Geoffrey de Monmouth n’évoque que de manière détournée la triple mort de Merlin, d’autres récits nous rapportent (Lailoken, la version écossaise de Merlin) que des bergers envoyés par la reine vont l’assassiner. Il sera précipité d’une falaise, transpercé par un pieu et la tête inclinée dans l’eau.

Certains auteurs n’hésitent pas à lier le dieu gaulois Cernunnos (à prononcer Kernunnos) à Merlin. Tout comme celui-ci, Cernunnos est entouré d’animaux et particulièrement de cerfs. . Cette divinité est représentée dans une posture de Bouddha sur le célèbre chaudron de Gundestrup (cf ci-dessous), laissant suggérer une spiritualité qui n’a pas pu s’acquérir que de la même manière que Merlin, c’est-à-dire isolé des hommes dans la nature. On le retrouve également sur les monuments de Reims, de Vendoeuvres, de Saintes, de Sommerecourt. Ce personnage a toujours la tête surmontée de bois de cerf ou parfois de cornes de boucs. A ses côtés, on retrouve quasi tout le temps un serpent qui présente très souvent la caractéristique d’avoir une tête de bouc. Cet emblème est le symbole par excellence du personnage que l’on nomme Ptah, Amon, Khnum, Min ou Pan. Les ramures de cerf ou les cornes de bouc évoquent le cycle de mort et de renaissance particulièrement cher pour les divinités égyptiennes cités ci-dessus. Comme le signale Yann Brekelien (cf bibliograpghie), Cernunnos est probablement le personnage dont on parle dans le récit gallois du 13ème siècle « Owein et Lunet », ou « la Dame de la Fontaine ». Dans ce récit, Kynon, un des guerriers du roi Arthur, rencontre un homme de la nature entouré d’animaux (cerfs, serpents,…) et qui a un contrôle sur ceux-ci.

Cernunnos sur le chaudron de Gundestrup et Khnum sur une colonne dans le temple de Khnum. Analogie : serpent/sceptre dans une main et la torque (collier funéraire celte) ou la croix ankh dans l’autre main. Les 2 plumes de faucon verticales de Khnum sont remplacées par les ramures pour le dieu Cernunnos. Sources des images : http://celticmythpodshow.com/Shownotes/episodeSP10.php http://mikrokopter.nu/khnum.

Le mythe de Merlin doit être vu comme la survivance d’une ancienne tradition religieuse préchrétienne. Il s’est construit autour d’anciennes croyances transmises oralement et transcrites par écrit en grande partie à l’époque médiévale. Les récits sont très nombreux et plusieurs éléments laissent suggérer un emprunt à d’autres mythologies plus anciennes. Je cite pour exemple deux passages assez particuliers : un sur Phoebus et l’autre sur le phénix (cf ci-dessous). Cette mort particulière, ce lien avec la nature et la quête intérieure que Merlin entreprend sont d’autant de raisons pour s’intéresser davantage à ce personnage si mystérieux…

Merlin s’adressant à sa sœur Ganieda : « Face aux autres demeures, fais-en construire une à l’écart avec septante portes et autant de fenêtres : grâce à elles, je verrai Phoebus qui vomit le feu avec Vénus et, dans le ciel nocturne, j’examinerai le mouvement des astres qui m’apprendront les évènements futurs du peuple de ce royaume ».
(Extrait de la ligne 555 à 560 de Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth. Source : WALTER P. & al., 1999).

« Dans les terres d’Arabie vit un oiseau unique et pérenne, le phénix. Grâce à son privilège divin, il renaît de son propre corps : lorsqu’il devient vieux, il cherche un lieu surchauffé par la brûlure du soleil. Là, il rassemble un monceau de plantes aromatiques et il construit un bûcher qu’il attise d’un battement rapide d’ailes. Ensuite il se place à son sommet jusqu’à être entièrement consumé. Des cendres de son corps naît un nouvel oiseau et c’est en vertu de cette loi que le premier phénix se régénère éternellement ».
(Extrait de la ligne 1345 à 1352 de Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth. Source : WALTER P. & al., 1999).

Sources bibliographiques

- BREKILIEN Y., 1993. La mythologie celtique. Editions du rocher. 444 p.

-D’AMOURS G.,1996. La figure de Merlin : folie ou éveil spirituel ? http://www.decourberon.com/merlin/folie.htm.  Consulté le 21/06/2011.

-D’AMOURS G.,1996.  Origine et évolution de la figure de Merlin. Mémoire : la problématique du père dans la légende de Merlin. http://www.a525g.com/histoire/origine-merlin.htm. Université Laval. Consulté le 21/06/2011.

- DE BORON R. & ALEXANDRE M., 2000. Robert de Boron : Merlin : Roman du XIIIème siècle. Librairie Droz. 342 p.

- FARAL E., 1929. La légende arthurienne. Tome III. Paris, Champion. 186 p.

-WALTER P. & al., 1999. Le devin maudit : Merlin, Lailoken, Suibhne : textes et études. Ellug, Grenoble. 252 p.