L’enchaînement de Prométhée

Localisation des homologues de Prométhée en Géorgie et dans les régions avoisinantes. Source de la carte : googlemaps.

L’histoire de Prométhée et de son enchaînement est l’objet de cet article. Pour avoir rencontré plusieurs mythes y ressemblant par certains aspects, j’ai décidé de davantage m’y intéresser. Une poignée d’historiens et théologiens ont étudié (dont Georges Charachidzé) les nombreux personnages mythologiques de la région du Caucase qui ont subi le même châtiment que Prométhée. Il existe plus de 200 versions de cette région nous relatant l’enchaînement comme point de repère. La ténacité avec laquelle cet enchaînement est raconté sous de multiples formes nous laisse suggérer qu’il s’agit d’une croyance d’une grande importance. Je dresse un récapitulatif non exhaustif des différentes versions de Prométhée découvertes aux alentours du Caucase (principalement en Géorgie) et mises en évidence par Georges Charachidzé :

Prométhée : version grecque
Pako : version kabarde
Pak°’e : version bjedougue : tcherkesse occidentale
Nesren : version tcherkesse
Givargi : version païenne (forme christianisée Saint-Georges)
Amirani : version géorgienne (de très nombreuses variantes)
Abrskil : version abkhaze
Artawazd : version arménienne
Betken : version svane
Betkil : version svane
Cola : version svane
Aram-Xut’u : version mingrélo-abkhaze
Badur : version géorgienne orientale
Ivane  de Kvarcixe : version géorgienne orientale
Iagora : version géorgienne
Dzhardzhi : version géorgienne

Prométhée est le créateur des hommes grec. Zeus, décide de priver les hommes du feu, pour avoir été dupé par Prométhée pour ne pas avoir reçu la partie noble d’un sacrifice. Prométhée pénètre en Olympe et dérobe le feu dans la forge d’Héphaïstos et le transmet aux hommes. En conséquence de cet acte, il va être enchaîné au sommet du mont Caucase où un aigle viendra chaque jour lui manger le foie. Il sera délivré par Héraklès. L’histoire de Prométhée est connue grâce à un nombre limité de textes : quelques dizaines de vers dans la Théogonie et les Travaux d’Hésiode. Il y a également la tragédie d’Eschyle « Prométhée enchaîné ». Il faut également considérer les très nombreuses représentations du supplice.

Il faut voir l’enchaînement de Prométhée et de ses homologues comme hautement symbolique. Pour chaque version, le héro est lié sur une montagne dont la localisation est dépendante de l’origine du récit (le mont Elbrouz, le mont Kazbek, le mont Ararat, le mont Masis). En conséquence d’un désaccord avec Dieu (celui-ci est tantôt masculin, tantôt féminin et son nom diffère selon les versions), le héro est enchaîné. L’origine du supplice provoqué par Dieu n’est pas le même selon les versions. Prométhée cherche à tromper l’esprit de Dieu, alors qu’Amirani cherche à entrer en lutte avec le dieu suprême. Pour les traditions abkhazes et arméniennes, la royauté sur terre est un véritable enjeu et c’est encore plus ferme pour les Tcherkesses.

Notre protagoniste va être enchaîné à un pieu de fer, un rocher, un arbre selon les versions. Certaines traditions concernant Amirani expliquent qu’il est directement attaché au rocher. C’est également le cas pour les légendes tcherkesses et arméniennes. Amirani peut être également lié à une colonne (un pieu) qui prend appui au centre de la terre et qui rejoint le ciel. D’autres versions (abkhazes et svanes) racontent que le prisonnier est attaché au végétal. Nous pouvons considérer que cette colonne ou cet arbre qui unit le ciel et la terre est synonyme de stabilité sur terre. Les Géorgiens expliquent les tremblements de terre par les secousses que le héro provoque en secouant le pieu. Avant qu’il soit enfermé, certaines versions mettent en évidence le caractère destructeur du Prométhée géorgien (voir le passage ci-dessous concernant Pako). En Arménie, l’analogue prénommé Artawazd (version du VIIème siècle) s’indigne de régner sur un champ de ruines à la mort de son père. Il sera enfermé dans une grotte au sommet du mont Masis. Il ne cessera de tenter de se libérer pour provoquer la destruction du monde.

Pako détestait les Nartes depuis longtemps,
Il imposa sur les Nartes le poids de la malédiction,
Et le temps de la tribulation vint pour les hommes.
Pako envoie ses rigueurs contre leur pays,
Il ploie les chênes comme des roseaux, il abat les maisons,
Il élève les vagues de la mer plus haut que le ciel,
Il prive tout le monde de froment, d’avoine, d’orge,
Il noie la terre sous des pluies incessantes,
Et sèche, par un vent torride, les champs des Nartes.
(CHARACHIDZE G., 1986).

Le supplice est d’autant plus douloureux qu’il s’accompagnera dans le mythe grec d’un aigle dévorant quotidiennement le foie de Prométhée. Pour Amirani, la présence du volatile est située exactement là où on l’attend : entre son emprisonnement et sa libération (CHARACHIDZE G., 1986). Mais sa nature est tout à fait différente de l’aigle. Il s’agit en effet de son chien ailé Q’ursha (chiot d’un aigle) qui est à l’opposé un protecteur. Celui-ci réduit ses chaînes en les léchant mais des forgerons empêcheront sa libération en reformant ses chaînes. Dans la légende techerkesse, le volatile le torture différemment : dès que le prisonnier veut s’abreuver, l’aigle boit à sa place. Au regard de ces fonctions opposées entre le volatile persécuteur et le volatile protecteur, il est difficile d’expliquer la symbolique de cet animal dans le mythe…

Dieu va également enfouir notre intéressé sous terre, sous une montagne, dans une grotte, au fond de l’abîme. Dans plusieurs traditions géorgiennes (Iagora, Badur, Dzhardzhi), un chasseur est pendu par la courroie de son mocassin à un rocher ou à un arbuste sauvage et il finira par plonger dans l’abîme. Dieu empêchera Amirani de voir la terre, le ciel et la lumière. Notre Prométhée géorgien est enfoui sous terre dans un lieu qui pourrait s’approcher du Shéol biblique qui est situé dans les profondeurs de l’abîme. Ashtar le dieu phénicien est précipité du ciel par 2 serviteurs du taureau Él. Ne faut-il pas voir ces 2 serviteurs comme Kratos et Bios (dans l’œuvre d’Eschyle), les anges de mains de dieu, qui vont amener Prométhée vers le lieu de son enchaînement ? Il est fort tentant de relier cette grotte, cet abîme du mythe aux enfers des nombreuses mythologies du monde.

Dieu continue son supplice en faisant remonter le prisonnier brièvement à la surface. Un chasseur (parfois un berger) égaré retrouve le héro enchaîné sur la montagne. Celui-ci lui demande de l’aider en lui rapportant son épée qu’il n’arrive pas à atteindre. Comme celle-ci est trop lourde, le chasseur doit aller chercher chez lui un moyen de traction (chaîne du foyer ou courroie d’une charrue). Il perd du temps avec sa femme qui ne comprend pas son acte. De retour en montagne, le prisonnier a disparu : la montagne ou la crevasse s’est refermée. De très nombreuses versions nous racontent qu’il remonte temporairement à la surface et que sa non-libération est garante d’un équilibre sur terre.

Le Prométhée géorgien se voit présenter des caractéristiques, qui à mon sens, le rapprochent de Dionysos. En effet, Amirani ou Abrskil sont nés d’une vierge. Dès sa naissance il va être arraché de sa mère et continuera sa gestation dans un taureau (pour Dionysos sa gestation continue dans la cuisse de Zeus). Amirani meurt et ressuscite tout comme Dionysos. Celui-ci va transmettre des connaissances à Icarios qui lui seront fatales : il va être massacré sous les yeux de sa chienne Maéra et enterré sous un pin. Le chien compagnon d’Amirani est un parfait analogue. Les attributs principaux de Dionysos sont le lierre ou la vigne. Dans les versions concernant Amirani, on ne parle jamais de végétaux nécessitant un support, néanmoins dans les versions mingrélo-abkhaze, Aram-Xut’u ne supportait pas la vigne attachée, ni les ronciers et il les arrachait sur son passage. Ceci peut se comprendre lorsqu’on considère l’enroulement de ces vignes ou ronces comme des symboles de son enchaînement. Une version concernant Amirani raconte que Dieu lui demande (pour qu’il lui prouve sa force) d’enrouler l’hêtre comme un lacet. Celui-ci se transforme dès lors une chaîne fixée au fond de la terre. La symbolique de l’arbre de Dionysos est la même que pour celle de Prométhée et de ses homologues.

Les très nombreuses versions de Prométhée découvertes en Géorgie et dans les régions avoisinantes mettent en évidence l’importance de son enchaînement. Georges Charachidzé évoque un échange envisageable entre cette région du monde avec la Grèce. Il fut probablement de même avec d’autres régions du monde et notamment l’Anatolie d’où les analogies qu’il comporte avec Dionysos. Nous sommes toujours face à un rappel d’une mort, d’un supplice. L’enchaînement de Prométhée cache probablement un évènement plus important et destructeur, ces liens pouvant préfigurer le calme que la terre aurait retrouvé avant le dernier passage d’un astre destructeur. Cet astre a retrouvé une configuration stable lorsque le lien entre la terre et le ciel s’est reformé…

Sources bibliographiques

- AUERBACH L & al., 2004. Encyclopédie de la Mythologie. Parragon Books Ltd, Royaume-Uni.

- BROSSE J., 2001. Mythologie des arbres. Editions Payot et Rivages, Paris VIème.

- CHARACHIDZE G., 1986. Prométhée ou le Caucase. Essai de mythologie contrastive. Flammarion. 344 p.

- DESAUTELS J., 1988. La souveraineté de Zeus dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle. Dieux et mythes de la Grèce ancienne : la mythologie gréco-romaine. Social Sciences. pp.158-161.

- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher.

- LIPINSKI E., 1995. Dieux et déesse de l’univers phénicien et punique. Peeters, Louvain, Belgique.

- SMITH P., 1988. CHARACHIDZE G., Prométhée ou le Caucase. L’homme. Volume 28, numéro 106-107. pp. 319-324.

- SOCIETE DES ETUDES EURO-ASIATIQUES, 2003. Forge et le forgeron II. Le merveilleux métallurgique. L’Harmattan. 204 p.

- SERGENT B., 1988. Georges Charachidzé, Prométhée ou le Caucase. Annales, Economies, sociétés, civilisations. Volume 43, numéro 1. pp. 185-189.

Mythologie des arbres, par Jacques Brosse

A l'oeuvre posthume de Jacques Brosse

Jacques Brosse

Il existe des livres qui nous marquent et celui dont je vais parler en fait partie. Ce livre s’appelle : « La mythologie des arbres ». Son auteur Jacques Brosse, qui reçut le grand prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, nous dresse ici une étude très complète sur l’importance des arbres dans les mythologies du monde. La piste de l’arbre est admirable pour celui qui veut redécouvrir de nouveaux liens entre les mythes et religions du monde.

Jacques Brosse commence son étude en étudiant l’Yggdrasil, arbre cosmique et la termine en s’intéressant aux arbres du jardin d’Eden. Il aborde la mythologie grecque avec grande précision et réunit dans ce livre un très beau panel des histoires les plus étranges qui font référence à l’arbre sacré.

Outre l’idée que l’arbre peut paraître immortel aux yeux de l’homme (certaines espèces tels que les Séquoia, le dragonnier,… peuvent vivre plusieurs millénaires), sa mort temporaire à l’automne ou son sacrifice par son abattage ont été sacralisés dans des figures divines répandues mondialement. Dans cette mort, il faut y voir le sacrifice de plusieurs divinités telles qu’Odin, Zeus crétagénès, Zagreus, Dionysos, Bacchos, Attis, Adonis, Jésus,… Divers personnages mythiques redécouvrent un savoir, une connaissance sacrée sous un arbre. Citons quelques exemples très intéressants mis en évidence par l’auteur qui sont Tantale, Merlin et Bouddha.

L’arbre est également un symbole puissant qui fut utilisé pour magnifier la mort de divinités et leurs voyages aux enfers, ainsi que leur renaissance. On symbolise la montée de la sève au printemps à partir des racines et le renouveau de la vie par la renaissance de diverses divinités et leur sortie du monde des enfers. Autour de cette très belle métaphore, Jacques Brosse met en évidence l’importance du fruit des arbres, dans les attributs de ces divinités. Ces fruits sont la plupart du temps un symbole de fertilité mais également de renaissance.

Un bel exemple concerne la fabrication du vin, et sa conservation pendant l’hiver dans des tonneaux à l’abri de la lumière. Au printemps, le sang de l’arbre est libéré et revit à nouveau tel le Dionysos, Bacchus ou Jésus. Ceux-ci sont morts et ressuscités par leur sang. Nous pouvons voir dans le cycle de la nature un renouveau printanier symbolisé par les fruits des arbres, mais également dans le fruit des plantes cultivées telle que le blé. Les dieux agraires symbolisés pour le grain présentent également cette grande caractéristique. Il n’est pas étonnant au regard de cette étude, de constater que bons nombres de mots désignant des fruits d’arbres soit utilisés pour désigner le sexe de la femme ou de l’homme.

Jacques Brosse dresse également un inventaire des arbres des dieux : le frêne, le bouleau des chamans, le figuier, le chêne, la vigne, le pin, le palmier-dattier et encore beaucoup d’autres. Tant d’arbres qui apportent nourriture, abris, chaleur, vêtements, parfums, colorants, et également méditation. Il s’agit de dons divins.

Lors de la conversion de l’Europe avec le christianisme, bon nombres de croyances païennes concentrées autour de l’arbre ont volé en éclat, en utilisant notamment la figure du diable. Cela a permis de changer considérablement le regard qu’on porte sur l’arbre et les forêts. Nos campagnes gardent encore en mémoire les massacres engendrés par la diabolisation d’anciennes croyances qui permettaient de sauvegarder notre patrimoine. Paradoxalement ces actes ont été à l’encontre du respect de la nature et de la création divine prônés notamment dans la Bible.

Dionysos et sa résurrection

Une des plus énigmatique figures grecques est le dieu Dionysos. C’est un dieu de la vigne mort et ressuscité tout comme Osiris, Jésus, Quetzalcoatl et encore beaucoup d’autres divinités. Il a pour origine Thrace situé dans la partie la plus au nord de la Grèce ou Phrygie, ancien pays situé dans la partie occidentale de l’Anatolie (approximativement le territoire de la Turquie actuelle). Il s’agit d’une divinité très archaïque. On a découvert le nom Dionysos dans des inscriptions mycéniennes. Mycènes est une cité très ancienne située au sud-ouest de la Grèce, qui doit sa célébrité à ses découvertes archéologiques. L’hypothèse de la propagation de cette figure d’origine phrygienne en Grèce s’explique facilement par les colonisations en provenance de l’Anatolie occidentale.

Carte de la Phrygie

Localisation de la Phrygie et de l'origine de Zagreus. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Carte_Phrygie.png

L’étude de Dionysos nous as permis de constater que ses appellations son variées et correspondent notamment à Zagreus (Zagréos) du Mont Ida et à Zeus Crétagénès du mont Dicté en Crète. Nous retrouvons aussi Sabazios une divinité originaire de Phrygie et de Thrace, Bacchos (Bacchus) le dieu grec du vin, Iakkos (Iacchos) fils de Zeus et de Jupiter. On peut considérer que Dionysos a progressivement intégré divers nouveaux aspects au cours du temps. Cette particularité est très fréquemment rencontrée dans le domaine des mythes et des religions.

La figure la plus ancienne de Dionysos est Zagreus qui a pour origine la Crète ou probablement la mer Egée. On considère qu’il est le fils de Zeus et de Perséphone, déesse des enfers. Pour échapper à la jalousie d’Héra, Zagreus se change successivement en chèvre, en lion, en cheval, en serpent, en tigre et en taureau. Il s’agit de quasi tous les attributs dont on a parlé dans l’article intitulé : «  Enki est ses nombreux noms dans les mythes et les religions ».  Un autre Dionysos est Zabazios. On le considérait comme fils de Cronos et de Cybèle. Il était le dieu de l’orge qui donna aux hommes une sorte de bière. Une autre divinité associée à Dionysos est Bacchos, le dieu du vin. Cette divinité est l’image la plus récente du dieu Dionysos.

Un des grandes caractéristiques de Dionysos est la résurrection. Sous la forme du taureau, Zagreus va être mangé par les Titans. Apollon va enterrer ses restes. Son cœur va être confié par Athéna à Zeus qui va l’avaler et ainsi donner naissance à Dionysos. Zagreus est lui aussi un mangeur de chair crue. Ce cannibalisme est lié aux sacrifices humains. Pour Zagreus on réalisait un sacrifice annuel en Crète d’un jeune enfant qu’on remplaçait par Minos le roi-Taureau. Dans ce rite, cet enfant dansait en imitant la chèvre, le cheval, le serpent et le veau. On le sacrifiait ensuite et on mangeait sa chair sans la faire cuire. Le culte du taureau mort et ressuscité est à lier au dieu Apis, une figure du dieu Osiris. Le sacrifice humain est également une action réalisée à l’encontre de rois dans plusieurs anciens rites du monde. Ce sacrifice avait lieu lorsque le roi ne pouvait plus assumer certains pouvoirs. Citons comme exemple l’histoire de Lycurgue, roi de Lydie (ancien pays situé à l’ouest de la Turquie actuelle), qui fut déchiqueté sur le mont Pangée par des chevaux sauvages sur ordre de Dionysos. Les Lydiens lui avaient demandé d’arrêter la sécheresse. La réalisation des sacrifices est une pratique mondiale et est en rapport évident avec la renaissance et la croissance de la végétation. La résurrection de Dionysos est liée à la renaissance de la vie et de la nature notamment par le rythme des saisons.

Minos, roi des enfers grecs

Minos, le taureau roi de Crètes et des enfers dans une peinture de Michelangelo. Source : http://inklikemunchies.files.wordpress.com/2010/09/michelangelo-minos2.jpg.

La symbolique la plus utilisée pour représenter la mort et la renaissance de Dionysos tourne autour de la végétation. On l’associe très souvent à la vigne (et au vin) mais également au figuier, au myrte, au lierre, à la grenade et au pin. Dans la légende grecque Sémélé est la mère de Dionysos et elle meurt brulée par les flammes (ses autres noms sont notamment Thyoné, Sémélô la déesse phrygienne de la Terre, et Diôné l’épouse de Zeus à Dodone). Le fœtus de Sémélé ne meurt pas car un lierre s’était venu s’intercaler entre lui et le feu céleste. Zeus le récupéra et le plaça dans sa cuisse. Ainsi Dionysos est 2 fois né. Les Titans sous les ordres d’Héra vont le découper en morceaux. Du sang surgit un arbre le grenadier. Rhéa sa grand-mère va reconstituer son corps tout comme Isis l’a fait avec Osiris. Dionysos est également qualifié d’Iakkhos dont l’équivalent latin est Liber. Ce nom signifie écorce d’arbre en latin et également un nom botanique utilisé pour désigner la partie interne et vivante de l’écorce de l’arbre. Dionysos est associé à la vigne et au lierre, des plantes qui ont besoin d’un support pour se former. Le lierre qui est la plante favorite de Dionysos s’enlace contre l’arbre de la même manière que le serpent s’enroule autour du bâton d’Asclépios (dieu grec de la médecine). Dionysos est souvent appelé le « Couronné de lierre ». Les autres dieux consacrés au lierre sont : Perkunas, dieu de la foudre lituanien et Donar dieu du tonnerre germain fils de Jord, la Terre. On peut considérer que c’est le contact de la foudre et de la terre qui a donné le lierre.

Le symbole d'Asclépios est son bâton entouré d'un serpent

Statue d'Asclépios, le dieu de la médecine grecque. Source : http://www.greceantique.net/images-articles/asclepios.jpg

Dans la mythologie grecque, on raconte que Dionysos révélera les propriétés enivrantes de la vigne à Icarios, qui l’accueillit chaleureusement sur son île. Celui-ci transmet ses connaissances à des bergers qui se crurent ensorcelés et a pour conséquence qu’Icarios est massacré sous les yeux de sa chienne Maéra et enterré sous un pin (arbre consacré à Dionysos). Erigoné, la mère d’Icarios se pendit à un pin après avoir découvert son cadavre et le chien d’Icarios se jeta dans un puit. (Ariane fut également pendue, sous un platane et par Artémis). Les assassins d’Icarios furent recherchés à la demande d’Erigoné, retrouvés et aussitôt pendus. D’après moi, cette histoire est un récit analogue à la mort d’Osiris. Nous retrouvons notamment une image de la déesse Ninanna qui meurt et descend aux enfers et du chien gardien des enfers grec Cerbère ou Anubis le chien à l’avant de la barque solaire d’Osiris. Icarios est très proche du célèbre Icare. L’histoire de ce personnage est également imprégnée d’une descente aux enfers. En effet, Icare et son père Dédale sont prisonniers d’un labyrinthe de Minos (un royaume souterrain analogue au royaume des morts du taureau Osiris). Dédale fabriqua des ailes à Icare avec des plumes et de la cire, mais il lui recommanda également de ne pas trop s’approcher du soleil. Celui-ci fait fondre la cire et Icare tombe dans la mer victime de sa folie des grandeurs et de son orgueil. Il s’agit probablement d’une métaphore pour expliquer la mort d’un être céleste disparaissant à l’horizon et qui s’enfonce finalement vers les enfers.

Pourquoi associe-t-on la vigne à Dionysos ? Le vin est une boisson dont la quantité de sucre dépend fortement du soleil. Le vin relibère ainsi l’ardeur solaire captée durant l’été et symbolisée par le taureau solaire. On considère le vin comme le sang des morts car il correspond à la sève, au sang de la vigne qui est en repos en hiver. Le vin est la sève de la vigne qui continue à vivre et à fermenter à l’abri de la lumière dans des tonneaux, image de Dionysos qui meurt et descend dans l’obscurité des enfers. Quand le vin a fermenté, il peut être libéré au printemps et cela correspond à la naissance de Dionysos. Le retour de la vie au printemps est symbolisé également par le pollen. La propagation de celui-ci a pour réputation d’être la plus spectaculaire pour la vigne et le pin, qui sont justement les attributs de Dionysos.

Dionysos et son père adoptif Silène

Dionysos avec son père adoptif Silène à côté d'une vigne. Localisation au Musée du Vatican. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Silenus_Braccio_ Nuovo_Inv2292.jpg

Pour compléter cette description à propos de Dionysos, nous pouvons remarquer que cette divinité est proche des déesses. Lorsqu’il est encore enfant, il est coupé de sa mère. Son éducation est donnée par les Hyades sur un montagne boisée (le mon Dicté pour Zeus Crétagénès) ou par les Courètes (Corybantes) et les Hyades sur le mont Ida ou l’Hélicon pour Dionysos-Zagreus. Dionysos est également très efféminé. En effet, Zeus ordonne à Hermès de confier Dionysos à sa tante Ino (tante maternelle) et de l’élever comme une fille. On peut expliquer cette particularité par le fait que Dionysos est un dieu fort proche des anciennes croyances païennes qui considèrent le féminin comme sacré. Dionysos signifie fils de Nysa, nom d’un mont mystérieux mais également d’une nymphe qui reçut l’enfant d’Hermès et qui le nourrit de miel, nourriture divine. Ne faut-il pas voir dans la figure d’Hermès l’ange Gabriel (Thot pour les Egyptiens) qui permet à Marie d’enfanter Jésus ? Le mythe de Dionysos et l’importance du vin est liée à ce qu’on peut connaître dans la figure de Jésus mort et ressuscité dans une grotte. Le corps de Zagreus va être démembré tout comme celui d’Osiris avant d’être reformé et d’ainsi renaître et permettre le renouveau de la nature. Le symbole de la résurrection est incontestablement lié à l’arbre et au renouveau de la végétation au printemps ; cette symbolique s’est répandue ainsi dans toutes les mythologies du monde.

Sources bibliographiques

- AUERBACH L & al., 2004. Encyclopédie de la Mythologie. Parragon Books Ltd, Royaume-Uni.

- BROSSE J., 2001. Mythologie des arbres. Editions Payot et Rivages, Paris VIème.

- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher.

- LIPINSKI E., 1995. Dieux et déesse de l’univers phénicien et punique. Peeters, Louvain, Belgique.

La mythologie hourrite

La mythologie hourrite est encore peu connue car nous n’avons pas encore trouvé les vestiges de la capitale hourrite. Ce peuple s’est installé dans le Sud de l’Anatolie (un autre nom est l’Asie mineure correspondant approximativement au Territoire de la Turquie actuelle). Un très grand nombre de leurs mythes furent repris par les Hittites (peuple qui s’est également développé en Anatolie). Comme nous n’avons pas retrouvé de textes religieux hourrites, la majorité des mythes proviennent des versions mésopotamiennes ou hittites. L’étude des textes anciens vont dans le sens d’un mélange à la fois des mythes hittites, hourrites et mésopotamiens. L’ensemble des textes de la mythologie hourrite sont repris sous l’appellation suivante « Le cycle de Kumarbi ». Ce recueil de textes est composé de 5 grands récits : le chant de Kumarbi, le chant de l’argent personnifié, le chant de Lamma, le chant d’Hedammu et le chant d’Ullikummi.

Localisation de la civilisation hourrite

Localisation de la civilisation hourrite. Source : http://antikforever.com/Cartes/carte_hourrites.gif

Nous pouvons tenter de résumer les textes de la mythologie hourrite en une histoire continue qui est malheureusement incomplète car des fragments de textes sont détruits. Au commencement le dieu Alalu est sur le trône divin. Anu (le dieu du ciel) se tient devant lui. Après neuf années, Anu détrône Alalu qui s’enfuit vers les terres sombres, dans le monde souterrain. Neuf ans plus tard, le dieu Anu ne supporte plus l’éclat du dieu Kumarbi, qui lui est dévoué. Anu s’enfuit comme un oiseau dans le ciel, mais Kumarbi l’en empêche. Il acquière la virilité d’Anu en l’empoignant par les pieds et en lui mordant les testicules. Anu le met en garde car il possède désormais un lourd fardeau, celui d’être imprégné des trois grands dieux suivants Teshub (le dieu de l’orage), Aranzah (le dieu fleuve Tigre) et du grand dieu Tashmishu. Kumarbi veut dévorer Teshub mais celui-ci se change en pierre de basalte et Kumarbi se blesse la bouche et les dents. Fou de colère, il se rend à Nippur. A l’issue d’une bataille (partie du récit manquante) Teshub devient le roi des dieux. Il a été aidé par le dieu du fleuve Tigre et le dieu Tashimushu enfantés par Anu et la Terre.

La suite du récit se retrouve en grande partie dans le chant d’Ullikummi. Kamurbi veut récupérer la royauté divine. Il songe à créer un rival pour contrer Teshub. A cette fin il répand sa semence sur un large rocher qui donne naissance à un monstre de pierre nommé Ullikummi. Celui-ci est chargé de briser Teshub et Tashimushu. Les déesses Irshirra sont chargées de transporter Ullikummi sur les genoux d’Enlil et ensuite sur l’épaule droite d’Upelluri (un analogue hourrite du géant grec Atlas). Le dieu-Soleil découvre le Monstre et informe Teshub, qui part aussitôt l’observer en compagnie d’autres divinités. Ištar tente de séduire Ullikummi mais en vain. Kumarbi fait réunir les dieux lors d’une assemblée car il est inquiet, mais il est déjà trop tard car le géant a atteint une telle taille qu’il est devenu invincible. On le qualifie alors de diorite de neuf mille lieues qui fait trembler la terre et le ciel. Teshub l’affronte mais il échoue. Ullikummi se charge d’abattre le dieu de l’orage mais également l’humanité toute entière (déluge). Ea se voit le défenseur de l’humanité lors de l’assemblée des dieux. Il emprunte aux dieux de la création le couteau qui a permis de séparer les Cieux de la Terre. Il parvient à séparer Ullikummi de l’épaule du géant Upelluri ce qui permet de réduire considérablement sa puissance. La fin de ce récit est indéchiffrable.

Teshub, Hepatu et Sharruma

Fresque à Hattusa du dieu Teshub, de la déesse Hepatu et de leur fils Sharruma. Source : http://www.travelblog.org/Photos/5557033

Ces récits sont très étranges et présentent d’étonnantes analogies avec d’autres mythes. Citons par exemple un mythe analogue en Phyrgie à la naissance d’Ullikummi : Papas (Zeus) fertilise une pierre nommée Agdos et celui-ci engendre un monstre hermaphrodite appelé Agditis. Mais le dieu le châtre en le faisant devenir Cybèle. On voit ici l’histoire d’une lutte entre 2 dieux primordiaux et on reconnaît l’intervention d’un être céleste Ullikummi qui causera le déluge. Sa taille est colossale, l’endroit de sa croissance est le ciel. Ea intervient de manière très symbolique en utilisant le couteau qui a permis de séparer le ciel de la terre (geste faisant référence à la stabilisation du parcours d’un astre dans le ciel). Il existe de nombreux mythes dans le monde qui attestent de la naissance d’astre/dieu colérique qui causera destruction et déluge. Zeus est également le père de cet astre car il l’a engendré. Le mythe de la création d’Athéna a exactement la même signification que celui de la naissance d’Ullikummi. En effet, Zeus avale la déesse qui porte Athéna. Par la suite Zeus souffle d’un terrible mal de crâne qui se fend et donne naissance à Athéna armée et prête au combat. Un autre mythe également grec nous parle d’Héraclès qui sauve Hésioné, la fille de Laomédon. Héraclès s’attaque au serpent des mers envoyés par Poséidon et se retrouve dans son estomac pendant 3 jours, au bout desquels il réussit à en sortir en découpant le monstre de l’intérieur. Il s’agit en fin de compte d’une renaissance attestée dans d’autres croyances telle que la Bible. Jésus dit en Matthieu 12:40 : « De même, en effet, que Jonas fut dans le ventre du monstre marin durant 3 jours et 3 nuits, de même le Fils de l’homme sera dans le sein de la Terre durant 3 jours et 3 nuits ». Un autre récit grec nous parle de la naissance de Dionysos. Sa mère Sémélé est morte d’un coup de foudre. Zeus extrait l’enfant des entrailles de Sémélé et le place dans sa cuisse avant qu’il ne naisse une 2ème fois (d’où l’expression « né de la cuisse de Jupiter »). Dionysos aura une course folle et il parcourra le monde et enseignera l’agriculture à l’humanité.

Cette symbolique de l’expulsion d’un corps ou d’une tête est très clairement synonyme de la création d’un être dément, colérique qui parcourt le monde et qui provoque le déluge. Ce mythe est universel. De nombreux dieux présentent l’aspect d’un astre solaire (exemple l’oeil d’Horus) dément, colérique causant de nombreuses destructions et mort sur Terre. Ce thème mérite une très grande attention car il est à la base d’un fait mondialement attesté par les mythologies et pouvant expliquer l’origine du déluge et notamment la destruction de certaines grandes civilisations anciennes. Cet astre perturbateur est Vénus, l’étoile du matin mais également l’étoile du soir. Je ne le prouverais pas dans cet article mais probablement dans une recherche beaucoup plus approfondie. Je terminerai sur ce fait : Vénus est une planète très particulière. C’est le seul astre qui tourne dans un sens inverse à toutes les autres planètes du système solaire. De plus, la durée du jour est plus longue que son année (243 jours terrestres de rotation contre 224 jours terrestres  pour la période de révolution).

Sources principales :

- BAILEY G., CARDEN M., CLARKE P. & al., 2006. Mythologie : mythes et légendes du monde entier. Ed. de Lodi, Paris.

- LAROCHE E., 1963. Le dieu anatolien Sarrumma. Syria. Volume 40. Numéro 40-3-4. pp. 277-302.