Le mythe de Nahusha

Le mythe hindou de Nahusha nous fournit de précieuses informations sur la période qui a suivi la mort du Créateur de l’humanité. Ce mythe nous raconte comment Nahusha devient le nouveau roi des dieux en prenant la place du dieu Indra rendu responsable de la mort du dieu Vŗtra (Vritra). L’histoire de Nahusha comprend des similitudes intéressantes avec le roi grec Salmonée, avec le roi grec Ixion, avec le dieu égyptien Râ, et encore beaucoup d’autres personnages. Les facettes de ce dieu que l’on trouve dans de très nombreuses mythologies à travers le monde feront l’objet d’un article ultérieurement, tant ses visages sont variés et complexes à décrire dans un seul article. Le mythe de Nahusha est raconté plus d’une fois dans le Mahâbhârata (considéré comme le plus long poème du monde).

Le mythe de Nahusha débute par la mort au crépuscule du Créateur Vŗtra, qui est transpercé, démembré, écrasé par le roi des dieux Indra, divinité du tonnerre et de l’éclair tel le Zeus grec. Touché par les remords, Indra s’enfuit sous les eaux et reste introuvable. Le monde est touché par la sécheresse et 3 grands mondes n’on plus aucun souverrain pour les diriger. Les ŗshis souhaitent que le lumineux et glorieux Nahusha devienne le nouveau Indra. Il refuse dans un premier temps, et change d’avis par la suite. Brahmâ lui donne dès lors un pouvoir très puissant : celui de priver de tout pouvoir celui qui pose les yeux sur lui. Il abandonne très vite ses valeurs justes et vertueuses pour s’adonner aux plaisirs, à la chasse, aux dés et aux femmes.

Un jour, Nahusha aperçoit Çaci, la belle épouse d’Indra et il désire en faire sa femme pour jouïr de tous les droits (tout comme Ixion tentera de séduire dans la mythologie grecque la reine des dieux Héra, femme de Zeus).  Cet évènement sera sa plus grande erreur. Çaci trouve refuge dans la demeure de Bŗhaspati, le guide spirtituel des devas, qui rassure la déesse et qui lui promet qu’on retrouvera son époux Indra. Les dieux du ciel tentent de calmer la colère de Nahusha. Ils lui expliquent qu’il ne faut pas suivre l’exemple d’Indra qui a eu de très nombreuses épouses. Malgré tout Nahusha ordonne qu’on lui livre Indranî (autre nom de Çaci). L’hôte qui l’a accueillie refuse de la livrer. Indranî demande un délai pour qu’elle puisse retrouver son époux. Elle part à sa recherche et le voit en Himayala. Elle lui explique toute l’histoire depuis sa disparition et lui demande d’assumer sa place de souverrain des dieux : « lève-toi et chasse ton rival, montre ta force, ô destructeur des fils de Diti et de Danu, obtiens ta puissance et sois souverrain des dieux ».

Indra considère Nahusha fort dangereux depuis que les ŗshis lui ont accordé une grande puisssance. Indra décide donc d’un stratagème. Indranî accepte de devenir l’épouse de Nahusha à la condition qu’il se montre à ses yeux avec un équipage plus pompeux que ses prédécesseurs : « ce sont des chevaux ou des éléphants qui portent Indra ; il faut que tu te procures un équipage, que ne possèdent ni Vishnu, ni Rudra, ni les démons, ni les Géants. Que les saints ŗshis ensemble portent ta litière, voilà ce que je désire de toi ». Nahusha accepte en reconnaissant sa lumière capable d’ôter la lumière sur celui sur qui il pose les regards. Il ordonne aux ascètes de le porter sur le lit divin.

L’arrogance de Nahusha lui monte à la tête. Il se trompe sur une hymne védique en rapport avec le sacrifice. Par peur d’être corrigé, il frappe d’un coup de pied Agastya le Sage (celui-ci est appelé dans les textes l’étoile Canopus). Cette arogance est comparable à celle qu’a Salmonée, roi grec. Celui-ci se fait adorer à l’égal d’un dieu. Il remplace les autels de Zeus par les siens. Il voulait s’égaler à Zeus. L’arrogance de Nahusha et le mauvais traitement envers Agastya est déplorée par Bhŗgu, un dieu dont on dit qu’il est caché dans les tresses d’Agastya afin de ne pas croiser le regard de Nahusha. Bhŗgu condamne dès lors Nahusha à vivre sous la forme d’un grand serpent couché à terre pendant 10000 années. Ce n’est qu’après cette période qu’il pourra regagner le ciel. Indra peut reprendre sa place dans le ciel à condition que le meurtre de Vŗtra soit puni. Il se voit obligé de vénérer Vishnu (autre nom de Vŗtra) : « Qu’Indra accomplisse le sacrifice du cheval, en me prenant pour divinité, après il retrouvera son rang ». Indra peut dès lors retrouver sa place de roi des dieux.

La sentence de Nahusha n’est pas éternelle. Agastya lui annonce qu’il regagnera le ciel avec la participation de sa descendance. Nahusha est déjà roi mais n’a pas encore atteint la suprême dignité de souverrain. Son retour au ciel sera confirmé par la venue de Cyavana, fils de Bhŗgu. Il s’agit d’une étoile qui a fait vœu de vivre dans l’eau pendant 12 années. On dit d’elle qu’elle a une barbe et des tresses de couleur rouge-brun. Cyavana est reconnu comme une personnification de la planète Vénus tout comme Bhrgu son père. Des pêcheurs le trouvent dans ses filets dans un fleuve. Cyavana demande aux pêcheurs de subir le même sort que les poissons avec qui il a vécu pendant ces 12 années. Les pêcheurs le reconnaissant comme un être supérieur. Ils ne peuvent tuer les poissons sans le tuer. Ne sachant pas comment résoudre ce dilemme, ils demandent l’aide de Nahusha. Cyavana propose qu’on l’achète pour une somme à la hauteur de sa valeur. Nahusha accepte de le racheter mais il a beau augmenter son prix (allant jusqu’à offir son royaume entier), celui-ci n’est jamais au goût des attentes de Cyavana. Seule la vache Go l’équivaut et elle est donc offerte par Nahusha comme rançon. Les pêcheurs ne veulent pas accepter cette rançon mais ils la donnent à Cyavana. Touché par ce geste, Cyavana emmène au ciel les pêcheurs et les poissons et Nahusha obtient en récompense de son don la promesse qu’il retrouva sa place au ciel.

Nahusha rencontre un jour le vaillant Bhîmasena. Celui-ci est un terrible chasseur qui parcourt les bois et tue un grand nombre de lions et d’éléphants. Nahusha l’enveloppe de ses anneaux de serpent et lui ôte la force et la connaissance. Il explique à son descendant Bhîma que quiconque l’approche, tombe immédiatement sous son pouvoir. Yudhishţhira s’inquiète de l’absence de son jeune frère Bhîma. Comme il avait appris qu’il était parti de bonne heure à la chasse il part à sa recherche. Il retrouve son frère Bhîma en suivant les traces des bêtes féroces qu’il a tuées ou mises en fuite. Pour éviter la mise à mort de son frère, Yudhishţhira tente de le délivrer par la douceur. Nahusha accepte de libérer son frère s’il peut répondre à plusieurs questions. Yudhishţhira y répond correctement, si bien qu’il permet la libération de son frère mais également Nahusha lui-même. Il perdit sa forme animale pour revêtir sa forme divine et il monte, comme annoncé, au ciel.

Il semble que ce mythe se soit calqué sur le déroulement du jour et de l’apparition du soleil, de l’étoile du matin et de l’étoile du soir. En effet, le récit de cette histoire semble s’organiser suivant le schéma suivant :

1) Crépuscule

Mort de Vŗtra tué par Indra. Celui-ci s’enfuit. C’est une période sans souverrain.

2) Nuit

Nahusha devient le roi des dieux. Il est soulevé dans le ciel par les étoiles ŗshis.

3) Aube

Bhŗgu met fin au règne de Nahusha. Celui-ci est transformé en serpent. C’est une période sans souverrain. Indra devra accomplir le sacrifice du cheval pour remonter sur son trône.

4) Jour

Indra retourne sur son trône et remprend sa place de roi des dieux.

5) Crépuscule

Retour de Nahusha au ciel par la rencontre qu’il fait avec Bhîma.

Quelles sont les explications de ces évènements à la lumière du jour et de la nuit :

1) Crépuscule

Indra représente le ciel bleu et la lumière du jour. En tuant Vŗtra, il souille le ciel de sang. C’est bien le soleil qui est responsable de l’apparition de la couleur rouge du ciel au crépuscule. Lorsqu’Indra s’enfuit, il est à l’extrémité du monde et sous les eaux. Ceci correspond bien à l’image d’un soleil qui a disparu sous l’horizon.

2) Nuit

Nahusha est doté d’un grand nombre d’étoiles éteincelantes sur son front. Lorsque Nahusha est porté par les étoiles, elles se succèdent. Ceci correspond au déplacement des étoiles durant la nuit.

3) Aube

Lorsque Nahusha, le roi Nocturne, descend du ciel, cela correspond à la perte de l’éclat des étoiles à l’aube. On peut considérer que Nahusha descend du ciel nocturne pour rejoindre le monde souterrain. Sa transformation en serpent symbolise la fuite de l’ombre le matin à la frontière du monde visible sous une forme circulaire et faisant référence au serpent égyptien notamment. Le cercle formé est la frontière entre le jour et la nuit, en d’autres mots entre la vie et la mort. Cette période est antérieure au lever du soleil. Indra ne regagne pas tout de suite son trône. Son épouse Çaci part à sa recherche et est obligée d’aller en Himalaya, les plus hautes chaînes de montagne du monde pour l’apercevoir en tant que soleil. Le sacrifice du cheval doit être accompli avant qu’il regagne le ciel.

4) Jour

Le soleil a retrouvé sa place dans le ciel.

5) Crépuscule

Bhîma est enfermé dans les anneaux du serpent, ce qui signifie que Vénus est encore située au niveau de l’horizon et la libération de Bhîma est l’apparition de la lumière de Vénus au crépuscule.

Nous sommes bien face à une magnifique métaphore expliquant la lutte pour le trône du ciel entre 2 catégories de divinités : les Pândava et les Kaurava. Cette lutte est universelle et oppose toujours le bien au mal, d’une façon parfois fort réductrice…

Pour plus d’informations concernant ce mythe, je vous renvois à l’article « le poème d’Erra » qui complète assez étonnamment  cette histoire.

Sources Bibliographiques :

- ELIADE M., 1947. Le « dieu-lieur » et le symbolisme des noeuds. Revue de l’histoire des religions. Volume 134, numéro 134-1-3. pp. 5-36.

- SCHAUFELBERGER G. & VINCENT G., 1999. Traductions de textes sanskrits tirés du Mahâbhârata et étude de l’œuvre. http://www.utqueant.org/mbh/mbh/resume.html.

- SPEIJER J.S., 1885. Le mythe de Nahusha. Actes du sixième congrès internationnal des orientalistes, tenu en 1883 à Leide. 3ème partie, section 2 : aryenne. pp. 81-117.

- WILKINS W. J., 2006. Mythologie hindoue, védique et pouranique. L’Harmattan. 398 p.