La fin de l’Empire néo-babylonien sous Nabonide

Nabonide est le dernier des souverains de l’Empire néo-babylonien qui a succédé à l’Assyrie ; bien qu’ignoré dans la Bible, plusieurs documents nous confirment son existence. Son règne de 18 ans est atypique par rapport à ses prédécesseurs, notamment en ce qui concerne le culte des divinités majeures. Le règne de Nabonide sera le déclencheur d’une nouvelle réorganisation au Moyen-Orient et permettra l’émergence de l’Empire Perse. Cet article s’attachera à mettre en évidence les particularités de sa vie, au travers des traces écrites, et tentera d’éclaircir certains points de la situation politico-religieuse de cette époque.

Empire néo-babylonien en vert ("le croissant fertile"). Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Empire_neo_babylonien.png

Nabonide est une des plus énigmatiques figures babyloniennes. Il a remagné d’anciennes traditions. On dit qu’il a usurpé le trône de LabašiMarduk, le petit fils de Nabuchodonosor II. (célèbre pour la déportation des Juifs de Jérusalem, celui-ci est un roi babylonien de l’Ancien Testament). Plusieurs textes précisent que Nabonide vénérait le dieu lune Nanna-Sîn (Su’en en Sumérien, Shahar en araméen), à l’instar de la plupart de ses prédécesseurs vouant un culte particulier à Mardouk. Les détails manquent pour retracer précisément sa vie, néanmoins les écrits découverts sont pour la plupart surprenants. Comme base de recherche, les documents principaux que j’ai identifiés sont les suivants :

1) Le cylindre de Nabonide : un cylindre découvert à Sippar précisant les travaux réalisés au temple de Nanna-Sîn à Ur par Nabonide. Le texte se termine par une dédicace à son fils Balthazar.

Cylindre de Nabonide découvert à Sippar. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Nabonidus_cylinder_sippar_bm1.jpg

2) L’autobiographie d’Adad-guppi (une prêtresse vénérant Ningal, Nusku, Sardannunna et tout particulièrement Nanna-Sîn): ce texte contient la plus explicite description concernant l’origine de la famille de Nabonide. Adad-guppi, la mère de Nabonide, aurait introduit son fils après de Nabuchodonosor II et auprès du roi de Babylone Nériglissar, suite à un appel lancé par le dieu Nanna-Sîn. Selon ce récit, Harran aurait été détruit suite à l’abandon de cette ville par Nanna-Sîn.

3) Le cylindre de Cyrus : un cylindre circulaire en limon conservé au British Museum. Ce texte critique violemment Nabonide. Marduk cherche un roi pour le remplacer. Il s’agira de Cyrus II.  L’entrée de Cyrus II dans la ville est décrite comme pacifique. L’auteur de ce document considère Cyrus II comme le roi légitime. Celui-ci est qualifié de bien-aimé de Marduk (l’Enlil des dieux) et le bien-aimé de Nabu, le dieu mésopotamien de l’écriture.

Cylindre de Cyrus. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Cyrus_Cylinder.jpg

4) La chronique de Nabonide : ce texte babylonien conservé au British Museum nous apprend que Nabonide a séjourné dans la cité de Tema (Taima, cf carte ci-dessus) et que son absence à Babylone empêchait la célébration d’un festival annuel appelé akītu. La prise pacifique de Babylone par Cyrus II est également mentionnée. Nabonide sera capturé et les dieux retourneront dans leurs lieux saints.

Chronique de Nabonide. Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Nabonidus_chronicle.jpg

5) Verse Account of Nabonidus : cette tablette mal conservée du British Museum décrit les actions et les effets négatifs du règne de Nabonide. En effet, nous apprenons que le commerce a été interrompu car les routes sont bloquées, la joie du peuple a disparu, Nabonide s’est livré à l’impiété. Il a décidé de créer une statue non traditionnelle en l’honneur du dieu Nanna-Sîn à Harran. De plus, la reconstruction du temple Ehulhul (pour abriter cette statue) de Nanna-Sîn à Harran empêche la réalisation d’une fête sacrée : le festival akītu le jour du nouvel An mésopotamien. Nabonide a également placé un taureau sauvage devant ce temple tout comme l’Esagil, le célèbre temple babylonien, ce qui est considéré comme un sacrilège. Tout comme dans l’autobiographie d’Adad-guppi, Nabonide a été désigné par Nanna-Sîn pour exercer la royauté. Il confiera le pouvoir à son fils Balthazar en son absence en Arabie. Il y tuera le prince de la ville de Tema qu’il fortifiera ensuite. Il y construit un temple comparable à celui de Babylone en forçant les habitants à réaliser de grands travaux. Le texte se termine par l’intervention de Cyrus II qui détruit tout ce que Nabonide a construit par les flammes et les habitants de Babylone sont dès lors joyeux. Un passage étrange précise que le dieu Ilte’ri lui aurait montré une vision et lui aurait permis de tout connaître. Il faut peut-être voir cette divinité comme Nanna-Sîn et/ou le dieu lunaire araméen.

«  (L’image) est ornée de […] en lapis lazuli, couronné d’une tiare, son apparence est celle de la lune d’éclipse ( ?), le geste de sa main est celui du dieu lugal SHUDU, ses cheveux atteignent le piédestal et devant elle se trouve le Dragon Tempête et le Taureau sauvage ». (Source : LACKENBACHER S., 1992.)

Verse Account of Nabonidus. Source : http://www.britishmuseum.org/research/search_the_collection_database/search_object_image.aspx

6) L’installation d’En-nigaldi-Nanna, fille de Nabonide, comme prêtresse de Nanna à Ur : Texte qui concerne la reconstruction de l’Egipar, le quartier résidentiel de Nanna-Sîn à Ur et l’installation de la fille de Nabonide comme prêtresse de Nanna-Sîn à Ur.

7) La prière de Nabonide : ce texte nous précise la véritable raison du séjour de Nabonide à Tema en Arabie. Celui-ci aurait été malade. Dan’el, un prophète au service de Yavhé lui apprend que sa maladie est une punition de Yavhé. Nabonide confesserait alors ses péchés mais son fils Balthazar serait finalement tué.

8.) Le livre de Daniel : ce texte de l’Ancien Testament est plus qu’énigmatique car il reprend des passages de la vie de Nabonide sans pour autant le citer. Il semblerait que les scribes glorifiant Yavhé auraient omis délibérément de mentionner Nabonide et l’aurait amalgamé dans la vie de Nabuchodonosor II. En effet,  nous retrouvons un passage concernant la construction d’une statue colossale de 60 coudées. De plus Balthazar serait le fils de Nabuchodonosor II et non plus de Nabonide. Le livre de Daniel préciserait la cause de la mort de Balthazar lors de la prise de Babylone : il aurait profané les vases sacrés provenant de Jérusalem.

La royauté de Nabonide est légitimisée par le dieu Nanna-Sîn, une série d’évènements obscurs concernant cette divinité va déclencher la montée au pouvoir de ce nouveau roi. Dans la 16ème année du règne de Nabopolossar (fondateur de l’Empire néo-babylonien), Nanna-Sîn en colère abandonne sa cité Harran et son temple. Il s’envole dès lors pour les cieux. La mère de Nabonide Adad-guppi qui était dévouée à ce roi (par la suite également à Nebuchodonosor II et Nériglissar) mentionne qu’elle a réalisé de maints efforts pour maintenir le culte de Nanna-Sîn et pour apaiser sa colère. Elle vénérait également les divinités suivantes Ningal, Nusku, Sardanunna, Shamash et Ishtar. Sa dévotion pour Nanna-Sîn était telle que ce dieu a entendu ses prières et sa rage était alors apaisée. Nabonide a été appelé par Nanna-Sîn afin qu’il devienne roi.

Bien que les premières années de son règne soient dans la lignée de ses prédécesseurs, Nabonide réalise de profondes réformes. Il rénove dans la 2ème année de son règne l’Egipar, le quartier résidentiel de Nanna à Ur et il installe sa fille En-nigaldi-Nanna comme prêtresse. Nanna-Sîn décide de retourner dans son temple Ehulhul à Harran (ville archéologique localisée dans le sud-est de la Turquie actuelle). Nabonide restaure cette ville. Il sollicite l’aide de Cyrus II, le roi d’Anshan, pour conquérir la ville. Le roi des Mèdes, Astyage, est au courant et tente de convoquer son petit-fils Cyrus II mais il refuse. Harran est finalement conquis. Le texte « Verse Account of Nabonidus » précise le changement de politique de Nabonide par rapport à ses prédécesseurs. Il déplace plusieurs divinités à Babylone, il bloque les routes commerciales ; à Harran, il fait bâtir une statue colossale dédiée à Nanna-Sîn, il force ses habitants à des travaux forcés et il réaménage les plans du temple de l’Ehulhul à sa convenance. Cet ensemble de réformes est très mal perçu car Nabonide modifie considérablement les traditions ancestrales.

Dans la 7ème année de son règne, Nabonide s’exile pour la cité de Tema, tandis que son fils Balthazar et son armée restaient dans le pays d’Akkad. C’est à cette époque que le festival akītu célébré le jour du nouvel An est interrompu par Nabonide. Au cours de cet évènement, Marduk et Nabu étaient célébrés. Le « cylindre de Nabonide » évoque un complot de Nabonide pour empêcher la vénération de Marduk. Malgré le peu de recoupements disponibles, cette idée est plausible. L’absence de célébration de l’akītu devait être vue comme un haut sacrilège par le clergé de Marduk.

L’Enlil des dieux, Marduk, est terriblement en colère en entendant les plaintes des habitants (cette colère est clairement décrite dans le « cylindre de Cyrus »). Les dieux ont quitté leurs lieux saints pour être emmenés à Babylone par Nabonide. Marduk cherche à travers tous les pays un roi. Il appelle Cyrus II, le roi d’Anshan, le fils de Cambyse, qui était alors nommé roi de l’univers. Le Pays de Guti et les Mèdes s’inclinent à ses pieds. Ce n’est que le début d’une lutte pour le pouvoir. En l’absence de Nabonide à Babylone, son fils Balthazar assure le maintient de l’ordre et de discipline à sa place.

Nabonide retourne à Babylone au cours de la 17 ème année de son règne. La raison de son départ est mentionnée dans l’écrit apocryphe appelé « la prière à Nabonide ». Il se serait exilé pendant 10 ans à Tema car il était souffrant. Sa raison de sa maladie est, selon ce texte, divine. Il s’agirait d’une punition de Yavhé, le dieu de l’ancien Testament. Dan’el, un prophète, lui explique cette sanction et Nabonide confesse ses pêchés. De retour à Babylone, la fête de l’akītu est à nouveau célébrée. Contrairement aux textes qui ne font que mentionner le retour de cette célébration, « la prière de Nabonide » le justifie. En effet, Nabonide s’est excusé pour son affront envers Yavhé et la fête de l’akītu peut à nouveau être réalisée. Il faut se rendre compte qu’à cette époque les Juifs vénérant Yavhé avaient subi de nombreux troubles. Ce peuple avait été disséminé dans tous le Moyen-Orient notamment à cause de Nabuchodonosor II. Le sort des Juifs était entre les mains de Yavhé qui avait provoqué la destruction de son berceau initial. L’Ancien Testament précise que la population s’était écartée des règles imposées par Yavhé. Le clergé de celui-ci ne voyait certainement pas d’un bon œil le blasphème de Nabonide à son encontre lorsqu’il considéra Nanna-Sîn comme le seul et unique Dieu, modifiant ainsi les traditions séculaires.

Cyrus II légitime aux yeux de Marduk, conquiert Sippar et Babylone de manière pacifique. Il capture Nabonide. La conquête pacifique de Babylone n’est qu’évoqué que dans 3 textes : « La Chronique de Nabonide », The Persian Verse Account » et le « Cylindre de Cyrus ». Ce dernier mentionne l’entrée de Cyrus II dans Babylone grâce à Marduk. Le sort du fils de Nabonide, Balthazar, est tout autre. Il sera tué car son affront envers Yavhé a été intolérable. En effet, le « Livre de Daniel » mentionne qu’il a profané les vases sacrés en provenance de Jérusalem. Les dieux (les statues des dieux) que Nabonide a emportés à Babylone sont replacés dans leurs lieux saints.

Nabonide, bien qu’éphémère à l’échelle de l’histoire du Moyen-Orient, a bouleversé les peuples de cette région. Sa vénération pour le dieu Nanna-Sîn lui a causé sa perte. C’est comme si une autorité suprême (Yavhé) détenait le monopole des décisions et avait décidé de changer la situation politique dans cette région. Le règne de Nabonide a marqué un revirement de la suprématie des villes mésopotamiennes sur cette région. Marduk a donné les règnes du pouvoir à Cyrus II et la Perse sera l’un des plus grands et des plus puissants Empires que le Moyen-Orient n’est jamais connu.

Bibliographie

CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

FERREIRA M., 2011. Le cylindre de Cyrus à Téhéran. http://www.teheran.ir/spip.php?article1325 Consulté le 22 janvier 2012.

LACKENBACHER S., 1992. Un pamphlet contre Nabonide, dernier roi de Babylone. Dialogues d’histoire ancienne. Volume 18, Numéro 18-1. pp 13-28.

PARROT A., 1960. GADD. C. J. The Harran Inscriptions of Nabonide. Extrait d’Anatolian Studies, VIII (1958), pp. 35-92. Syria, Volume 37, Numéro 37-1-2. pp. 194-196

POGNON H., 1907. Inscriptions sémitique de la Syrie, de la Mésopotamie, et de la région de Mossoul. Gabalda, Paris, 277 p.

SCHEIL V., 1895. Une nouvelle inscription de Nabonide. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 39, Numéro 3. pp. 220-230.

Le poème d’Erra

Une des plus belles et des plus riches épopées mésopotamiennes est le poème d’Erra (également appelé le poème d’Irra). La découverte de ce poème datant du 1er millénaire avant Jésus-Christ a été exposée pour la première fois par G. Smith en 1875. Aujourd’hui, les fragments dépassent la cinquantaine. Par les recoupements de ces fragments, nous avons pu reconstruire ce texte qui devait comporter dans son intégralité 700 vers répartis sur 5 tablettes. Cet article se base en grande partie sur la traduction  de Jean Bottéro et de Samuel Kramer que l’on retrouve dans un livre de référence que je conseille très vivement : « Lorsque les dieux faisaient l’homme ». J’ai décidé de vous transmettre ici un résumé de cette histoire agrémentée de commentaires. Le poème d’Erra est déroutant pour beaucoup d’aspects, et mérite qu’on s’y attarde…

Comme son nom l’indique, ce poème se concentre sur le dieu Erra, un dieu guerrier. Il vante ses exploits guerriers et ses relations destructrices à l’encontre de l’humanité et des dieux. Au début du récit, le dieu du ciel An arrête les destins de 7 dieux qu’on nomme « les Sept ». Si le tapage des habitants du monde lui semble pénible, An invite Erra à les utiliser dans son armée pour massacrer les hommes et les animaux. Nous retrouvons ici une raison apparentée à celle qui a provoqué le Déluge. Les Sept tentent de faire sortir Erra de son lit, qui préfère rester allongé à faire l’amour avec sa femme Mammi. Ils l’incitent à la haine, à la gloire et au respect que la guerre peut accorder. Ils font remarquer que le surplus d’animaux est néfaste pour la terre arable. Les bergers l’implorent pour le bétail qui est abattu par des lions et des loups. Après avoir entendu la requête des Sept, Erra décide de partir en guerre.

Išum, son capitaine, tente de le raisonner afin de l’empêcher de faire du mal contre les dieux, de saccager le pays et d’anéantir les populations. Erra invoque le fait que les hommes le méprisent, alors que tous les dieux redoutent sa bellicosité. Comme les ordres de Marduk (le roi des dieux) ne sont pas respectés, Erra se rend en l’Esagil (le palais de l’univers) pour enflammer la colère de Marduk et l’éloigner de sa résidence. Son argumentation s’oriente autour de « sa précieuse image » qui a sa surface encrassée la privant ainsi de son éclat.

Marduk refuse de quitter sa demeure pour plusieurs raisons :

- pour l’avoir déjà fait auparavant, il a provoqué le Déluge occasionnant ainsi une baisse de la production, de la croissance des êtres vivants. Il a dû se charger en personne du réensemencement des êtres vivants et de la reconstruction de son temple pour s’y réinstaller.
- s’il quitte sa demeure, les Anunnaki vont monter des enfers abattre les vivants et qui les repoussera avant que Marduk puisse reprendre ses armes
- à la suite du déluge, sa précieuse image avait son aspect terni. Il est difficile de retrouver les techniciens survivants du Déluge qui ont contribué à la redorer. De plus, les matériaux tels que le bois, l’ambre-jaune, le saphir, les gemmes nécessaires à l’opération sont difficilement disponibles. Finalement Erra parvient à convaincre Marduk. Il lui garantit une bonne gouvernance en son absence et termine son discours par des propos délectables aux oreilles de Marduk : « Et même, dans ce temple, quand tu le réintégreras, Prince Marduk, à gauche et à droite de ta porte, je ferai se tenir accroupir, comme des bœufs, Anu et Enlil ». Cette phrase à elle seule confirme qu’Erra et Marduk sont alliés et opposés à ces 2 divinités.

Une fois accepté la demande d’Erra, Marduk se dirige vers la demeure des Anunnaki. Les mauvais-vents se lèvent et le ciel s’obscurcit causant ainsi la fuite des Igigi au ciel et celle des Annunaki au fond de l’enfer. Nous sommes face probablement à un chaos provoqué par Marduk qui a quitté sa demeure. Les lignes qui suivent sont malheureusement perdues et concernent la restauration de la précieuse-image de Marduk. Dans la suite du récit non détériorée, Erra se décide à partir en campagne afin de ruiner le pays, et tous ses habitants jusqu’au dernier. Il déclare notamment :

- déclencher des hostilités d’une cité à l’autre
- faire dévaler les bêtes de la montagne pour qu’elles saccagent les rues
- introduire un porte-malheur dans le temple des dieux
- pervertir le discours des hommes engendrant ainsi des blasphèmes,
- chasser les travailleurs des campagnes…
En résumé, il décide d’introduire le chaos généralisé dans le pays.

A la vue du sang versé, Enlil a quitté sa résidence sans vouloir y rentrer. Il a juré de ne plus jamais réintégrer l’Ékur (Son temple sacré à Nippur) par dégoût du sang versé. Išum, tente de comprendre pourquoi Erra agit contre les dieux et les hommes. Erra lui rétorque en le rabaissant que le roi des dieux a délaissé son siège et sa couronne, relâchant ainsi la ceinture des dieux et des hommes. Išum semble flatter Erra en rappelant sa suprématie sur la terre, en précisant qui dispose de Šuanna (Babylone) et qu’il commande en l’Esagil. An l’écoute et même Enlil l’obéït. Il précise qu’il a modifié ses apparences divines pour introduire Babylone. Il a provoqué le trouble chez les Babyloniens qui ont commencé à se rebeller et à incendier les édifices sacrés, tandis que l’Imgur-Enlil criait pitié. Ceci était destiné à pousser le capitaine de son armée Išum au pire. En effet, Erra suite à cette ruse, déclare dès lors que les habitants de Babylone ne respectaient aucun dieu. Le texte précise que sous la protection sacrée d’Anu et de Dagan, il a fait tirer les armes en n’épargnant personne. Marduk s’est alors a juré de ne plus jamais réintégrer l’Ésagil par dégoût du sang versé (alors qu’il s’agit plus haut de l’Ékur pour Enlil).

Erra continue ses destructions. Il détruit le rempart de Sippar la ville de Šamaš. Il a mis à la tête d’Uruk, un gouverneur qui a changé les coutumes et supprimé les rites contre le gré d’Ištar. Celle-ci a alors suscité un ennemi à la ville : les Sutéens. Par l’intermédiaire d’Erra, de très nombreuses villes vont s’entredéchirent et Erra souhaite qu’Akkad se relève et les abatte tous. Il termine sa folie meurtrière en présence des Sept en détruisant la montagne de Ḫîḫi. De retour à son siège, les dieux se tiennent respectueusement devant lui. Erra reconnaît s’être irrité et son capitaine a atténué sa colère. Išum souhaite que la population d’Akkad dispersée redevienne nombreuse et terrasse les Sutéens par l’intermédiaire d’Erra et des Sept. Il veut finalement un retour de l’abondance et un renouveau plus sain. Nous apprenons à la fin du récit que c’est le fils de Dâbibu appelé Kati-ilâni-Marduk qui a reçu cette révélation par Išum. Erra à l’écoute de ce récit qui lui était délectable met en garde tout ceux qui n’exalterait pas à l’avenir sa gloire…

Pour compléter ce résumé, nous pouvons donner des renseignements complémentaires sur les 2 divinités principales de cette épopée, qui sont Erra et Marduk. Tout d’abord concentrons-nous sur Marduk dont les qualificatifs de ce texte sont « prince » ou « roi des dieux ». Suivant l’époque, l’appellation Marduk ne désignait pas toujours la même divinité. Dans un premier temps, ce nom est celui d’Enlil bien qu’on ne connaisse pas son origine. Au travers de très nombreux textes (notamment de nombreuses hymnes mésopotamiennes), nous constatons que Marduk et Enlil ont la même famille : Sa première femme est Ninhursag et sa seconde femme est Ninlil. Leur premier fils et Ninurta, un dieu guerrier par excellence. Par la suite Marduk, est appelé Bêl (signifiant seigneur). Ensuite il semble avoir été absorbé par une divinité originaire de la région d’Eridu, dont le nom est Asarluhi (BLACK J.A. et al., 2006). Une hymne dédiée à ce dieu nous apprend qu’il est le fils d’Ea et on le nomme également Marduk. Il est sage comme son père, doué d’entendement, le déluge puissant, d’un beau physique, le plus qualifié des métallurgistes, conseiller, juge, le grand ministre de l’Eridug, le superviseur de la purification des prêtres de l’E-Abzu ; lorsqu’An a divisé les pouvoirs du ciel et de la terre, les incantations sont du ressort d’Asarluhi (BLACK J.A. et al. « A hymn to Asarluhi»).

Le poème d’Erra semble faire la distinction entre Marduk et Enlil. La phrase la plus explicite (que j’ai déjà citée plus haut) est la suivante : « Et même, dans ce temple, quand tu le réintégreras, Prince Marduk, à gauche et à droite de ta porte, je ferai se tenir accroupir, comme des bœufs, Anu et Enlil ». On doute fort pour Marduk que sa propre statue soit mise à ses pieds comme un bœuf. Le texte reste relativement vague sur les relations entre Marduk et Erra. Contrairement à plusieurs auteurs, je ne suis pas certain de voir une hostilité directe entre ces 2 divinités. Plusieurs passages pourraient nous donner plus de renseignements à ce sujet, mais ils sont malheureusement perdus ou abîmés. Dans le texte en IV : 1, nous en avons malgré un tout un bref aperçu :  Isûm dit à Erra : « Même du Prince Marduk, Erra-le-preux, tu n’as point respecté la gloire ». L’hypothèse qui pourrait expliquer la confusion entre ces 2 divinités serait le transfert du titre d’Enlil vers Asarluhi pour des raisons qui restent à élucider.

L’épopée d’Erra peut évoquer un phénomène céleste dans le départ de Marduk et le réveil de sa colère. Celà peut se voir lorsqu’on dit que « pour avoir déjà quitté sa demeure, Marduk a provoqué le déluge, et la position des étoiles a changé sans qu’elles puissent reprendre leurs places ». Lorsqu’Erra parvient à convaincre Marduk de quitter sa demeure, les mauvais-vents se lèvent, le soleil s’obsurcit, les Igigi fuient au ciel et les Annunaki se réfugient au fond de l’Absû (Cette dernière conséquence étant inversée selon les prédictions faites par Marduk plus tôt dans le récit). La suite du texte, pouvant nous renseigner sur le phénomène, est malencontreusement également perdue. Nous sommes en tout cas probablement face à un phénomène apparenté au Déluge. D’autant plus que Marduk dans le récit précise que, pour avoir fui sa résidence, il a provoqué le déluge. Celà risque de se reproduire s’il la quitte à nouveau. Je renvois à l’article « les origines du Déluge » et l’article « le lion, un symbole pour Vénus » pour plus d’informations à ce sujet.

L’autre grande divinité du poème Erra est un dieu guerrier redoutable, qui souhaite être craint tant par les dieux que par les hommes. Nous voyons dans ce texte, le roi des dieux An intervenir. Il autorise la destruction des hommes, s’ils deviennent trop nombreux. Bien que le poème donne Erra pour principal responsable des destructions généralisées, nous pouvons considérer An comme celui qui tire les ficelles. Il donne à Erra Sept guerriers qui l’inciteront à partir en guerre bien que cela ne soit pas ses occupations principales dans le début du récit. Ce changement d’attitude est identique pour le dieu Nahusha du mythe Hindou (voir l’article « le mythe de Nahusha ») dont des pouvoirs très puissants lui sont offerts par Brahmâ (analogue à An ?). Les ŗshis hindous l’inciteront à devenir le nouvel Indra, bien que ses préoccupations premières soient plutôt la chasse, les dés et les femmes.

Le mythe de Nahusha débute par l’absence de souverain. Indra, le souverain des dieux, se cache, car il est responsable de la mort du dieu Vŗtra (sans doute Enki/Osiris). Dans le poème d’Erra, ceci est suggéré par Erra, lorsqu’il semble remettre en cause le règne de Marduk. En effet selon lui, les hommes n’en font qu’à leur tête en dépit des ordres de Marduk ; il se rendra dans la demeure de cette divinité et convaincra de lui laisser le trône en son absence. Une fois au pouvoir, tout comme Nahusha, il a soif de reconnaissance. Il détruit tout et il massacre tout le monde (tant les mauvais que les justes). Le mythe de Nahusha semble compléter le poème d’Erra qui se termine par une glorification à l’extrême d’Erra, même s’il reconnaît s’être emporté. Le geste de Nahusha envers Agastya le Sage est considéré comme un blasphème par Bhŗgu et Nahusha est condamné à ramper sur terre comme un serpent pendant 10000 années. Indra peut regagner sa place de souverrain du ciel et de la terre mais à une condition : il doit vénérer Vishnou (un autre nom pour Enki/Osiris)…

Sources bibliographiques

- BLACK J.A., BLACK J., GREEN A., & RICKARDS T., 1992. Gods, Demons and Symbols of Ancient Mesopotamia : An Illustrated Dictionary. University of Texas Press. 192 p.

- BLACK J.A., CUNNINGHAM G., FLUCKIGER-HAWKER E., ROBSON E. and ZÓLYOMI G., 1998. A hymn to Asarluhi. The Electronic Text Corpus of Sumerian Literature. http://translate.google.be/translate?hl=fr&langpair=en|fr&u=http://www-etcsl.orient.ox.ac.uk/section4/tr4011.htm, Oxford. Consulté le 18/04/2011.

- BODI D., 1991. The Book of Ezekiel and the Poem of Erra. Vandenhoeck & Ruprecht GmbH & Co KG. 324 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

La tour de Babel a-t-elle existé ?

Prospectus "Turris Babylonica" de la section Cinquantenaire des Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles. Photographie.

Nous connaissons tous le célèbre récit de la tour de Babel qui est responsable de multiplication des langues sur Terre. Mais est-ce juste un mythe ? A-t-il une origine autre que biblique ? Finalement peut-on envisager que ce récit est plus qu’une légende ? Comme toute recherche se basant sur des textes anciens il n’est jamais possible d’être exhaustif, néanmoins au travers de plusieurs textes anciens et notamment mésopotamiens, il nous est possible de corroborer ce fait par de nombreux canaux divers et de découvrir davantage sur l’origine des langues au travers des mythologies et religions.

Le récit de la tour de Babel se trouve dans l’ancien testament (Genèse 11). Le passage n’est pas très long, il est retranscrit ci-dessous :

« Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au Pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : ‘Allons ! Faisons des briques et cuisons-les aux feu !’ La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : ‘Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons-pas dispersés sur toute la terre !’
Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : ‘Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leur entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.’ Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. »
(Bible de Jérusalem, genèse 11 : 1-9)

De tous les textes mésopotamiens, nous n’avons pas retrouvé de retranspositions parfaites de ce passage. Néanmoins certains récits s’y apparentent et le complètent. Citons dans un premier temps un texte découvert dans les vestiges de l’ancienne cité de Babylone. Cette inscription nous décrit la reconstruction de l’Etemenanki par le roi babylonien Nabopolassar (BOST H., 1985). Nous y apprenons que cet Etemenanki, la tour à étage de Babylone, avait été détruite et était en ruines. Sur ordre de Marduk, elle devait être reconstruite par Nabopolassar « pour assurer son fondement dans le sein du monde inférieur et son sommet, et pour la faire semblable au ciel ». Les principaux points communs entre le récit biblique de la Tour de Babel et ce récit de Nabopolassar (BOST H., 1985) :

1) la fabrication de briques et leur cuisson,
2) l’utilisation de bitume pour jointoyer
3) et surtout la mention semblable au ciel qui s’apparente au verset 4 de la genèse : « une tour dont le sommet pénètre les cieux » et parfois traduite selon d’autres traducteurs « et sa tête est dans le ciel ».

Les historiens sont certains que la tour de Babel est bien la ziggourat découverte à Babylone ou du moins ce qu’il en reste et qui portait le nom de Etemenanki (« maison du fondement du ciel et de la terre »). On peut faire la correspondance entre Babel et Babylone, dont le nom fut fut donné par la première fois par les grecs. Babylone porte le nom en sumérien de Ka-Dingir-ra et Bab-ili en akkadien (signifiant « porte de dieu » ou « porte des dieux »). Cette tour était associée à l’Esagil, un sanctuaire dont les vestiges ont été découverts à proximité de ceux de l’Etemenanki.

Une célèbre tablette découverte à Uruk appelée la « Tablette de l’Esagil », écrite en 229 avant notre ère,  décrit très précisément les dimensions de la ziggourat de Babylone : à savoir 3 x 60 coudées par côté ce qui équivaut à environ 90 mètres environ. Ces dimensions confirment les découvertes réalisées par des fouilles allemandes sur les vestiges de Babylone (ISELIN C.). L’Esagil était un temple dont la forme peut faire penser à un L. C’était la demeure de Marduk dont les descriptions lui donnaient notamment le nom de « montagne des contrées » ou de « palais des dieux ». La tablette de l’Esagil précise que le nombre d’étages de cette tour était de 8 (7 selon Hérodote).

Tablette de l'Esagil localisée au Musée du Louvre. Source : http://communaute.louvre.fr/louvre/ tablette-dite-de-lesagil.

Un texte très connu appelé « Enûma Eliš » décrit la construction de la tour à étage de Babylone dans ses premiers temps. Ce poème babylonien de la création a été découvert à Ninive. Il fait l’éloge de Marduk qui était le roi du ciel et de la terre. Les Dieux Annunaki prennent la décision de créer un sanctuaire dédié en l’honneur de Marduk. Il s’adrèssent à lui :

« ‘Faisons le Sanctuaire dont le Nom a été prononcé par toi !
Tes appartements seront notre étape : nous y prendrons repos !
Jetons-les-bases de ce Sanctuaire, où sera installé notre Divan :
Chaque fois que nous y viendrons, nous y prendrons repos !’
Marduk, lorsqu’il eut ouï cela, ses traits brillèrent infiniment,
Tel le plein-jour : ’Faites donc Babylone, (dit-il),
Puisque vous en voulez assumer le travail !
Que soit apprêté son briquetage, puis dressez son faîtage !’
Les Anunnaki creusèrent le sol de leurs houes,
Et, une année durant, ils moulèrent des briques ;
Puis, à partir de la seconde année,
De l’Esagil, réplique de l’Apsû, ils élevèrent le faîte.
Ils construisirent de même la haute Tour-à-étages de ce nouvel Apsû.
Et ils y aménagèrent un Habitacle pour Anu, Enlil et Éa.
Alors, en majesté, il y vint prendre place devant ces derniers.
Depuis le pied de l’Ešarra. on en pouvait contempler le pinacle !
Une fois parachevée l’œuvre de l’Esagil, tous les Anunnaki
Y aménagèrent leurs propres Lieux-de-culte :
Trois-cents Igigi du Ciel, et six-cents avec ceux de l’Apsû y étaient rassemblés, au total !
Le Seigneur, dans le Lieu-très-auguste qu’ils lui avaient édifiés pour Habitacle,
A son banquet invita les dieux, ses pères »
(BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Un autre texte très ancien est à lier au récit de la Tour de Babel quant à l’origine des langues : « Enmerkar et le seigneur d’Aratta ». Ce texte découvert en 6 exemplaires a été étudié par S. N Kramer et (Lambert M, 1955). Il confirme l’idée selon laquelle le monde était régi dans un premier temps dans une seule langue. Il raconte la lutte de pouvoir entre le Seigneur d’Aratta et Enmerkar. Celui-ci souhaite bâtir divers temples dont le temple d’Abzu de la cité d’Eridu.

« Autrefois, il n’y avait ni serpent ni scorpion,
Il n’y avait ni hyène ni lion,
Il n’y a avait ni chien sauvage ( ?) ni loup,
Il n’y avait ni frayeur ni terreur,
L’homme n’avait pas de rival,
En ces jours, le pays de Shubur et d’Hamazi,
Sumer au langage harmonieux ( ?), le puissant pays des décrets princiers,
Uri, le pays qui a tout ce qu’ul faut ( ?)
Le pays de Martu, reposant en sécurité,
L’univers entier, les peuples à l’unisson ( ?)
A Enlil, en une seule langue…
Alors a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
Enki a-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
A-da le seigneur, a-da le prince, a-da le roi
Enki, le seigneur de l’abondance (dont) les commandements sont dignes de confiance
Le seigneur de la sagesse, qui comprend le pays,
Le chef des dieux, rempli de sagesse, le s(eigneur) d’Eridu,
Changea le discours dans leur bouche, (apporta ( ?) en lui la discorde.
(Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, BOST H., 1985).

Dans Enmerkar et le Seigneur d’Aratta, c’est Enki qui apporte la discorde entre les peuples du monde, alors que c’est Yavhé qui est traditionnellement considéré comme le responsable dans plusieurs versions du récit de la tour de Babel. Dans le Targum (la traduction de la bible hébraïque en araméen), des anges sont chargés par Dieu de provoquer des tensions entre les peuples en leur apportant chacun une nouvelle langue et une écriture. Un extrait assez évocateur nous explique cette tragédie :

«  Alors Yahvé dit aux soixante-dis anges qui se tiennent devant lui : ’venez donc ! Descendons pour confondre là-bas leur langage pour qu’ils n’entendent plus la langue les uns des autres’. La parole de Yahvé se manifesta sur la ville et avec lui les soixante-dix anges correspondant aux soixante-dix peuples, chacun ayant avec lui la langue de son peuple et dans sa main les caractères de son écriture. Il les dispersa de la surface de la terre en soixante-dix langues : l’un ne pouvait plus savoir ce que l’autre voulait dire et ils se tuaient entre eux et ils cessèrent de bâtir la ville ».
(BOST H., 1985).

D’autres documents juifs décrivent sous de nouveaux aspects la construction et la destruction de la Tour de Babel. Citons un passage du Livre des Jubilés (Jub 10 : 18-27), un pseudépigraphe qui se prétend être la révélation secrète de l’ange de la Divine Présence à Moïse. Le récit biblique de la tour de Babel y est repris en partie mais on y retrouve des modifications, des additions et des développements. La Tour est détruite par l’intervention du Seigneur qui fit souffler un vent puissant contre elle.

Le Talmud qui est un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique évoque également la construction de la tour. Les raisons qui ont poussé à cette édification sont : monter au ciel pour y demeurer, monter au ciel pour y pratiquer l’idolâtrie ou soit pour y faire la guerre à Dieu (étonnant pour un être « non matériel »). Dieu répondra par diverses actions : les hommes vont être dispersés, il va confondre la langue des hommes et pour les derniers ils vont être transformés en singes, en spectres ou en démons. Dans le Midrach (étude approfondie de textes bibliques qui commentent plusieurs versets), l’intervention de Dieu a pour effet d’enfouir un tiers de la tour, d’en détruire un tiers par le haut, et de laisser le tiers central comme vestige. La confusion des langues va engendrer la mésentente, la violence et le meurtre. Ces conséquences sont également invoquées dans des textes plus récents, tel que le IIIème livre des Oracles Sibyllins (lignes 97-110) :

« Or quand ce fut le moment de s’accomplir pour les menaces que le Grand Dieu avait proférées jadis contre les mortels lorsqu’ils avaient entrepris d’édifier une tour au pays d’Assyrie (ils étaient tous de même parler et voulaient s’élever jusqu’au ciel étoilé), l’Immortel aussitôt chargea les souffles de l’air d’une grande violence et ces vents jetèrent à bas la grande tour et excitèrent entre les hommes une mésentente mutuelle : voilà pourquoi les mortels donnèrent le nom de Babylone à la ville.
Lorsque la tour fut tombée et que les langues des hommes furent altérées en parlers de toute espèce, toute la terre se remplit de rois locaux. C’était alors la dixième génération d’hommes sortis du sol, depuis que le déluge s’était abattu sur les premiers humains. Et Cronos, Titan et Japet (père de Prométhée) devinrent rois… »
(BOST H., 1985).

Je terminerai ce petit tour non exhaustif concernant les textes apparentés ou liés à la tour de Babel avec le manuscrit écossais Dumfries N° 4 de 1710. Ce manuscrit franc-maçonnique est daté par le British Museum au début du XVIIIème siècle. Bien qu’il soit très récent, il apporte des informations en concordances avec les récits cités ci-dessus. Nous y apprenons que c’est Nemrod qui va enseigner aux hommes les techniques permettant la construction de la Tour de Babylone. Ce personnage biblique présente des caractéristiques qui le rapprochent selon moi de Thôt ou d’Imhotep. Dans le manuscrit Dumfries N°4, on décrit Nemrod comme suit : « puissant devant le Seigneur ». Avec les particules akkadiennes et sumériennes, on peut également confirmer ce sens : NÈ-EM-RU-UD : « la puissante tempête à la lumière du Seigneur ».

« Après le déluge, le grand Hermorian fils de Cush et Cush était le fils de Cham, second fils de Noé fut appelé ‘le père de la sagesse’, car il trouva ces colonnes après le déluge avec les sciences inscrites dessus : il les enseigna, lors de la construction de la Tour de Babylone, où il fut appelé Nemrod ou ‘puissant chasseur devant le Seigneur’ .
Nemrod pratiqua la maçonnerie à la demande du roi de Ninive son cousin. Il créa des maçons et les recommanda au seigneur du pays pour construire toutes sortes de constructions alors en vogue, et il leur enseigna des signes et des attouchements pour qu’ils puissent se reconnaître. »
(Traduction provenant du site de PRESTON W. : http://wp.logenationalefrancaise.org)

Au regard des croyances anciennes et de l’archéologie, il nous est possible d’admettre que la tour de Babel a bien existé et qu’elle fut localisée à Babylone. Les textes relatant ses dimensions ne sont pas tous unanimes sur la hauteur, nous laissant suggérer que cet édifice n’a peut-être jamais connu la hauteur à la quelle elle devait être construite. La destruction de cette tour est rendue responsable notamment par le passage d’une langue unique à une multitude. Il n’est pas impossible de retrouver dans cette histoire un reflet de la création de nouvelles langues anciennes au départ du sumérien ou de l’akkadien, l’étude des langues anciennes nous confirmant celà.

Sources bibliographiques :

- BOST H., 1985. Babel. Du texte au symbole. Labor et Fides, Genève. 268 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem. 2117 p.

- DIEULAFOY M., 1914. Le temple de Bêl Mardouk à Babylone. Note complémentaire. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 58, numéro 4. pp. 437-444.

- ISELIN C. Tablette dite de l’Esagil. http://communaute.louvre.fr/louvre/tablette-dite-de-lesagil. le 29/03/2011.

- LAMBERT M., 1955. Le jeu d’Enmerkar. Syria. Volume 32, numéro 32-3-4. pp. 212-221.

- PARROT A., 1970. Bible et archéologie ; 1: Déluge et arche de Noé. (4e éd. complétée.), 2. La tour de Babel. (3e éd. complétée). Delachaux & Niestlé, Paris. 123 p.

- PRESTON W. Le manuscrit Dumfries n°4. Loge d’étude et de recherche. http://wp.logenationalefrancaise.org/Documents_Dumfries.htm. le 20/03/2011.

- SEUX M.-J., 1976. Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie. Littératures anciennes du Proche-Orient. Les éditions du cerf, Paris. 558 p.

Généalogie des dieux mésopotamiens, hymnes et prières

Aux personnes reniant la personnalité à part entière des divinités les plus anciennes, je conseille la lecture du livre suivant : « Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie » de Marie-Joseph Seux. L’auteur compile ici des prières et hymnes dédiées aux divinités mésopotamiennes. Cette compilation de textes anciens akkadiens et sumériens est une base d’étude pour celui qui désire mieux comprendre et découvrir les divinités mésopotamiennes.

En synthétisant les informations de ces hymnes et prières et en recoupant les répétitions, on redécouvre de manière assez précise une généalogie de tout un panthéon de divinités. La généalogie de cette famille représentée ci-dessous sous forme synthétique. Le schéma est relativement simple par soucis de clarté. Il reste avant tout un point de départ et il n’est pas forcément juste en réalité sur tous les points. Pour certaines divinités, il reste toujours un certain flou qu’il convient de faire disparaître par davantage de recoupements et vérifications .

Généalogie des dieux mésopotamiens. Les dieux en rouges portent le titre de "roi des cieux et de la terre". An et Ishtar en bleu son parèdres. Merci de mentionner la source de cette image si vous la réutilisez.

Certains personnages ont une place importance dans cette généalogie mais ils ne sont pas représentés pour plusieurs raisons :

-         leur généalogie est incertaine. Ex : Nabû qui est fils d’Asari (Enlil) et à la fois fils héritier de Nudimmud.
-         leur fonction est importante mais on ne  connaît pas ou peu leur filiation dans les textes. Ex : Dumuzi qui est l’amant d’Ishtar et le fils d’Éa, mais les textes compilés dans l’ouvrage de Marie-Joseph Seux ne précisent pas qui est sa mère.

Comme la généalogie présentée ici le dévoile, bon nombre de divinités ont une multitude de noms. Pour certains d’entre eux, je n’ai pas repris la liste complète pour ne pas trop encombrer le schéma. Empiriquement, le nombre de titres est proportionnel à l’importance d’une divinité. On peut s’en rendre compte notamment avec la déesse de l’amour et de la guerre qui présente une liste assez longue de titres et de surnoms. Ils sont d’autant plus nombreux lorsqu’on retrouve les correspondants dans d’autres régions du monde. On peut facilement admettre que les croyances dédiées aux divinités les plus vénérées et les plus « importantes » se soient propagées davantage géographiquement, ce qui peut expliquer leur nouvelle appellation dans d’autres langues.

Lorsqu’on étudie ces textes, on se rend compte de la précision et la fois la complexité de ce panthéon. Chaque dieu a sa place et une histoire qui lui est propre. On va bien au-delà d’une simple dédicace au dieu du soleil comme on pourrait le croire naïvement, notamment avec Shamash le dieu du soleil mésopotamien. On compare bien cette divinité au soleil mais davantage dans un souci glorifique. Ce Dieu roi des cieux et de la terre a une place très précise dans le panthéon. Je cite ici une prière dédiée à Shamash (dieu akkadien) qui illustre la minutie que l’ont peut rencontrer dans les textes découverts en Mésopotamie :

Shamash, fils d’Anu, sou[verain des Igigu],
Shamash, fils héritier, qui illumines les cieux et la terre,
Progéniture de Sin et de Ni[ngal],
Seigneur de Sippar, protecteur de l’Ébabbar,
Aimé d’Aya, la bru qui habite dans les cieux purs,
Shamash, lorsque tu sors des cieux purs,
Lorsque tu franchis la montagne de Cyprès,
Que Bunéné, le ministre, te souhaite un cœur joyeux,
Que Droiture vienne à ta droite,
Que Justice vienne à ta gauche ;
Le premier de tous les pays, c’est toi !
Le Juge éminent, qui assure la justice au pays d’en haut et (au pays) d’en bas, c’est toi !
(Extrait, p 216-p 217).

Ce Dieu solaire est appelé Utu en sumérien. Il est jumeau d’Ishtar. Il portera le même titre « roi des cieux et de la terre », tout comme Enlil son grand-père, laissant suggérer que Shamash est son successeur. Shamash/Utu est incontestablement le dieu de la Justice en Mésopotamie. Notez que lorsqu’on donne pour père Anu, cela ne signifie pas père au sens strict du terme. La fonction solaire de Shamash est probablement liée aux vertus de luminosité, d’abondance, du soleil. De plus il est très courant de comparer les divinités aux astres du ciel. Le soleil est un symbole fort de royauté qui prédominera en Egypte notamment. Cette association au soleil peut compliquer l’identification d’un bon nombre de divinités. A titre d’exemple, Erra (le Râ égyptien) est également un dieu solaire et clairement distinct de Shamash.

L’étude des textes anciens reste et restera encore l’une des meilleures méthodes pour redécouvrir les parentés entre les divinités. Les dieux mésopotamiens sont les plus anciens du monde. Leur expansion s’étant propagée à partir du Moyen-Orient et les multitudes de témoignages que nous ont laissés les tablettes d’argile sont de très précieux outils à utiliser sans retenue pour avancer dans ce vaste champ de recherche.

Référence bibliographique

SEUX M.-J., 1976. Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie. Littératures anciennes du Proche-Orient. Les éditions du cerf, Paris. 558 p.

Les origines du déluge

Le déluge a fait couler beaucoup d’encre, un bateau et un rescapé ont trouvé écho dans quasi toutes les mythologies du monde. L’un des récits le plus connus est celui de la Genèse, pourtant les très nombreuses versions étudiées dans cet article (pour certaines beaucoup plus anciennes) nous permettent de reconsidérer sous divers angles son récit moralisateur et de redécouvrir les véritables causes du déluge.

En Genèse 6:5-9, Yahvé envoie le déluge car les hommes sont mauvais de nature et il regrette de les avoir créés :

« Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à la longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur. Et Yahvé dit : «  je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – depuis l’homme, jusqu’aux bestiaux, aux bestioles et aux oiseaux du ciel -, car je me repens de les avoir faits ». (Bible de Jérusalem).

On se rend compte très vite en étudiant les variantes des autres mythologies, que Yavhé est un terme qui regroupent plusieurs divinités. Dans la 11ème tablette de l’épopée de Gilgameš découverte à Ninive en Irak, Uta-napištî lui dévoile le récit du déluge. On apprend qu’un groupe de dieux ont décidé de lancer le déluge :

« Je vais te confier un secret des dieux !
Tu connais la ville de Šuruppak,
Sise [sur le bord] de l’Euphrate,
Vieille cité, et que les dieux hantaient.
C’est là que prit aux grands-dieux l’envie de provoquer le Déluge :
[Les instiga]teurs en étaient Anu, leur père ;
Enlil-le-preux, leur souverain ;
Leur préfet, Ninurta, et Ennugi, leur contremaître. »
(11ème tablette de l’épopée de Gilgameš, traduction de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993).

D’autres textes découverts toujours dans la Bibliothèque de Ninive nous confirment ce fait. En comparant 3 copies réalisées par des scribes assyriens sur ordre du roi d’Assyrie Assurbanibal (datant du VIIème siècle avant notre ère), on a pu recomposer un poème original dont le héro principal est ‘Hasisadra, un analogue à Noé, qui a obtenu l’immortalité des dieux. Il s’adresse à Izdhubar (Gilgameš) :

« Je veux te révéler, ô Izdhubar, l’histoire de ma conversation et te dire la décision des dieux.
La ville de  Šurippak, une ville que tu connais,
Est située sur l’Euphrate ;
Elle était antique et en elle [on n’honorait] pas les dieux.
[moi seul, j’étais] leur serviteur, aux grands dieux.
[les dieux tinrent conseil sur l’appel d’]Anou.
[Un déluge fut proposé par [Bel]
[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninih. »
(« Le déluge de‘Hasisadra », traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Cette version nous confirme très clairement qu’Anou (An le dieu mésopotamien du ciel) est le dirigeant d’un conseil. Le dieu qui a lancé l’idée est Bel, soit Enlil, le dieu des vents. Le conseil a délibéré et la décision est irrévocable malgré que le fait que le dieu Ea (dieu créateur mésopotamien) ne soit pas d’accord. Ceci est confirmé par un texte sumérien traduit pour la première fois en 1914 par Arno Poebel, dont le héro du récit est Ziusudra (nom qui signifie une fois décomposé : ZI-U-SUD-RÁ = vie de jours prolongés). Selon les listes royales sumériennes, celui-ci régna sur la cité de Šurippak citée plus haut.

«  Le Déluge [va anéantir] les agglomérations et recouvrir leur capitale,
Pour détruire la race humaine : [Ainsi en a-t-il été décidé],
Décision ratifiée par l’assemblée et irrévocable !
Ordre porté par Anu et Enlil, et [inaltérable] :
Le Royaume des Hommes [sera détruit] »
(« Le déluge de Ziusudra », traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Ce Ziusudra se retrouve dans une version attribuée à Bérose, un scribe chaldéen (terme qui qualifie la région située entre les cours inférieurs de l’Euphrate et du Tigre où se sont formés Sumer et Akkad). Son nom est très proche de l’original : Xisouthros. Bérose a réalisé ce récit en se basant sur des livres sacrés de Babylone. L’œuvre est perdue mais on a retrouvé 2 résumés anciens attribués à Alexandre Polyhistor (un grammairien du 1er siècle av. JC ) et à Abydène, (un écrivain de la fin du 1er siècle après JC). Cette version comprend un passage novateur : Cronos (analogue grec d’Enki/Ea) annonce en rêve le déluge à Xisouthros et lui demande d’enfouir les écrits disponibles dans la ville du soleil de Sippara. Cette version reprend des passages biens connus du déluge tels que notamment la construction du navire, le lâcher d’oiseaux, le sacrifice réalisé sur la montagne où fait escale le navire (dans cette version ils arrivent en Arménie). Les compagnons de Xisouthros qui ont survécu vont déterrer les écrits, vont fonder de nombreuses villes, bâtir des temples et reconstituer Babylone.

Toujours dans la période qui précède le déluge, divers textes nous renseignent sur les catastrophes précédant le déluge. Dans le Poème akkadien d’Atras-Hasis, un des textes les plus anciens du déluge, on apprend qu’Enlil a décidé de mettre fin à l’humanité car elle était trop bruyante. Dans les premiers temps, Enlil envoie d’abord plusieurs fléaux tels que des épidémies et une grande sécheresse mais Enki est toujours présent pour aider l’humanité. Il s’en suivra le déluge provoqué par Ninurta le fils d’Enlil qui va laisser déborder les barrages célestes et Nergal (assimilé à Osiris/Horus vengeur) qui va arracher les étais des vannes d’en haut. Le déluge des Celtes se retrouve dans un texte qui s’appelle les Triades (poésie bardiques des Cymris du pays de Galles). On compte 3 catastrophes terribles de l’île de Prydain ou de Bretagne. Une correspond à la dévastation par le feu, l’autre une grande sécheresse et la dernière une grande inondation. Seul Dwyfan et Dwyfach vont survivre grâce à un vaisseau sans agrès et vont repeupler l’île de Prydain. Divers textes de par le monde nous signalent également des de tremblements de terre et d’une obscurité généralisée à toute la terre. On peut citer à titre d’exemple le livre ses secrets de Jean un des écrits de Nag Hammadi (NH II, 1 ; IV, 1) ou le livre de Popol-vuch qui est un recueil de traditions mythologiques des indigènes du Guatemala. Dans ce livre on raconte que la terre est secouée d’un terrible tremblement de terre. Le dieu de l’orage Hourakan fait pleuvoir sur la terre une résine enflammée. On peut considérer qu’il s’agit de chutes de météorites et des effets du passage à proximité de la terre d’un astre bruyant :

«  Les eaux, soulevées par le Cœur du Ciel Houracan, bouillonnèrent et un grand déluge s’étendit à tout le créé… De la résine enflammée tombait du ciel, la face de la terre devint noire, une pluie noire tombait jour et nuit ; et il y avait dans le ciel comme le bruit d’un feu tumultueux. Les gens couraient, s’écrasaient, grimpaient sur le toit des maisons, mais celles-ci s’écroulaient sous eux ; ils grimpaient aux arbres, mais ceux-ci les secouaient ; ils se cachaient dans les cavernes, mais celles-ci les écrasaient. L’eau et le feu détruisaient tout ».
(Traduction provenant de MEREJKOVSKI D., 1995)

« Dès l’aurore, il chut des petits-pains, et des averses de grains-de-froment au crépuscule ».
(11ème tablette de l’épopée de Gilgameš, traduction de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993).

Quelques textes sont assez précis quand à la succession des destructions qui ont abouti au déluge universel. Citons le codex Vaticanus (un codex maya) qui est conservé à la bibliothèque du Vatican. Ce document distingue 4 grands évènements :

1) Tlatonatiuh (« soleil de terre ») : ce sont les géants ou les Quinamés les premiers habitants de l’Anahuac qui meurent de famine.
2) Tlétonatiuh (« soleil de feu ») : période qui correspond à la descente du dieu Xiuhteuctli. En aztèque Xiuhitl signifie météore. Ce dieu du feu, parfois représenté avec un oiseau turquoise au-dessus de sa tête et associé aux météores. Les hommes vont échapper au feu destructeur en se transformant en oiseaux. Un couple d’humains trouvent asile dans une caverne et repeuplent l’univers après cette destruction.
3) Ehécatonatiuh (« soleil de vent ») : un ouragan terrible provoqué par le dieu Quetzalcohuatl. Les hommes pour la plupart vont être transformés en singes au milieu de cet ouragan.
4) Atonatiuh (« soleil d’eau ») : Il se termine par une inondation, un déluge universel. Tous les hommes vont être transformés en poisson sauf un couple qui sont sauvés dans un bateau construit dans du cyprès. Sur le Codex on représente les 2 humains préservés du déluge Coxcox et Xochiquetzal. Ils sont assis sur un tronc et ils flottent au milieu de l’eau.

Revenons sur le récit du déluge concernant Ziusudra et attachons-nous à la figure du dieu Enki/Ea : dans ce récit, Enki et Nintu sont obligés d’accepter par un serment la décision de provoquer le Déluge, étant donné qu’ils font partie du conseil. Les textes de Ras Shamra (ancienne cité d’Ugarit) nous on livré également un récit intéressant du déluge, bien qu’il soit fragmentaire. Il nous précise la nature du serment fait par Ea : il est dit qu’ « il s’était engagé à ne rien dire à âme qui vive ». Cette raison peut expliquer dans une certaine mesure pourquoi Enki/Ea/Cronos prévient le Noé du déluge dans un songe. Il prévient en rêve Ziusudra/‘Hasisadra ou Uta-napištî de l’éminence du déluge afin qu’il construise un bateau lui permettant de survivre lui, sa famille, d’autres êtres humains, des animaux et des plantes variées. Ce rôle de poisson, nous le retrouvons notamment dans le Catapata Brâhmana (I, VIII, 1), un texte sacré de l’hindouisme qui évoque également le déluge. Ce texte a été traduit pour la première fois par M. Max Müller. Il nous relate la rencontre de Manu avec un poisson qui lui demande de le protéger en échange d’être sauvé du déluge. Ce poisson qui grandit de jour en jour est placé successivement du vase, à un grand bassin et finalement dans l’océan. Dans l’année même où il aura atteint sa taille maximale, le déluge surviendra. Il demande à Manu de construire un vaisseau et de l’adorer. Une fois le déluge initié, le poisson tire le vaisseau avec ses cornes, permettant ainsi à Manu de passer par-dessus la « montagne du Nord ».

Ce poisson évoque très clairement le serpent aquatique Vritra (voir les Veda) qui fut vaincu par Indra (Enlil/Zeus) et ses compagnons appelés les Marut (au nombre de 49). Vritra tout comme Osiris (Ea/Enki) renaîtra en un serpent céleste. On qualifie Vritra de serpent du ciel, de nuage orageux qui s’allonge en rampant dans les airs. Indra frappe Vritra de son foudre et en le déchirant il donne libre cours aux eaux qui étaient enfermées dans ses flancs. La taille du serpent des airs est déterminante : l’astre orageux et perturbateur s’est rapproché de la terre et une fois suffisamment proche de celle-ci il émerge de l’océan (une image pour expliquer la montée d’un astre dans le ciel à partir de l’horizon) provoquant ainsi un raz-de-marée gigantesque.

Dans l’Edda, un recueil poétique de la mythologie nordique, on retrouve également cette symbolique dans la figure du serpent Jormungand. Le Ragnarök, la grande bataille des dieux nordiques, est annoncé par 3 années de guerre suivies d’un hiver très rude de 3 ans. Il s’en suit un terrible tremblement de terre qui brisera tous les liens. Le loup Fenrir est alors délivré de ses chaînes. Jormungand est le serpent qui provoquera le raz-de-marée sur terre et qui détruira tout. Ce serpent fut jeté dans l’océan lorsqu’il était petit. Après ce déluge, le couple Lif et Lifthrasir donnera naissance à la nouvelle lignée humaine qui repeuplera le monde. Jormungand est un serpent qui enserre Midgard de ses terribles anneaux. Ce reptile croit sans cesse (tout comme le loup Fenrir) et il devient si grand qu’il finit par se mordre la queue et entourer la terre de ses anneaux. Ce serpent vit au fond de la mer. Jormungand grandit aussi vite que son frère Fenrir. Ce dernier est un loup géant. Un des ses fils est un astre destructeur qui détruira l’humanité, comme le démontre très clairement le texte ci-dessous :

(Völuspá 40-41)
« A l’est habite la vieille
Dans la forêt du fer,
Et là elle met au monde
Les enfants de Fenrir.
Parmi eux tous,
L’un deviendra,
Sous la forme d’un monstre,
De l’astre le destructeur.
Il se rassasiera du sang.
Des hommes à la mort voués.
Il rougira de sang pourpre
La demeure des dieux.
Noirs deviendront les rayons du soleil
Tout au long des étés suivants,
Et terribles seront les tempêtes.
En savez-vous davantage, vraiment ? »

(Source : DILLMANN F-X., 1991)

Citons encore le mythe de Labbu (provenant encore d’une autre tablette de la Bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive), un monstre aquatique à la fois un serpent et lion qui est chargé de détruire l’humanité sous l’ordre d’Enlil. Ce monstre est tué par Tišpak qui est chargé de sauver la terre et destiné à reprendre les rennes du pouvoir. La queue de Labbu balaye le tiers des étoiles. Ce mythe nous permet de conclure que 2 entités ne font qu’une seule. Il s’agit en fait des 2 visages d’une même entité destructrice : le loup/lion et le poisson/serpent qui provoqueront 2 destructions de nature différentes. Ces 2 entités ne font qu’une seule. Elles donneront naissance à 2 forces destructrices : le loup qui a brisé ses chaînes et qui a libéré sa colère et le serpent qui a atteint sa taille maximale et qui provoque le déluge.

Le faucon et le phénix sont également les 2 symboles d’un dieu colérique égyptien : Horus. Sous ses 2 aspects il est l’étoile du matin et l’étoile du soir. L’âme d’Osiris voyage à travers l’univers il renaît sous les traits d’Horus le faucon qui apporte la chaleur d’un 2ème soleil. Lorsqu’il retourne vers sa demeure, il est le phénix qui annonce le retour de la pluie. Le premier passage perturbateur aurait provoqué le déluge universel qui aurait détruit l’Atlantide. Une partie des rescapés se seraient réfugiés en Egypte comme le laisse penser le livre des morts égyptiens. Au chapitre 17, Nephtys participe au rapatriement des rescapés du déluge vers l’Egypte :

(ligne 43-48)

« Les générations cadettes sauvées pour repeupler une multitude dans le ‘Lieu du dessus-des-Eaux’ par Dieu à cet effet, les faisant arriver en deux populations meurtries et épuisées sur les terres promises que Dieu avait sauvé de l’eau dans sa Bienveillance à leur intention. Louées soient-elles, ces générations, en leur nom de ‘Survivants du Déluge!’, ainsi qu’en leur deuxième nom de ‘fils de la Triade du Couchant’ qui parviennent en la demeure de l’Alliance ». (Traduction d’Albert Slosman en 1979)

Le serpent destructeur est connu notamment sous le nom de Marduk. Ce dieu est invoqué notamment dans le célèbre poème de l’Enûma Eliŝ, l’Epopée babylonienne de la Création découverte à Ninive. Il dit que Marduk est l’enfant soleil d’Enki. C’est un dieu vengeur (tablette 3 ligne 10) tout comme Horus. Il est responsable du Déluge : il déchaîne les vents (tablette IV, ligne 96-99), qui s’engoufrent dans la bouche de Tiamat. Celle-ci éclate sous l’effet d’une flèche envoyée par Marduk. Il utilise les morceaux du corps de Tiamat pour façonner le monde. Le Poème d’Erra (un poème babylonien) complète le rôle de cette divinité dans le rôle d’un astre perturbateur. Je n’en m’en étais pas rendu compte tout de suite, mais je ce poème est une clé essentielle pour comprendre un pan entier de l’histoire des mythologies. Ce poème décrit d’une manière très précise le départ de Marduk de sa résidence ce qui a pour conséquence de provoquer le déluge. Marduk est le lien de l’univers et s’il quitte à nouveau sa résidence, l’univers se disloquera, ce qui provoquera un nouveau déluge.

« Le roi des dieux, ayant ouvert la bouche, prit la parole
Et adressa ce discours à Erra, le champion des dieux :
«Erra-le-preux, touchant l’opération que tu suggères,
Sache que déjà autrefois, pour avoir quitté ma résidence, à la suite d’une colère, j’ai provoqué le Déluge !
A peine avais-je quitté ma demeure que le lien de l’univers se défit :
Le ciel en ayant été ébranlé, des étoiles célestes la position changea sans qu’elles pussent reprendre leur place ;
L’Irkallu-infernal ayant bronché, le produit des sillons s’amenuisa, rendant désormais difficile la subsistance ;
Le lien de l’univers défait, la nappe-souterraine baissa et le niveau des eaux descendit !
A mon retour je vis comme il était malaisé de tout raccommoder !
Le croît des êtres vivants était tombé, et je ne pus le restaurer
Sans me charger, en personne, comme un paysan, de leur réensemencement !
Je fis donc reconstruire mon temple, pour m’y réinstaller.
Or, ma précieuse-image, maltraitée par le Déluge, avait son aspect terni !
Pour faire rebriller mes traits et nettoyer ma tenue, je recourus au feu.
Lorsqu’il eut achevé son travail et fait (à nouveau) resplendir ma précieuse-image,
Et que, m’étant recoiffé de ma couronne impériale, je fus revenu à ma place,
Mes traits étaient altiers, mon regard fulgurant !
Les hommes qui, échappés au Déluge, ont été les témoins de cette opération,
Te laisserai-je tirer les armes pour en anéantir la descendance ? »
(Le poème d’Erra, traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Marduk prévient Erra qu’autrefois pour avoir quitté sa demeure il a provoqué le déluge. Ce poème est étonnant dans le sens où il précise que le déluge peut se répéter une seconde fois.  Lorsque Marduk remplace Enlil dans l’Esagil, Erra lui promet qu’il peut à nouveau quitter sa demeure sans provoquer de déluge. Marduk le croit et des nouvelles catastrophes naturelles s’abattent sur terre. Le texte décrit les nombreuses destructions des villes de la Mésopotamie. On explique que Babylone est soumise à une révolte de la population « contre le gouverneur ». Nous retrouvons d’une manière très insistante l’arrogance et la violence d’Erra à la suite de ce bouleversement qui se considère alors comme le dieu unique et le maître du monde. Le poème d’Erra n’est pas le seul texte mythologique qui nous dévoile qu’il y a eu plusieurs grandes destructions sur terre. Le Codex mexicain Telleriano Remensis indique que la destruction du monde eu lieu 3 fois.

« Une fois tous les 4 ans, il y a un jeûne de 8 jours, en mémoire de ce que le monde a péri 3 fois. » (LENORMANT F., 2001).

A la vue des différents récits du déluge, on constate qu’ils s’orientent de manière quasi universelle sur la construction d’une embarcation chargée de sauver Noé et une partie des êtres vivants de la terre. Les causes qui sont invoquées telles que la méchanceté de l’homme, le non respect des dieux sont souvent de nature à culpabiliser l’homme. Elles ont tendance également à considérer les récits comme moralisateurs et permettent d’une certaine manière d’écarter les véritables questionnements sur l’origine céleste de cette catastrophe. Il faut probablement lier en partie un oubli de l’humanité sur les récits du déluge, étant donné la quasi destruction de l’espèce humaine. De plus comme le signale les nombreux textes, Noé fut écarté de l’humanité ce qui ne lui permis pas à la nouvelle humanité de comprendre les mécanismes célestes du déluge.

L’implication de Vénus reste encore à l’actuelle une idée nouvelle, peu considérée par les scientifiques. Les raisons traditionnelles pour expliquer le déluge évoquent notamment le volcanisme, la venue sur terre d’un astéroïde gigantesque et encore la précession des équinoxes comme explication des périodes de glaciation et de dégel. Néanmoins la théorie qui implique un changement d’orbite de Vénus et son implication dans plusieurs déluges a pour mérite de reconsidérer les mythologies qui sont encore à l’heure actuelle trop peu envisagées comme piste de recherche, au regard des informations qu’elles contiennent sur nos origines. C’est pour quoi l’étude approfondie des textes anciens combinée à la méthodologie scientifique mérite toute notre attention. Cet article n’a pour effet qu’une pierre lancée dans un vaste océan tant les sources sont nombreuses et variées. Je ne pourrais pas m’attarder ici plus longtemps, le temps me fait défaut, et il y a encore tant d’autres faits importants à éclaircir. Néanmoins il a de fortes chances pour que de nouvelles recherches m’amènent encore à compléter dans de nombreux nouveaux articles cette vision nouvelle, tant les mythes du monde tournent autour de ce cataclysme…

Sources bibliographiques

- ASTER., 2005. Le Déluge et ses récits : points de vue sémiotiques. Presses de l’Université Laval. 190 p.

- AUERBACH L & al., 2004. Encyclopédie de la Mythologie. Parragon Books Ltd, Royaume-Uni. 320 p.

- BAILEY G., CARDEN M., CLARKE P. & al., 2006. Mythologie : mythes et légendes du monde entier. Ed. de Lodi, Paris.

- BAUDRY G-H., 2000. Le péché dit originel. Editions Beauchesne. 411 p.

BOMPART-PORTE M., 2009. Si je t’oublie Ô Babylone… Le meurtre de masse du néolithique au monde mésopotamien. Harmattan. 320 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- CAPART A. et D. 1986. L’homme et les déluges. Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris. Volume 3, Numéro 3-3. pp. 194-196.

- DILLMANN F-X., 1991. L’Edda, récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson. Gallimard, Paris. Pp. 41-42.

- DOMENY DE RIENZI G-L., 1836. Océanie ou 5ème partie du monde : revue géographique et ethnographique de la Malaisie, de la Micronésie, de la Polynésie, et de la Mélanésie ; offrant les résultats des voyages et des découvertes de l’auteur et de ses devanciers, ainsi que ses nouvelles classifications et divisions de ces contrées. Volume 2. Firmin Didot, Paris. 447 p.

- DURAND-FOREST J. & SOUSTELLE J., 1995. Mille ans de civilisations mésoaméricaines : Des Mayas aux Aztèques. L’Harmattan. 268 p.

- FAIVRE D., 2007. Mythes de la genèse, genèse des mythes. L’Harmattan. 281 p.

- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher. 989 p.

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- MABIRE J., 1999. La légende de la mythologie nordique. Ancre de Marine, Louviers, France. 277 p.

- MEREJKOVSKI D., 1995. Atlantide-Europe : les mystères de l’Occident. Body, Mind & Spirit. 417 p.

- NOUGAYROL J., 1960. Nouveaux textes accadiens de Ras Shamra. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et belles-Lettres. Volume 104, Numéro 1. pp. 163-171.

- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre. 516 p.

Le lion, un symbole de Vénus

Le lion est un animal connu pour sa force et sa puissance ; il est aussi susceptible, belliqueux, voire sanguinaire. Pour ses caractéristiques, le lion fut un symbole de prédilection pour représenter Vénus, planète qui a boulversé la face du monde il y a des millénaires. L’importance du lion dans les mythologies est très ancienne : en sumérien on le désignait par « Urmah », Ur-mah signifiant chien puissant. La naissance de Vénus est très souvent représentée sur les murs des temples ou des tombes égyptiennes par 2 lions qui se font face. La naissance d’Horus le vengeur est symbolisée par un soleil (Vénus) émergeant des collines primordiales et entre 2 lions.

Naissance d'Horus

Double lion égyptien, symbole de l'Etoile du matin et de l'Etoile du soir (Vénus). Cette figure représente la naissance d'Horus.. Localisé au Louvre. Source : http://egypte.web361.fr/index.php?lettre=a&entree=ay-ay-ai-eje.

Une des plus belles métaphores utilisée pour symboliser l’apparition de Vénus dans le ciel nous parle d’un lion Ashtar (dieu phénicien) responsable de la mort d’une antilope symbolisant l’humidité de la nuit. Cette attaque est suivie de la chute d’Ashtar dans les enfers par les 2 serviteurs du taureau Él (très souvent représentés dans les sceaux phéniciens par des griffons). Ce lion mort renaît le soir lorsqu’il tue le Taureau Él et porte le nom d’Ashtart (parèdre d’Ashtar).  Ce mythe symbolise donc l’apparition de Vénus dans le ciel au moment de l’aurore. Elle perd son éclat lors de l’apparition du Soleil (Shapash). Elle renaît le soir lorsque le soleil atteint l’horizon. La tablette III AB, C de Ras Shamra (célèbre cité syrienne appellée Ugarit) nous synthétise la chute d’Ashtar tué par les serviteurs de Él, à l’aurore :

15. [Voici que va paraître] Shapash (déesse du soleil Špš), le flambeau des dieux. Elle s’élève la voix et [crie] (à Ashtar) : ‘Ecoute bien !
16. Il se vengera, le Taureau Él, ton père, à la face du Prince-Mer (le dieu Yam), à la face du Juge-Fleuve (autre nom de Yam).
17-18a. Il ne t’écoutera pas le Taureau Él, ton père : certes, il arrachera le support de ton siège ; certes, il renversera [le trône] de ta royauté ; certes, il brisera le sceptre de ta juridiction’.
Ashtar sait sans doute que l’arrêté de Él est, comme on le lui dit, sans appel, et il s’y soummet immédiatement. Il n’oppose aucune résistance.
18b. Et Ashtar répond :
19. ‘Il m’a saisi, le Taureau Él, mon père. Moi [je n’ai pas] de maison pour moi [comme] les (autres) dieux, de parvis [comme les (autres fils de
20. Qa]desh (Ashérat). En lion, je descendrai dans ma tombe (npš). Les étoiles-Kṯrm disparaissent dans la mai[son du Prince]-
21. Mer, dans le temple du Juge-Fleuve. Il se venge le Taureau Él, son père à la face du Prince-Mer,
22. à la face du Juge-Fleuve.’ Tu n’auras pas de pouvoir pour la royauté, ni de femme pour toi comme les (autres) dieux,
23. ni de servante comme les (autres) fils de Qadesh (Asherat). Et le Prince-Mer [(te) regardera], et le Juge-Fleuve [(t’) observera], et il dira :’Ashtar…’ »

(Traduction provenant de DU MENSNIL DU BUISSON R., 1970. Etudes sur les dieux hérités par l’Empire romain. E. J. Brill, Leiden, Netherlands).

Ce texte a sa correspondance exacte dans la Bible en Isaïe 14:12. Le terme utilisé pour qualifier l’Etoile du matin est Heylel en hébreux. Ce porteur de lumière est appelé Lucifer en latin (« Lux » ou « Luci » signifie lumière et « fer » porteur) et Phosphoros en grec.

12. « Comment es-tu tombé du ciel,
Étoile du matin (traduction du mot hébreux Heylel), fils de l’aurore ?
As-tu été jeté à terre,
Vainqueur des nations ?
13. Toi qui avais dit dans ton cœur :
‘J’escaladerai les cieux,
au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône,
je siégerai sur la montagne de l’Assemblée,
aux confins du spetentrion.
14. Je monterai au sommet des nuages,
je m’égalerai au Très-Haut.’
15. Mais tu as été précipité au shéol,
dans les profondeurs de l’abîme. »

16. « Est-ce bien toi qui faisait trembler la Terre,
qui ébranlait les Royaumes?
17. Il a réduit le monde en désert,
rasé les villes,
il ne renvoyait pas chez eux les prisonniers.
18. Tous les rois des nations, tous, reposent avec honneur,
chacun chez soi.
19. Toi, on t’a jeté hors de ton sépulcre,
comme un rameau dégoûtant,
au milieu des gens massacrés,
transpercés par l’épée,
jetés sur les pierres de la fosse,
comme une charogne foulée aux pieds. »
20. Tu ne leur seras pas uni dans la tombe,
car tu as ruiné ton pays,
fait périr ton peuple.
Plus jamais on ne prononcera le nom
de la race des méchants.
21. Préparez le massacre de ses fils
pour la faute de leur père.
Qu’ils ne se lèvent plus pour conquérir la terre
Et couvrir de villes la face du monde. »

Tout comme Heylel, Ashtar est soummis à un jugement qui lui fait perdre son sépulcre et l’oblige à descendre en temps que lion dans sans tombe (le Shéol pour Heylel). Le texte d’Isaïe nous permet de constater que ce lion a ruiné son pays, a fait périr son peuple. Ses enfants doivent également rester dans le monde du dessous comme les étoiles-Kṯrm d’Asthar.

Ce terme de « porteur de lumière » est équivalent à celui du dieu phénicien Resheph qu’on qualifie de « portier du soleil » (LIPINSKI E., 1995).  Son nom se retrouve sous différentes formes dans les textes et noms qui accompagnent sa représentation : en phénicien Ršp, en cunéiforme Ra-sa-ap ou Ra-ša-ap, ou Ršp en égyptien. Avec le syllabaire suméro-akkadien nous pouvons traduire Rasaap phonétiquement par RÁ-SÁ-AB : « le père qui guide et qui brille » ou  RÁ-ŠA-AB : « le père brillant qui assèche ». Il est représenté habituellement dans la posture d’un pharaon frappant ses ennemis, le pied gauche en avant, le bras droit brandissant une arme. Resheph est un dieu redoutable et belliqueux, caractère du lion sur lequel on peut parfois le retrouver. Son parèdre peut parfois être représentée dans la même attitude combattante. L’attribut de Resheph est également l’arc comme l’indique une référence de la cité syrienne Ugarit : « Resheph l’archer ». Dans la Bible (Dt, 32:23-24). ce dieu est un génie destructeur au service de Yavhé.

« J’accumulerai sur eux les fléaux,
J’épuiserai contre eux mes flèches.
Une fois consummés par la famine
Et attaqués par Resheph
c’est Qatéb venimeux et la dent des bêtes
que j’enverrai contre eux
avec le venin des reptiles de la terre ».

En Palestine, Resheph est vénéré à Apollonia – Arsūf (nom en arabe), ce qui laisse suggérer que ce dieu est lié à l’Apollon grec. A Chypre, le dieu Resheph dieu-archer a fusionné avec lui. Un des surnoms d’Apollon est Phoebus. Tout comme Heylel il fut banni de la montagne des dieux appelée Olympe dans la mythologie grecque. Il avait comploté contre Zeus.

Marduk nous livre de précieuses informations sur le premier grand passage de Vénus, celui qui a provoqué le grand Déluge. Dans l’Enûma Eliŝ, l’Epopée babylonienne de la Création on dit que Marduk est l’enfant soleil d’Enki. C’est un dieu vengeur (tablette 3 ligne 10) tout comme Horus. Il est responsable du Déluge : il déchaîne les vents (tablette IV, ligne 96-99), qui s’engoufrent dans la bouche de Tiamat. Celle-ci éclate sous l’effet d’une flèche envoyée par Marduk. Il utilise les morceaux du corps de Tiamat pour façonner le monde. Dans le poème d’Erra, nous apprenons qu’Erra va enflammer la colère de Marduk, l’éloigner de sa demeure et détruire les hommes. Marduk va provoquer le Déluge mais également déstabiliser les étoiles. Son apparence va être altérée et il restaurera son image par le feu. En l’absence de Marduk (qui a perdu son éclat), Erra est chargé de combattre Enlil et Anu. Une autre version concernant Marduk est conservée dans le poème d’Erra. Le dieu du Soleil Erra invoque le retour de Vénus, ce qui permet à Erra de devenir le roi des dieux :

«Lorsque Marduk eut entendu les propos d’Erra, ils lui semblèrent délicieux. Il (Marduk) quitta sa demeure impénétrable et il alla vers celle des Anunnaki. Lorsqu’il (toujours Marduk) fut entré et qu’il se tint [face à eux], Šamaš (le soleil) obscurcit ses rayons en le voyant. Sîn (la lune) fixait ailleurs […] Les mauvais vents se soulevèrent, transformant le jour en ténèbres et [bousculant] l’ensemble de la Terre et le tumulte des peuples […] Alors les Igigi (Nungal), terrorisés, s’en furent dans les hauteurs et les Anunnaki se précipitèrent au fond de l’abîme ».

Traduction d’un passage du poème d’Erra par Don Moore.

Dans l’article : « la symbolique du chien et du loup dans les mythologies », j’ai parlé du loup Fenrir, un autre animal sanguinaire qui qualifie cet astre destructeur. Tout comme Marduk, il obsurcit les rayons du soleil. Tout comme les dieux dont j’ai parlé plus haut, le loup Fenrir s’enfonce profondémment dans la terre, où il va être enchaîné. Dans cet épisode Fenrir est attaché à un grand rocher. Au Ragnarök, le loup Fenrir attaque le monde des hommes et des dieux. Le passage ci-dessous confirme clairement que Fenrir est un astre perturbateur :

(Völuspá 40-41)
A l’est habite la vieille
Dans la forêt du fer,
Et là elle met au monde
Les enfants de Fenrir.
Parmi eux tous,
L’un deviendra,
Sous la forme d’un monstre,
De l’astre le destructeur.

Il se rassasiera du sang.
Des hommes à la mort voués.
Il rougira de sang pourpre
La demeure des dieux.
Noirs deviendront les rayons du soleil
Tout au long des étés suivants,
Et terribles seront les tempêtes.
En savez-vous davantage, vraiment ?

(Source : DILLMANN F-X., 1991)

Dans la continuité de cette description, le dieu hittite Hahhima (présent dans « le Mythe de la Disparition du soleil ») est un monstre destructeur de vie sur la terre et au ciel. Son apparition a lieu lorsque le soleil se réfugie au fond de la mer (parallèle évident avec Ashtart, l’étoile du soir qui apparaît quand le soleil se couche). Cette période est caractérisée par l’absence de souverrain des dieux. Vénus est tenu responsable d’une période de grand gel qui immobilise les dieux. Le dieu de l’Orage essaie de lutter contre Hahhima mais en vain. Deux combats héroïques les opposeront. Le dieu de l’Orage appelle le dieu du Soleil qui est introuvable. Seul le retour du Soleil à la place du Gel pourra entraîner la disparition de Hahhima et permettre à la vie de renaître à nouveau.

Un autre dieu hittite appelé Illuyanka est également le réprésentant des forces obscures de la nature. Le mythe d’Illuyanka nous présente 2 versions différentes pour expliquer le retour du dieu de l’Orage au pouvoir. Illuyanka est un serpent qui a vaincu le dieu de l’Orage. Il vit sous terre. En sortant des entrailles de la terre, il menace l’ordre établi par le dieu de l’Orage. Ce mythe tend à relativiser le rôle négatif de cet astre pertubateur. En effet le dieu de l’Orage est présenté comme un adversaire impitoyable, et rusé ; à l’opposé Illuyanka est est généreux à l’image du monde sauvage. Dans la première version du mythe, on apprend que le dieu de l’Orage (via le dieu de la tempête) obtient de l’aide de la fille d’Illuyanka Inara, celle-ci a reçu l’aide d’un mortel (Hupasya) par la séduction. Hupasya capture le serpent avec une corde et le dieu de l’Orage le tue. Dans la deuxième version, le dieu de l’orage agit seul. Il retrouvera ses yeux et son cœur grâce au mariage de son fils qui vivait dans la belle famille. Le dieu de l’orage combat une 2ème fois Illuyanka sur la rive de la mer. Le fils du dieu de l’orage s’est rangé du côté du serpent et demande à son père de l’épargner, mais en vain.

« Quand il fut à nouveau valide dans son corps comme auparavant, il alla de nouveau dans la mer pour livrer bataille. Quand il lui livra bataille, et quand il fut sur le point de vaincre le Serpent, le fils du dieu de l’Orage était avec le serpent et appela son père dans le ciel :

« Inclus-moi avec eux ; n’aie pas pitié de moi » aussi le dieu de l’Orage les tua (tous les deux) le serpent et son propre fils. Et ceci le dieu de l’Orage […]. »

(Deuxième version du mythe de Illuyanka, source : DILLMANN F-X., 1991).

La mort de l’astre destructeur est confirmée dans le mythe de Labbu, dont une tablette endommagée de la bibliothèque d’Aššurbanipal donne de précieuses informations. Dans ce mythe, Enlil charge un autre dieu de tuer Labbu. Celui-ci est un monstre dont l’apparence est celle d’un lion et d’un serpent qui est envoyé par le dieu Enlil pour détruire l’humanité. Il vit dans l’eau. Il est le fils de Tiamat et la « progéniture du Fleuve ». Il a pour but de détruire la Terre et l’humanité. Labbu a une queue qui balaye le tiers des étoiles. Ce monstre doit être tué par Tišpak. Celui-ci est chargé de sauver la terre et prendre les rennes du pouvoir. Lorsque Labbu est tué, il est dit que : « Et pendant trois ans, trois mois et un jour […] coula le sang du Labbu.

« Sa longueur était de cinquante milles,
Et de un mille son [épaisseur ( ?)] ;
Sa gueule mesurait six coudées,
[Et sa langue ( ?)], douze coudées.
Sur douze coudées (s’étendait)
Le périmètre de ses oreilles.
A soixante coudées de distance,
Il [attrapait ( ?)] les oiseaux [de sa langue ( ?)].
S’il se mouvait sous neuf coudées d’eau […],
Il pouvait élever sa queue [jusque…]. »

(Mythe de Labbu, source : DILLMANN F-X., 1991).

Au terme de cette investigation initiée à partir du lion, nous redécouvrons encore ici le drame cosmique qui s’est conservé dans bons nombres de mythes à travers le monde. Un astre pertubateur, dont la naissance est causée par le dieu Enlil, est chargé de détruire l’humanité. Sa taille et sa lumière sont responsables de la montée des eaux, en d’autres mots du Déluge. Après cet épisode qui boulversa la surface de la Terre, la vie a repris son cours. Le monde n’est pour autant pas sain et sauf : Vénus réapparaît à proximité de la terre et cause de nouveaux dégâts. La terre est plongée dans l’obscurité et des tempêtes se déchaînent pendant plusieurs étés successifs. Les hommes et les dieux sont immobilisés. Lors du 2ème passage, un serpent a combattu le dieu de l’Orage et l’a mutilé. Il semble être sanctionné par le dieu Él qui le fait précipiter dans les profondeurs du Shéol.  Le dieu du Soleil est chargé d’assurer le règne sur le monde en l’absence du dieu de l’Orage. Ce règne n’est pas éternel et un nouveau passage de Vénus perturbe à nouveau la vie. A son retour, le Soleil disparaît sous l’horizon et le monde est sans souverrain. Le dieu de l’Orage retrouvera sa place du roi du monde après avoir vaincu le lion-serpent lors d’un dernier grand combat cosmique…

Remarque : pour plus d’information concernant ce drame cosmique, vous pouvez vous réferer à l’article « le mythe de Nahusha ». Il donne de précieux détails concernant le résumé de cette conclusion. Les noms sont différents, mais vous verrez très vite que ce mythe est intimement lié à cette histoire.

Naissance de Nergal

Sceau cylindre sumérien représentant Nergal sortant de la butte primodiale. Il est entouré par Ishtar et par Enki, des symboles représentant l'Etoile du matin apportant la chaleur et l'Etoile du soir apportant l'humidité. Source : http://economiedistributive.free.fr/IMG/jpg/1031_sumer.jpg.

Sources bibliographiques

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