Merlin, Ambrosius, Lailoken, Marthin, Marzin, Marzen, Myrddin, Merzen

Nous connaissons tous sous une forme plus ou moins dénaturée de Merlin. Une des images les plus répandues concerne celles que nous rencontrons au travers de Merlin l’enchanteur ou de Merlin de la légende arthurienne. Je n’aborderai pas ici les relations qu’entretient ce dernier avec la cour du roi Arthur, mais plutôt d’autres aspects moins connus tels que la raison de sa folie, son lien avec la nature, sa triple mort,…

Une des premières images que l’on a de Merlin, dans les textes écrits les plus anciens, est celle d’un chef d’armée courageux et modéré appelé Aurelus Ambrosius autour duquel graviteront des Bretons soummis à leurs adversaires saxons (cf. De excidio et conquestu Britanniae de l’historien breton Gildas, et  Historia ecclesiastica gentis Anglorum du chroniqueur Bède). Avec son aide, les Bretons vont gagner plusieurs batailles clés. Selon les écrits découverts, nous pouvons donner ici un bref aperçu de ses différents noms de Merlin :

Ambrosius : en latin,
Merlinus : en latin,
Lailoken : en latin (Ecosse),
Marthin, Marzin ou Marzen : en breton ancien,
Myrddin : en gallois,
Merzen : en vieux gaëlique,
Merlin : en français.

Dans le texte latin « Historia Regum Britanniae » du gaulois Geoffroy de Monmouth, nous lisons pour la première fois que Merlinus est Ambrosius : « Tunc ait Merlinus, qui et Ambrosius dicebatur : Alors Merlin, qui s’appelait aussi Ambrosius » (FARAL E., 1929). Le récit impliquant Merlin raconte que Wortegirn va usurper le trône du roi breton Constantin en l’assassinant. Les troupes saxonnes venues du Nord vont pousser Wortegirn et son peuple à se retrancher dans le pays de Galle. Pour se protéger, il décide de faire construire une haute forteresse qui s’écroule chaque jour. Merlin, cet enfant sans père, va être capturé par Wortegirn afin de solidifier le mortier de cette tour par le don de son sang. Merlin oriente la solution au problème en pointant du doigt la cause de cette instabilité : chaque nuit un dragon rouge (symbolisant les Saxons) se bat contre un dragon blanc (symbolisant les Bretons), faisant ainsi trembler le sol. Aurelius, un des 2 fils de Constantin venge la mort de son père en détruisant par le feu la forteresse de Wortegirn. Suite à cette victoire, Aurelius souhaite créer un monument capable de défier le temps afin de commémorer la mort de tous les braves tués au combat. Merlin aidera le frère d’Aurelius appelé Uther afin de se fournir en pierres en Irlande. A l’aide des pouvoirs de Merlin, les blocs de pierre peuvent être transportés jusque dans la plaine de Salisbury, afin de former l’actuel Stonehenge.

Site mégalithique de Stonehenge. Source : http://www.ridgewayrides.co.uk/photos/stonehenge.jpg.

C’est dans cette fonction de chef d’armée, que Merlin va vivre un évènement très douloureux qui provoquera son exil dans la nature. En effet, plusieurs versions attestent dans ce sens. Le récit le plus explicite est celui de Geoffrey de Monmouth appelé « Vita Merlini ». A la vue de des compagnons tués, dans la bataille qui opposait le peuple gallois du Goddodyn aux Scots d’Ecosse, Merlin rentre dans une très grande tristesse et décide de s’exiler en forêt à l’abri des regards. Touché par la perte des compagnons, il se considère comme le responsable comme nous pouvons le lire dans un texte appelé « Vita Merlini silvestris » conservé dans un manuscrit unique au British Museum. Un court extrait de cette œuvre nous permet de juger du sentiment de culpabilité de Merlin, dont l’autre nom écossais est Lailoken : « je souffre dans ce désert un sort effroyable auquel, parmi les bêtes sauvages, j’ai été condamné pour mes péchés parce que je ne suis pas digne d’obtenir le pardon de mes crimes parmi les hommes : je suis responsable du massacre de tous ceux qui furent tués dans la bataille bien connue des habitants de cette contrée et qui eut lieu sur une plaine entre Lidel et Carwanok » (traduction de WALTER P. & al., 1999).

Merlin rappela ses compagnons hors du combat et il leur ordonna d’ensevelir ses frères dans une chapelle superbement décorée. Il déplorait ses champions sans cesser de répandre des pleurs. Il couvrit ses cheveux de cendre, lacéra ses vêtements et désormais, prostré sur le sol, il s’y roulait en tout sens. Peredur et les autres nobles et chefs offrirent leur consolation mais il ne voulut ni être consolé, ni supporter leurs supplications. Merlin pleura trois jours entiers. Il refusait toute nourriture tant la douleur qui le consumait était immense. Soudain, alors qu’il faisait retentir ses plaintes nombreuses et répétées, un nouvel accès de fureur le saisit : il se retira en secret et s’enfuit vers la forêt, ne voulant pas être aperçu dans sa fuite.
(Extrait de Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth. Source : WALTER P. & al., 1999)

Une des grandes caractéristiques de Merlin est son lien avec la nature. Face à sa douleur, la forêt n’est que le seul endroit dans lequel il peut s’apaiser et dans lequel il retrouve un léger soulagement. Dans Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth, sa sœur Ganieda et sa femme Gwendoline sont dans une profonde tristesse, ne sachant pas réellement si Merlin est encore en vie. On le retrouve et on parvient à le convaincre de revenir à la cour. Son rang royal le prédispose à être roi mais il refuse les richesses qu’on lui propose. De plus, il désire se préserver du « fléau de l’amour ». Il retourne en forêt. Sa sagesse et sa capacité à lire dans les étoiles lui permettent de comprendre que sa femme Gwendoline s’est remariée : « Et toi très haute Vénus qui, disparaissant au-delà d’un certain point du ciel, accompagne le soleil dans sa course zodiacale, que dire de ton double rayon qui sépare l’éther ? Cette division n’annonce-t-elle pas que mon amour se sépare de moi ? Un tel rayon est en effet le signe des amours désunis ». Suite à cette vision, Merlin décide d’offrir un cadeau de mariage assez spécial à Gwendoline : surmontant un cerf, il arrive à la cour accompagné d’une harde de cerfs, de daims et de chevreuils. Malheureusement à la vue du fiancé, son cœur se brusque et il fracasse sur le front de nouvel époux les cornes du cerf qu’il chevauchait, le tuant ainsi. Dans sa fuite, il est capturé et enchaîné. Il parviendra à obtenir sa délivrance en révélant un secret pour le moins très embarrassant pour la reine Ganieda : son adultère avec Merlin. Bien que la version de Geoffrey de Monmouth n’évoque que de manière détournée la triple mort de Merlin, d’autres récits nous rapportent (Lailoken, la version écossaise de Merlin) que des bergers envoyés par la reine vont l’assassiner. Il sera précipité d’une falaise, transpercé par un pieu et la tête inclinée dans l’eau.

Certains auteurs n’hésitent pas à lier le dieu gaulois Cernunnos (à prononcer Kernunnos) à Merlin. Tout comme celui-ci, Cernunnos est entouré d’animaux et particulièrement de cerfs. . Cette divinité est représentée dans une posture de Bouddha sur le célèbre chaudron de Gundestrup (cf ci-dessous), laissant suggérer une spiritualité qui n’a pas pu s’acquérir que de la même manière que Merlin, c’est-à-dire isolé des hommes dans la nature. On le retrouve également sur les monuments de Reims, de Vendoeuvres, de Saintes, de Sommerecourt. Ce personnage a toujours la tête surmontée de bois de cerf ou parfois de cornes de boucs. A ses côtés, on retrouve quasi tout le temps un serpent qui présente très souvent la caractéristique d’avoir une tête de bouc. Cet emblème est le symbole par excellence du personnage que l’on nomme Ptah, Amon, Khnum, Min ou Pan. Les ramures de cerf ou les cornes de bouc évoquent le cycle de mort et de renaissance particulièrement cher pour les divinités égyptiennes cités ci-dessus. Comme le signale Yann Brekelien (cf bibliograpghie), Cernunnos est probablement le personnage dont on parle dans le récit gallois du 13ème siècle « Owein et Lunet », ou « la Dame de la Fontaine ». Dans ce récit, Kynon, un des guerriers du roi Arthur, rencontre un homme de la nature entouré d’animaux (cerfs, serpents,…) et qui a un contrôle sur ceux-ci.

Cernunnos sur le chaudron de Gundestrup et Khnum sur une colonne dans le temple de Khnum. Analogie : serpent/sceptre dans une main et la torque (collier funéraire celte) ou la croix ankh dans l’autre main. Les 2 plumes de faucon verticales de Khnum sont remplacées par les ramures pour le dieu Cernunnos. Sources des images : http://celticmythpodshow.com/Shownotes/episodeSP10.php http://mikrokopter.nu/khnum.

Le mythe de Merlin doit être vu comme la survivance d’une ancienne tradition religieuse préchrétienne. Il s’est construit autour d’anciennes croyances transmises oralement et transcrites par écrit en grande partie à l’époque médiévale. Les récits sont très nombreux et plusieurs éléments laissent suggérer un emprunt à d’autres mythologies plus anciennes. Je cite pour exemple deux passages assez particuliers : un sur Phoebus et l’autre sur le phénix (cf ci-dessous). Cette mort particulière, ce lien avec la nature et la quête intérieure que Merlin entreprend sont d’autant de raisons pour s’intéresser davantage à ce personnage si mystérieux…

Merlin s’adressant à sa sœur Ganieda : « Face aux autres demeures, fais-en construire une à l’écart avec septante portes et autant de fenêtres : grâce à elles, je verrai Phoebus qui vomit le feu avec Vénus et, dans le ciel nocturne, j’examinerai le mouvement des astres qui m’apprendront les évènements futurs du peuple de ce royaume ».
(Extrait de la ligne 555 à 560 de Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth. Source : WALTER P. & al., 1999).

« Dans les terres d’Arabie vit un oiseau unique et pérenne, le phénix. Grâce à son privilège divin, il renaît de son propre corps : lorsqu’il devient vieux, il cherche un lieu surchauffé par la brûlure du soleil. Là, il rassemble un monceau de plantes aromatiques et il construit un bûcher qu’il attise d’un battement rapide d’ailes. Ensuite il se place à son sommet jusqu’à être entièrement consumé. Des cendres de son corps naît un nouvel oiseau et c’est en vertu de cette loi que le premier phénix se régénère éternellement ».
(Extrait de la ligne 1345 à 1352 de Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth. Source : WALTER P. & al., 1999).

Sources bibliographiques

- BREKILIEN Y., 1993. La mythologie celtique. Editions du rocher. 444 p.

-D’AMOURS G.,1996. La figure de Merlin : folie ou éveil spirituel ? http://www.decourberon.com/merlin/folie.htm.  Consulté le 21/06/2011.

-D’AMOURS G.,1996.  Origine et évolution de la figure de Merlin. Mémoire : la problématique du père dans la légende de Merlin. http://www.a525g.com/histoire/origine-merlin.htm. Université Laval. Consulté le 21/06/2011.

- DE BORON R. & ALEXANDRE M., 2000. Robert de Boron : Merlin : Roman du XIIIème siècle. Librairie Droz. 342 p.

- FARAL E., 1929. La légende arthurienne. Tome III. Paris, Champion. 186 p.

-WALTER P. & al., 1999. Le devin maudit : Merlin, Lailoken, Suibhne : textes et études. Ellug, Grenoble. 252 p.