Le mythe de la création japonais et l’archéologie : à la (re)découverte de la période Jômon (16 500 ans bp-900 ans bp)

Cet article est à la fois un voyage dans la mythologie japonaise et une redécouverte de la culture Jômon. Je remercie Mickaël d’avoir bien voulu réserver une place à ce texte qui ne vise pas l’exhaustivité. En effet, la protohistoire japonaise et la vie spirituelle des hommes et des femmes de la période Jômon sont un objet d’étude trop complexe pour être examinés et analysés en si peu de lignes. Les mythes d’argile un ouvrage de ma plume (parution en 2013) abordera cette question en s’appuyant notamment sur les données matérielles de l’archéologie nipponne et de l’ethnologie. Notre objectif se limite ici à souligner l’existence matérielle d’artefacts d’un usage manifestement symbolique (et certainement religieux) susceptibles d’être en relation avec des rites supposés mettre en scène l’épisode de la création, en particulier le « sacrifice » de la déesse Izanami et son séjour éternel au royaume souterrain des morts (Yomi). La mort par démembrement d’une divinité est l’une des caractéristiques de nombreuses mythologies (notamment asiatiques) que Mircea Eliade attribue à des sociétés qui pratiquaient des cultes en lien étroit ou direct avec la fertilité. Même fertilité qui – selon l’archéologue Brian Hayden -joue un rôle politique, social, économique et religieux central au sein des sociétés de chasseurs cueilleurs complexes.

La période Jômon : un « mésolithique » japonais caractérisé par la mise en place d’une société de chasseurs-cueilleurs complexes

En Asie, le passage du Paléolithique supérieur à la culture Jômon est marqué par l’usage de la poterie et par une tendance progressive à la sédentarité. Ont simultanément coexisté les cultures Shengwen [1] (Chine), Chulmun [2] (Corée) et Jômon, toutes associées à un style de fabrication de céramiques et à un mode de vie sédentaire. Les poteries à cordons -ou « Jômon »[3]- (voir illustration ci-dessous) seraient les doyennes de l’Humanité [4], mais la récente découverte en Chine de fragments de poteries plus anciens ( 20 000 ans bp) laisse la question en suspens. D’ailleurs, la date de leur apparition au Japon a été récemment réajustée, elles remonteraient, selon la professeure Junko Habu, à environ 16 500 ans bp[5], soit 4 000 ans avant son usage quotidien par les civilisations moyen-orientales[6]. Ces créations sont apparentées à un modèle produit à une date ultérieure (11 000 ans av. JC) dont des fragments ont été excavés sur les berges du fleuve Amour (Russie). Il est prudent de dire que les poteries les plus anciennes de l’histoire humaine auraient été façonnées et cuites par des groupes humains présents dans un large triangle Sibérie-Chine-Japon. Sur une échelle planétaire, il s’agit plutôt d’une révolution de forme (manufacture de contenants), car l’usage de la terre cuite (pour la fabrication de statuettes d’argile) est antérieure aussi bien en Europe Orientale (28 000-27 000 bp[7]) qu’au Japon.

Poterie et motif à cordes

Poterie (vue d’ensemble et détail du motif à cordes) de la période Jômon retrouvée sur le site de Okyuzuka (préfecture d’Ishikawa). Musée d’histoire du site originel de Nonoichi-Machi. Photographie Rémy Valat).

La Protohistoire nippone échappe au schéma conventionnel des archéologues occidentaux. Elle correspond, selon le découpage chronologique déterminé par les archéologues japonais, aux périodes culturelles[8] Jômon (縄文)[9], Yayoi (弥生)[10] et Kôfun (古墳)[11], c’est-à-dire la continuité chronologique remontant à 16 500 ans bp (ou 11 000 ans bp, selon d’autres estimations) jusqu’à 645 ap. JC. Ces subdivisions singulières reposent uniquement sur des données matérielles (constatation de l’absence fabrication d’objets usuels en terre cuite, puis leur manufacture selon des modèles caractéristiques variables dans le temps et, en période finale de la Protohistoire, sur un mode d’inhumation des élites politiques locales) et diffèrent des critères européens, fondés sur une perspective globale interdisciplinaire. Si la période précédente (Iwajuku) coïncide aux grandes lignes des changements techniques et culturels du Paléolithique, la période Jômon pose problème du point de vue de l’archéologie occidentale, car l’absence d’une société agraire (qui place l’agriculture au cœur du fonctionnement de la société) ne permet pas de la caractériser comme une culture du Néolithique. Certains auteurs (Laurent Nespoulous, Sahara Makoto) la rattache aux caractéristiques communes du Mésolithique européen, dont l’évolution générale tendrait à la « néolithisation[12] ». De même le phénomène de « télescopage », de « rattrapage » ou d’« accélération » technologique de la période Yayoi est une singularité japonaise : l’apparition synchrone du bronze et du fer font passer l’archipel de l’ « Âge de pierre » à l’ « Âge du fer », bien que culturellement (avec la pratique funéraire du dépôt d’objets en bronze), elle pourrait encore se rattacher à l’ « Âge du Bronze » en Europe[13].

Les cent (ou cent-cinquante) siècles du Jômon ont été subdivisés en six principales sous-périodes par les archéologues nippons permettant de dégager les principales phases de l’évolution technique et des changements culturels de la période (les limites chronologiques indiquées ci-dessous sont celles conventionnellement admises au Japon) : le Jômon initial (proto-Jômon, selon d’autres auteurs, 10 000 à 8 000 bp), précoce (ou archaïque, 8 000-6 000 bp), antérieur (ou ancien, 6 000-3000 bp), moyen (3 000-2000 bp), postérieur (ou récent, 2 000-1 000 bp) et final (1000-500 bp). La culture Jômon sera progressivement subjuguée par une nouvelle vague de migrants venue du continent à la période Yayoi (Ve siècle av. JC-IIIe siècle ap. JC), importatrice de technologies (riziculture, bronze) et d’une culture nouvelles.

La population japonaise protohistorique a fait l’objet de nombreuses recherches, mais nos connaissances sur son effectif et son mode de vie restent en bonne partie spéculatives en dépit de l’importance des données de l’archéologie. Selon le professeur Shuzo Koyama[v14], la population générale (avec des variations locales) aurait décuplée entre le Jômon naissant (20 100 hab.) et moyen (261 300 hab.), puis diminué progressivement de deux tiers (160 300 hab. Jômon tardif /75 800 hab. Jômon final), mais ces estimations sont probablement surévaluées. Ces variations ont été constatées sur la façade orientale de l’archipel ; sur le versant ouest, la population aurait augmentée lentement pendant toute la période. Il est certain que la densité est toujours restée inférieure à un habitant au kilomètre carré, sur tout le territoire archipelagique.

Sur l’ensemble des îles du Japon (à l’exception probablement de l’île d’Hokkaidô), les groupes humains étaient mobiles dans les limites d’un territoire dispensateur de nourriture (grâce à l’adoucissement du climat) et adaptaient leurs stratégies de subsistance en fonction des disponibilités. La découverte de la poterie a permis certes la conservation des aliments, mais les tribus continuèrent à connaître des migrations saisonnières lorsque les ressources d’un endroit se tarissaient ou s’étaient épuisées. Les stratégies de subsistance sont opportunistes et les conditions de vie ont considérablement varié dans le temps et dans l’espace. Les membres de la communauté chargés de la collecte, de la chasse ou de la pêche se dispersaient du centre principal d’habitations (rarement de grottes) ou de centres de chasse, de pêche ou de collecte périphériques pour ravitailler le groupe[15]. Lorsque les ressources alimentaires viennent à suffire (sur les îles d’Hokkaidô et de Kyûshû[16] principalement), les communautés se sédentarisent et le ravitaillement en profondeur s’effectue à partir de centres périphériques permanents.

Carte du Japon. Source : Wikipedia.

Les hommes du Jômon se sont adaptés aux ressources naturelles : essentiellement installés dans le nord-est du Japon, leur environnement de prédilection était les forêts à feuilles caduques, productrices de fruits durs (plus de 50 % de l’apport calorique des hommes du Jômon[17]). La poterie servait à la cuisson lente et à la conservation des fruits de la cueillette, ce qui eu pour principal effet d’améliorer les conditions sanitaires et l’espérance de vie (celle-ci excèdait légèrement la trentaine d’années pour les individus ayant pu atteindre l’âge adulte). Ces cultures marginales, que nous pourrions qualifier d’horticulture (ou de « niches de productions »[18]), ne constituaient pas le régime principal de la population et le cycle saisonnier des collectes d’aliments et de la chasse rendaient les hommes tributaires des aléas de la nature.

Les communautés n’étaient pas totalement autarciques : des liens de proximité existaient, comme en témoignent les changements et les parentés stylistiques dans les productions artisanales. L’amélioration de la qualité des produits artisanaux[19], la présence de produits finis exhumés en des sites éloignés[20] de leur lieu de production[21] prouve l’existence d’une économie reposant sur l’échange de biens (déjà constatée au Paléolithique, mais d’une plus grande ampleur et sur de plus longues distances, par voies de terre et de mer[22]), la spécialisation de la production et la gestion des surplus.

Ces changements ont probablement modifié la physionomie des communautés qui se sont structurées tout en générant des inégalités sociales plus prononcées. Il n’existe pas de traces archéologiques significatives de hiérarchisation pérenne (Jômon moyen et tardif), la distinction entre les individus était probablement horizontale, en fonction de leur position « socio-économique» au sein de la tribu. Bien qu’il n’existait probablement pas, selon la professeure Junko Habu, de transmission héréditaire du pouvoir[23], nous sommes bien en présence d’une société ayant toutes les caractéristiques des chasseurs-cueilleurs complexes.

La mythologie japonaise : tableau général

Les mythes japonais ont été modifiés et épurés lors de leurs rédactions ; toutefois des deux mythes officiels subsistants, le Kojiki comporterait les séquences et les épisodes les plus complets. Ces textes, rédigés plusieurs siècles après l’introduction de l’écrit au Japon[24], sont pour les plus importants, le Nihongi (日本紀) ou Nihonshoki (日本書紀)[25] et le Kojiki (古事記).

Le premier, rédigé en 720 ap. JC, a fait l’objet d’une traduction du chinois classique vers la langue anglaise par William George Aston (1841-1911)[26], linguiste de formation et interprète auprès de la légation britannique au Japon ; le second, traduit en 1882 par Basil Hall Chamberlain, a été finalisé en 712 ap. JC. Or, ces textes, et a fortiori le premier cité, sont l’aboutissement d’un long processus séculaire de tentatives publiques et privées d’écriture de l’histoire du Japon ancien[27]. Son objectif est de figer une histoire officielle et de mettre un terme aux nombreuses contrefaçons et ré-écritures servant des intérêts particuliers. Le flores des généalogies fictives mettaient en péril l’équilibre de l’État, car ces dernières justifiaient des revendications à l’exercice de hautes fonctions. Cette histoire a été transcrite phonétiquement en hiragana[28] pour « en faciliter l’intelligence » et en élargir le lectorat potentiel (entre 720 et 878 ap. JC). Cette version de vulgarisation est intitulée Kana Nihongi.

Le tableau mythologique tel qu’il nous est parvenu décrit un environnement naturel dans lequel évoluent les dieux (les kami), mais rien dans la description de la faune, de la flore et des paysages ne permet de « dater » le texte. Le cadre géographique paraît atemporel, voire immuable : l’espace japonais est celui des dieux, tels qu’ils l’ont façonné et ne paraît susceptible d’aucun changement. Le décor est le Japon au présent de la rédaction, c’est-à-dire le VIIIe siècle ap. JC. En revanche, d’un point de vue diachronique, une évolution se dessine. Floue et incertaine dans leurs descriptions de la « Création », le Kojiki et le Nihongi décrivent nettement un univers avec un panthéon de divinités immanentes et omniprésentes duquel émergent progressivement des « héros », héréditairement d’essence divine, qui entrent -à leur mort terrestre- dans le panthéon des kami (dieux) japonais. Ces « héros » et les premiers empereurs de l’ « âge historique » sont des fabrications postérieures reflétant le contexte géopolitique et social de la période Kôfun.

Le mythe des origines japonais, comme tous les mythes, a subi des influences culturelles et religieuses d’un environnement géographique et temporel proches (notamment le taoïsme chinois[29], le bouddhisme[30]) ou plus lointains dans l’espace et dans le temps (groupes de populations venues d’Asie centrale à la période Paléolithique) et d’Océanie[31]. Ces empreintes extérieures sont indéniables, mais un simple regard porté sur les mythes fondateurs de civilisations géographiquement proches (mais pas seulement), la Corée (royaume de Koguryŏ[32]) et la Chine par exemples, permettent de relever de frappantes similitudes : les deux traditions attribuent communément à un œuf l’origine de l’univers (« mythe de l’œuf cosmique »[33]). Tous ces récits ont la même trame, parce que les mythes de la création de l’humanité, outre leurs similtudes dans le récit, auraient – bien que modifiés dans le temps- été tous imaginés dès le Paléolithique[34]. Il ne fait quasiment aucun doute que le 1er volume du Kojiki et le chapitre « l’Âge des Dieux » du Nihongi (et plus particulièrement l’épisode relatif au couple divin Izanami et Izanagi) recèlent de précieuses informations -certes altérées- sur le panthéon, la cosmogonie et probablement les rites autochtones du Japon préhistorique[35].

Si la création de l’univers est le résultat d’un « œuf cosmique » scindé en deux parties, la suite du récit est porteuse de récurrentes références à la fertilité (démembrement de la déesse Izanami, morte en se sacrifiant pour donner la vie), signe que ce récit pourrait être le produit d’hommes appartenant à une société pratiquant la domestication des plantes[36]. Ce qui pourait effectivement correspondre à la période Jômon. D’ailleurs, cet épisode se situe juste après celui de la Création elle-même :  ce récit aurait été -du point de vue eladien- élaboré par des populations de générations plus anciennes pratiquant le nomadisme et vivant de la prédation.

La Création (I) : de l’« œuf cosmique » à l’Être suprême ?

Proche des premières lignes de l’Ancien Testament (nous prenons ce texte comme point de référence, parce qu’il est largement connu du public occidental), le Nihongi décrit l’univers antédivin comme une masse chaotique oviforme renfermant deux éléments[37], l’un positif et l’autre négatif qui, une fois séparés, donneront naissance au Ciel et la Terre. Le ciel, espace « pur », « clair » et éthéré s’est détaché de la lourde et énorme masse de ce qui deviendra la Terre pour s’élever et occuper son nouveau domaine. C’est dans le Ciel que les « êtres divins masculins» font leur apparition : ces divinités sont produites par le germe original, devenu un roseau (comme axe mettant en communication le céleste et le terrestre).

La première d’entre-elles est kuni-toko-tachi-no-mikoto[38] (国常立尊). Ce dieu primordial, qualifié par un idéogramme soulignant son importance (尊)[39], pourrait s’apparenter aux Êtres suprêmes, tels qu’ils apparaissent dans de nombreuses religions traditionnelles. De même le Kojiki (ainsi qu’une tradition du Nihongi et le Kogoshui) attribue (par son appellation même) la fonction de « maître du centre du ciel » au premier dieu : Amenominakanushi (天之御中主)[40].

Le phénomène de la croyance en un « Être divin, céleste, créateur de l’univers » est, selon Mircéa Eliade, avéré, quasi-universel et serait, à la lecture du Kojiki, également une des caractéristiques de la tradition japonaise[41]. Elle l’est également des cultures ayant donné préséance aux dieux ouraniens dans les civilisations proches, telles la Chine[42] et la Corée[43]. L’historien des religions ne peut certes définir avec certitude si cette dévotion aurait été l’unique et originelle croyance des hommes protohistoriques et si, comme l’écrit Mircea Eliade, les « autres formes religieuses (…) apparues ultérieurement [représenteraient] des phénomènes de dégradation »[44].

S’il est presque certain que cette conception du divin trop abstraite et personnifiée est présente dans l’environnement culturel et géographique du Japon protohistorique, il est difficile d’affirmer que cette croyance ait été celle des populations du Jômon. Certes, le culte d’Êtres suprêmes a été constaté par les ethnologues : aussi bien en Afrique, en Asie[45], en Australie, en Amérique du Nord, sur le continent Arctique et globalement par les peuples ouralo-altaïques (groupe linguistique auquel appartient le japonais). L’hypothèse de la croyance en un Deus Otiosus (c’est-à-dire un dieu créateur tombé dans l’inaction) serait d’autant moins à exclure qu’il était encore vénéré au XIXe siècle, sous une forme édulcorée, par les populations Ainu de l’île septentrionale d’Hokkaidô (populations qui seraient les descendantes directes des hommes et des femmes du Jômon). Ce dieu appelé « kamui », laisserait effectivement supposer que les dieux japonais, les « kami », auraient – après un « phénomène de dégradation[46] » –été appropriés par les communautés de l’archipel et se seraient, selon un processus constaté auprès d’autres civilisations, substitués à la primo divinité omnipotente[47]. La vénération d’un Être suprême pourrait peut-être s’apparenter à un culte rendu à l’  « esprit » d’un grand ancêtre du clan… Ces spéculations – bien qu’étayées par des enquêtes ethnologiques- ne sont pas confirmées par l’archéologie : aucun indice matériel ne laisse supposer de l’existence d’une telle croyance[48]. Le doute subsiste, mais l’hypothèse d’un Être suprême paraît être, de mon point de vue, spéculative, faute de preuves matérielles (statuettes ou artefacts représentant cette entité).

La Création (II) : la « faute » d’Izanami, le sacrifice du double impur et le voyage initiatique d’Izanagi

« Alors, toutes les divinités célestes ordonnèrent aux deux divinités Izanagi-no-mikoto et Izanami-no-mikoto : Parfaîtes et solidifiez ce pays qui flotte à la dérive. Elles leur confièrent une céleste hallebarde ornée de joyaux et elles les mandatèrent. En conséquence, les deux divinités, debout sur le céleste pont flottant pointèrent vers le bas cette hallebarde ornée de joyaux et elles barattèrent. Cela faisait clapoter l’eau salée. Et quand elles la retirèrent, des gouttes tombèrent de l’extrémité de cette hallebarde ; elles s’empilèrent les unes sur les autres et elles formèrent une île. C’est l’île d’Onogoro-jima. Les divinités descendirent du ciel sur cette île, y dressèrent soigneusement un céleste pilier et y édifièrent un pavillon de huit brasses. Alors Izanagi-no-mikoto demanda à son épouse : Izanami-no-mikoto : comment ton corps s’est-il formé ? Et elle répondit : Mon corps s’est formé progressivement, et il est un endroit où il ne s’est pas formé. Alors, Izanagi-no-mikoto dit : Mon corps s’est formé progressivement et il est un endroit où il s’est trop formé. En conséquence, je pense que nous pourrions engendrer le pays en comblant l’endroit de ton corps qui ne s’est pas assez formé avec l’endroit de mon corps qui s’est trop formé. Que penses-tu de cet enfantement ? Izanami-no-mikoto répondit : Ce serait bien ainsi. À ce moment, Izanami-no-mikoto dit : Et bien, moi et toi, venons à la rencontre l’un de l’autre en tournant autour de ce céleste pilier, et unissons-nous en ce lieu. Ils échangèrent ainsi des serments et il dit : Toi, viens à ma rencontre en tournant vers la droite. Moi, j’irai à ta rencontre en tournant vers la gauche. Et quand ils eurent fini d’échanger des serments, ils tournèrent, et Izanami-no-mikoto, la première, dit : Quel bel homme ! Puis Izanagi-no-mikoto dit : Quelle belle femme ! Après que chacun eut ainsi parlé, il dit à son épouse : Il n’est pas bon que la femme parle la première. Cependant, ils s’unirent sur la couche nuptiale, et l’enfant qu’ils engendrèrent n’avait point d’os. Ils placèrent cet enfant sur un esquif de roseau et ils le jetèrent au fil de l’eau. Ils donnèrent ensuite naissance à l’île d’Awa, mais celle-là non plus ne fut pas comptée au nombre de leurs enfants.

Le couple divin Izanami-Izanagi. Source : Wikipédia.

Alors les deux divinités s’interrogèrent et elles dirent : les enfants que nous avons engendrés ne sont pas bons. Nous devons sans aucun doute en faire parvenir la nouvelle auprès des divinités célestes. Et elles remontèrent ensemble demander leur avis aux divinités célestes. Alors les divinités célestes pratiquèrent la divination et elles dirent : Ils ne sont pas bons car la femme a parlé la première. Redescendez et parlez à nouveau[49]. [Retournés sur le monde terrestre, le processus se répète, mais cette fois Izanagi s’exprime le premier et sont ainsi créées les premières îles de l’archipel nippon.]

Pour les Japonais, la création du monde n’est pas l’oeuvre d’un dieu originel unique, mais plutôt celle de sa descendance, plus précisément du premier couple de sexes différenciés et opposés (masculin-féminin/ciel-terre[50]) : Izanagi et Izanami. Les couples sont une constante des mythes de la création ou de la recréation du Monde (mythologie nordique) [51]. Ce duo d’êtres complémentaires (frère-soeur/mari-femme) constatant la vacuité du monde terrestre, créent, par un acte au net symbolisme sexuel, la première île de l’archipel en barattant l’eau salée à l’aide d’une hallebarde céleste ornée de joyaux, le tamaboko (玉鉾); des gouttes retombées sur les flots, puis agrégées entre-elles et solidifiées émergent une île, baptisée : le « pilier du centre de la terre » (Ono-Goro-Jima). Le mythe de la création du monde terrestre est tout au long du récit associé au tamaboko, objet renvoyant à la notion de centralité, d’axe du monde, d’échelle permettant la communication entre le ciel et la terre (axis mundi). C’est autour de cet axe, planté dans le sol, que les deux divinités se déplacent, prononcent la phrase rituelle du mariage sur les différentes îles sur lesquelles ils se rendent pour procréer de nouvelles divinités ou créer de nouvelles îles.

« Pilier de Mawaki » (préfecture d’Ishikawa). Musée du site de Mawaki. Photographie : Rémy Valat.

La création reste cependant entachée, par le « péché originel [52] » d’Izanami. Cette dernière ayant prononcé – en lieu et place de l’époux- la phrase rituelle précédant l’union physique, cette maladresse constitue un irréparable manquement : c’est la « faute [53] ». Cet acte est sanctionné par la naissance de monstruosités, notamment un enfant sans os (une limace), lequel est abandonné sur esquif de roseau [54]. Plus tard, lorsque le protocole est respecté, Izanami crée les principales composantes de la nature (les rivières, les montagnes, les arbres, etc.), mais également le soleil et la lune.

Toutefois, la « faute » d’Izanami ne peut être expiée : Izanami meurt en couche en donnant naissance au dieu du feu, Kagu Tsuchi (迦具土), mais de son corps en décomposition sous l’action destructrice des flammes apparaissent les divinités associées à la fertilité : l’eau, la terre, le mûrier, cinq variétés de graines (chanvre, millet, riz, maïs, légumes secs) et le ver à soie. Commence alors pour Izanagi, un parcours initiatique[55] : enfanticide de Kagu Tsuchi, descente dans le monde chtonien des morts (Yomi) pour y retrouver son épouse, échec de sa quête initiale (Izanagi éclairé par une dent d’un peigne aperçoit le corps décomposé d’Izanami, enfreigant ainsi la promesse qu’il avait faite à son épouse de ne pas porter son regard sur elle) et enfin purification du dieu à son retour dans le monde terrestre des vivants, préliminaire à son ascension définitive dans les cieux. Izanami est par conséquent responsable de son malheur, par son péché, elle est devenue impure[56].

Ce voyage initiatique aux enfers (répété par les dieux Opo-kuni-nushi[57]) témoigne des racines profondes du mythe, dont on retrouve la trame, par exemple dans la tradition indoeuropéenne et dans de nombreux mythes anciens[58] : la tristesse d’Izanagi n’est pas sans évoquer la lamentation universelle décrétée par les Ases après la mort du dieu Balder[59], le regard fatal échangé par le couple rappelle celui d’Orphée et d’Eurydice[60], le voyage sans retour de Gilgamesh[61] aux enfers, histoires ayant comme thématique commune et récurrente un séjour au pays des morts. Cet épisode souligne aussi et surtout l’importance de la purification après la souillure ou kegare[62] (souvent la putréfaction ou les excréments), une constante fondamentale du Shintô (la religion nationale du Japon). Enfin, ce récit laisse à penser qu’il aurait existé des rites d’initiation au sein des communautés Jômon (des ablations volontaires de dents, constatées sur des squelettes retrouvés dans des tombes de différents sites Jômon confirment cette hypothèse).

Un mythe ritualisé ?

Dans les sociétés traditionnelles, les mythes sont mis en scène : le temps de la Création est « réactualisé ». Si il est difficile de « dater » l’élaboration de l’épisode de la « mort d’Izanami », de forts indices prêtent à penser que ce dernier faisait partie intégrante des rites de quelques communautés de la période Jômon. La concordance des données archéologiques avec le récit et les caractéristiques de la société qui la produit (société pratiquant la domestication des plantes, nous l’avons dit) viennent étayer cette hypothèse.

Les traces matérielles sont des indicateurs de rites, associés à des croyances, exprimées par le mythe. Le tableau ci-dessous fait sommairement le lien entre les vestiges matériels et des éléments du mythe.

Objet Interprétation
Probables représentations symboliques des divinités
Masques Il existe peu de données archéologiques sur les masques de la période Jômon : une trentaine seulement a été inventoriée[63]. Les plus anciens modèles ont été retrouvés dans l’île de Kyûshû : ils ont été confectionnés à partir de valves d’huîtres, percées pour représenter la bouche et les orbites oculaires.

Au Jômon tardif, deux grandes catégories de masques (avec des variations régionales), portés probablement dans un cadre rituel, dominent :

la première totalement en terre cuite (voir illustration) dont l’objectif est d’amplifier l’expression des traits du visage et de le dissimuler) ;

la seconde, les masques dits « composites », probablement fabriqués en matière organique animale[64] et dont il ne subsiste que quelques parties dures en terre cuite (oreilles, bouches, nez[65]).

Ils paraissent avoir été conçus pour être utilisés lors d’événements exceptionnels. S’appuyant sur des données ethnographiques de populations de la limite nord du Pacifique, l’archéologue Ohtsuka Kazuyoshi avance l’hypothèse que ces ornements étaient portés lors de cérémonies d’initiation. Le travestissement rituel, le port de masques ou la peinture corporelle se retrouvent également dans les cultes chamaniques. Il n’est pas exclu que ces artefacts soient des représentations du visage des divinités Izanami ou Izanagi (ou de tout autre être surnaturel).

Dogû (figurines en terre cuite) Les dogû (土偶) sont des statuettes anthropomorphes ou zoomorphes en argile, abondamment représentées dans les sites Jômon. Les premières réalisations à figuration humaine, datent du Paléolithique supérieur, mais sont très rares. Les représentations anthropomorphiques des statues, parfois thériomorphes ou asexuées, pourrait s’interpréter par l’ambiguïté des deux divinités de la création, mais il s’agirait plutôt d’un signe de l’évolution des techniques et des conceptions spirituelles (transition de motifs symboliques à des représentations proches de la réalité). Certaines figurines sont représentées, tel Izanagi, en train de pleurer[66]. Statistiquement les représentations feminines sont nettement majoritaires.

Ces statuettes ont été fréquemment retrouvées avec des parties manquantes et les figurines intégrales -ou dont les pièces ont été retrouvées suffisament proches pour reconstruire l’objet original- sont nettement plus rares. Ces artefacts ont souvent été réparés (collage à l’asphalte). L’hypothèse rituelle de leur destruction volontaire ne paraît faire aucun doute dans certains cas et serait sujette à caution dans d’autres. Dans la première hypothèse, il paraît évident que les figurines du Jômon moyen étaient fabriquées dans une glaise peu homogène, les rendant fragiles après leur cuisson, ou bien préalablement fragilisées à l’aide d’un procédé technique[67].

Des spécialistes japonais (Fujimori Eichii et Mizuno Masayoshi) ont fait le lien entre ces destructions rituelles volontaires et la mythologie, et plus particulièrement l’assassinat de la déesse Opo-guë-tu-pime-no-kami par le dieu Susa-no-wo-no-pikoto (épisode ressemblant à celui de la mort d’Izanami, mais produit provenant d’une autre tradition). Selon le Kojiki et le Nihongi, des éléments épars de son corps démembré tombés à terre des plantes de consommation humaine auraient germées. Ces destructions volontaires de figurines s’apparenteraient à un sacrifice symbolique et pourraient faire référence à un culte pour le renouvellement des espèces (la figurine pourrait dans ce cas symboliser une mère ou bien une « personnification mythique » de la fertilité).

Enfin, certaines statuettes ont été retrouvées enterrées sous une dalle de Pierre[68] (site de Sugisawa, préfecture de Yamagata[69]) : elles pourraient être la représentation d’Izanami séparée de son époux pour l’éternité.

Eléments matériellement présents dans le mythe de la création
Artefacts et monuments symbolisant un axe vertical Les artefacts et monuments symbolisant un axe vertical sont une caractéristique de la culture Jômon (voir illustrations): certaines catégories de tombes (en particulier les tombes en forme de « cadran solaire », tel le monument funéraire du site de Oyu, préfecture d’Akita), les artefacts en forme de phallus ou de baguettes (les « baguettes de pierre » ou sekibo, 石棒). Ces derniers sont souvent ornés d’inscriptions évoquant le mouvement (celui « du ciel autour de cet axe [70] »), ils pourraient être une représentation de l’axis mundi de la mythologie japonaise, le tamaboko [71]. Il a été constaté par les archéologues que ces baguettes étaient volontairement brisés : les taux de destruction volontaire sont élevés et dans certains cas le taux est de 100 % et de nombreuses pièces portaient des marques de concrétion (site de Terano-Higashi, préfecture de Tochigi).

Sur le site de Mawaki (préfecture d’Ishikawa), un poteau sculpté de 2,5 m de long et de 45 cm de diamètre a été retrouvé. La partie centrale du pilier porte la représentation d’un centre circulaire avec sur chaque côté, droit et gauche, un croissant de lune. Ces objets, et en particulier le « pilier de Mawaki » pourraient être une représentation du Tamaboko.

L’épisode de la danse d’Izanami et d’Izanagi autour de cet axe (inspirée de la tradition chamanique) pourrait avoir été inclus dans le mythe, parce qu’inspiré d’une pratique rituelle de la période Jômon (ou bien le contraire).

Masque d’argile retrouvé sur le site de Mawaki (préfecture d’Ishikawa) : l’ornement était à l’origine recouvert d’oxyde de fer (ocre) Musée du site de Mawaki. Photographie : Rémy Valat.

Pierre en forme de phallus stylisé. Musée d’histoire du site originel de Nonoichi-Machi. Photographie Rémy Valat).

Conclusions :

Les conclusions de cet article viennent renforcer notre connaissance actuelle des mythes, à savoir (et c’est également le point de vue de Mickaël), que ceux-ci ont une origine commune : il s’agit de la théorie de Joseph Campbell. Il ne faut pas oublier que les premiers hominidés partis d’Afrique à la conquête du monde, n’étaient qu’une poignée d’individus. À l’échelle planétaire, les premiers éléments d’une conception religieuse remonteraient aux sociétés de chasseurs-cueilleurs simples du Paléolithique inférieur (2,5 millions à 250 000 ans bp) : le seul indice est la présence potentielle d’ocre sur les corps et de traitements spéciaux pour les os humains[72]. Un seule piste archéologique ne signifie pas absence de système de pensée religieux, on sait combien il est difficile de retrouver des vestiges aussi anciens. Au Paléolithique moyen (250 000 à 35 000 bp), des signes tangibles de rituels et de croyances surnaturelles ont été constatés, et cette tendance se renforce au Paléolithique supérieur (35 000 à 10 000 bp), avec l’apparition des sociétés de chasseurs-cueilleurs complexes (au sein desquelles les pratiques rituelles sont attestées[73]).

Il est prudent de s’en tenir à des hypothèses, mais si l’on s’appuie sur les analyses de Mircea Eliade, les premières lignes de la mythologie japonaise (l’épisode de l’oeuf Cosmique) pourraient être un héritage de cette longue période de l’histoire humaine. La création du monde terrestre par le couple Izanami-Izanagi serait ultérieur en raison, nous l’avons dit, des références directes du récit à la fertilité et en particulier à des plantes domestiquées par l’homme.

D’un point de vue spirituel, les hommes du Jômon appartiennent au groupe des religions traditionnelles, à savoir un modèle de pensée et de représentations pour lesquels le « Sacré » est omniprésent, latent et potentiellement immanent dans toutes les espèces vivantes animales, végétales, dans l’homme et dans l’environnement naturel et céleste. Cette essence sacrée peut se manifester à tout instant et sous toutes les formes possibles. Le « Sacré » s’apparente à une force créatrice de vie dans ses manifestations, mais paraît être vénérée pour être la Vie elle-même (élevée au rang de « Mystère central »).

Mais les pratiques et les conceptions religieuses varient dans l’espace, dans le temps et d’une communauté à l’autre. Chaque culture est différente, singulière : les similitudes et les différences relevées dans les différentes mythologies résultent des échanges entre les groupes humains et de l’appropriation de leurs contenus par chaque communauté. L’étude d’une mythologie est un élément fondammental pour tenter appréhender la conception religieuse d’un groupe, mais celle-ci demeure insuffisante pour ce qui concerne les cultures tradtionnelles éteintes.

Rémy Valat

Monument circulaire du site de Chikamori (préfecture d’Ishikawa). Des monuments en pierre plantées, situées au centre de l’espace communautaire, servaient de cimetière, mais pas toutes ces constructions : celle de Chikamori (cercle monumental de poutres de châtaigners) serait sans lien avec la mort. Il existe des constructions megalithiques, érigées autour d’un axe central (matérialisée ou non) en différents points du Japon (Imodasawada 4, préfecture de Iwate, Oyu, préfecture d’Akita, Wappara, préfecture de Nagano et en Hôkkaidô, etc.), mais leur signification exacte nous échappe (mais celle-ci devait dépasser le cadre funéraire). Photographie : Rémy Valat.

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Annotations

[1] Modèle de poteries marquées à la « corde » sur une technique proche du modèle japonais.

[2] Modèle de poteries marquée au peigne.

[3] La technique consistait à enrouler un cordon (ou plusieurs cordons) autour d’un bâtonnet et à « imprimer » le motif sur l’argile fraîche de la poterie de manière à obtenir des figures décoratives. Ce modèle de poteries n’était pas répandu dans tout l’archipel pendant la période concernée et l’on en trouve encore après, il s’agit juste d’un procédé commode de repérage chronologique adopté par les archéologues japonais. Nihon Daiyonki Gakkai, 1992 (57).

[4] Cette technologie aurait peut-être été importée du continent, via la péninsule coréenne. Des similarités ont été constatées entre les poteries de la culture Hoabinhian (Vietnam), par exemple. Nelly Naumann, 2000 (9).

[5] Sahara Makoto propose la « date » de 14 000 ans bp. Sahara Makoto, 2008 (8). « 16 500 bp » : 16 500 « avant le présent » (Before Present). Le présent est conventionnellement daté à l’année 1950 par les archéologues, c’est-à-dire aux débuts de la datation au carbone 14. Les dates limitant chronologiquement les grandes périodes de l’Antiquité japonaise ont été réévaluées, depuis l’usage par les scientifiques, de la méthode du « carbone 14 calibré ». Ce procédé prend en considération les facteurs susceptibles de faire varier la quantité restante de carbone 14 de l’objet examiné (notamment le cadre géologique et climatique). Le calibrage du radiocarbone a été employé par les archéologues nippons après le tournant des années 1990. Les estimations antérieures seraient erronées. Junko Habu, 2011 (37). Toutefois, malgré ces corrections, la datation reste encore difficile à déterminer avec précision et soumise à des contraintes et des variations locales susceptibles de fausser les résultats.

[6] Les fragments retrouvés sur le site de Odaï Yamamoto I (太平山元 1) seraient, sous réserve d’autres découvertes archéologiques, les plus anciennes de l’histoire humaine.

[7] Gina L. Barnes, 1993 (65).

[8] Les archéologues japonais regroupent les modes de vie sous le vocable de culture.

[9] L’éponyme de cette période est associé à un modèle de céramiques ornées de motifs à cordons. Le découpage chronologique des périodes est encore controversé et les dates ont été réévaluées (voir note 6). Jômon est la traduction littérale du terme anglais cord mark, appellation s’appuyant sur la description matérielle d’Edward Sylvester Morse, père fondateur de l’archéologie moderne japonaise. Sahara Makoto, 2008 (7). Edward Sylvester Morse (1838-1925) a encadré les fouilles du site tôkyôite de Omori en 1877 et de Okadaira (préfecture de Ibaragi) en 1879. Keiji Imamura, 1996 (39). Edward Sylvester Morse, 1900 (XIII-XVI). La collection est déposée au « Museum of Fine Arts » de Boston. Edward S. Morse s’est notamment intéressé à l’anthropologie, au folklore et à l’art japonais.

[10] Nom d’un district proche de Tôkyô, associé à une facture de poterie différente et plus récente (900 av JC-300 av JC).

[11] Nom d’un modèle de sépulture en tumulus (300 av JC-645 ap. JC). François Macé utilise l’appellation d’ « anciens tertres ». François Macé, 2009 (13).

[12] Laurent Nespoulous, 2008 (19). Son approche met de préférence en avant les dynamiques sociales, davantage que les chronologies construites par les archéologues. Au Japon, ce processus n’est pas un aspect fondamental de la recherche.

[13] Sahara Makoto, 2008 (8).

[14] Son estimation repose sur le postulat que la population de la période Jômon était sédentaire.

[15] Les chasseurs et les pêcheurs, c’est-à-dire ceux qui tuent les espèces animales, étaient peut-être considérés comme des spécialistes, des hommes à part, comme en témoignerait l’absence de différenciation de ces activités dans la langue japonaise. « Riyoshi » signifiant concurremment “chasseur” et “pêcheur”.

[16] Richard Pearson, 2006 (239-258).

[17] François Macé, 1998 (32).

[18] Gary W. Crawford, 2011 (S331-S345).

[19] Cette évolution des techniques est manifeste sur la façade occidentale de l’île, probablement sous l’influence des procédés de fabrication de la péninsule coréenne (la culture Mumun).

[20] Certaines poteries ont été retrouvées 1 500 km plus au sud de leur lieu de production. Jômon, l’art du Japon des origines, 1998 (25).

[21] La spécialisation de la production se matérialise par une concentration des lieux de production dans l’espace (un seul lieu de fabrication) et une répartition de ces sites sur l’ensemble de l’archipel. L’obsidienne, mais surtout l’asphalte (utilisée pour la réparation des poteries et des statuettes d’argile endommagées) étaient produits localement et diffusés dans tout l’archipel. Junko Habu, 2011 (200-239).

[22] Les matières transportées étaient parfois pondéreuses : certains piliers de châtaigners ayant servi à l’érection de bâtiments du site de Sannai Maruyama (site Jômon le plus important révélé à ce jour) pourraient avoir été importés de Russie. Nelly Naumann, 2000 (15). Le rôle du bateau et du transport en cabotage aurait été prépondérant autant pour l’acheminement des biens que celui des savoirs. Nelly Naumann, 2000 (48-52).

[23] Point de vue argumenté de la professeure Junko Habu. Junko Habu, 2011 (257).

[24] L’écriture a été importée à la période Yayoi et se limitait probablement au cercle des élites puis s’est développée à la période Kôfun. François Macé, 2009 (42-43). Toutefois, des idéogrammes ont été relevés sur des exemplaires de poteries de la période Jômon. Nelly Naumann, 2000 (52).

[25] Le Nihongi a été publié pour la première fois, en langue vernaculaire entre 1589 et 1610.

[26] William George Aston est né en Irlande du Nord en 1841 et décédé en Angleterre en 1911. W. G. Aston maîtrisait la langue japonaise, il a vécu et travaillé dans l’archipel nippon et en Corée pendant 25 ans. Cet érudit a notamment rédigé une grammaire de la langue japonaise et écrit de nombreux ouvrages sur la littérature et la religion nippones. Nihongi. Chronicles of Japan from the earliest to A.D. 697, introduction, p. VII.

[27] La première remonterait au début du VIIe siècle, nous l’avons vu. L’œuvre a été détruite par un incendie survenu en 645 ap. JC ; elle aurait été composée par Shôtoku Taishi et Soga-no-Umako (620 ap. JC). Plus tard, l’empereur Temmu (672-686*) ordonne à un de ses serviteurs Hieda-no-Hare de rassembler et de « mémoriser » les mythes officiels du pays, selon l’ancestrale pratique de transmission orale de ces connaissances sacrées et profanes. Ces connaissances seront, sur l’ordre de l’impératrice Gemmyô, recueillies, puis mises en ordre et en forme en langue japonaise par Yasumaro : c’est le Kojiki. Une rédaction collective et parallèle à la précédente a également été entreprise à l’initiative de l’empereur Temmu (681 ap. JC). Une commission d’érudits et de membres de la famille régnante est constituée afin de rédiger, dans le style littéraire chinois, une histoire officielle du Japon. Le projet, interrompu pendant près de trente ans après la mort de l’empereur Temmu, est repris par l’impératrice Gemmyo (714 ap. JC). Kiyobito et Fujimaro reprirent le travail inachevé pour le conduire à son terme : c’est la première version du Nihongi, rédigé en chinois. Plus tard, le texte, sous le règne et l’ordre de l’empereur Genshô, a été remanié sous la direction du prince Toneri (fils de l’empereur Temmu, †736 ap. JC) par Futo-no-Ason-no-Yasumaro, et le récit prolongé à l’abdication de l’empereur Jito (697 ap. JC), il s’agit de la version finale du Nihongi (720 ap. JC). La mise en forme de ces mythes atteste de l’existence de deux traditions (la transmission orale traditionnelle et le travail au sein d’une commission de spécialistes) pendant une période de transition, durant laquelle l’écrit et la culture chinoise commencent à s’imposer.

[28] Pour rappel, les hiragana sont des idéogrammes chinois d’un tracé simplifié et correspondant phonétiquement à une syllabe, utilisés pour les mots d’origine indigène. Les noms propres et les mots d’origine étrangère sont écrits en katakana.

[29] Selon Thomas Léon (au sujet de l’ouvrage de N.J. Girardot), la mythologie japonaise aurait des « affinités avec la tradition chinoise où auraient coexisté deux cycles mythologiques : un type de divinité des céréales liée à l’origine de l’agriculture et le mythe cosmogonique du géant Pangu ». Thomas Léon, 1986 (300-305). Ces influences de la doctrine cosmologique du Ying et du Yang(très répandu en Chine au Ve siècle) a influencé l’écriture des mythes japonais (VIIIe siècle), mais selon Franz Kiichi Numazawa cette influence n’a pas modifié les fondements du mythe originel (couple divin, séparation du ciel et de la terre), elle n’aurait fait qu’effleurer le mythe sur sa forme. Note de lecture de Mircéa Eliade, 1947.

[30] Il existe des versions médiévales d’inspiration bouddhiste du mythe de la création. Iyanaga Nobumi, 1996 (323-396).

[31] Jean Guiart, 1962.

[32] Yuhwa, fille du roi-dragon de la rivière Soha, a été enlevée par prince céleste Haemosu sur les rives du fleuve Yalou, où il la posséda et l’abandonna. Les parents déshonorés l’exilent sur les monts T’aebaek, où le roi Kümwa qui la rencontre, ordonne l’incarcération de la jeune fille dans une pièce obscure. Le soleil s’immisce dans la pièce, enveloppe tendrement de ses rayons la future mère, qui donne naissance à un œuf géant, lequel renferme le futur roi Chumong. André Fabre, 2000 (51-52). Dans ce cas précis, le mythe, altéré et historicisé, a été clairement écrit à des fins de légitimation politique. Le mythe a ausi subi des influences chinoises.

[33] Mircéa Éliade, 1957 (221-227). L’oeuf cosmique et la primo existence du divin figurent dans les anciens mythes indiens, égyptiens, polynésiens et dans d’autres traditions encore. Franz Kiichi Numazawa, 1946 (82 sqs ; 301 sqs).

[34] Mircea Eliade, 1976 (37).

[35] Note de lecture de Mircéa Eliade, 1947 (225-226).

[36] Mircea Eliade, 1976 (48-51).

[37] Voire trois, selon le Kiujiki, cet oeuf aurait contenu des germes, probablement considéré un élément constitutif à la création de l’univers. Nihongi. (2).

[38] Appellation qui pourrait correspondre à celle-ci : « Chose auguste se tenant debout éternellement au-dessus de la Terre ».Nihongi. (3).

[39] Nihongi. (3). L’idéogramme ici représenté est légèrement différent de celui dessiné par W.G. Aston.

[40] Kojiki. Yoshida Atsushiko, 1963 (232-235). Dans cet article, l’auteur cite les travaux de T. Matsumara, 1954-1958. En outre, Motoori Norinaga (1730-1801), théologien et philologue partisan d’un shintô épuré des influences exogènes à la tradition japonaise, pensait que la trilogie des divinités créatrices (musuhi no kami) n’était en réalité qu’une seule et même divinité. Isomae Jun’ichi, 2000 (24). Voir également : Kônoshi Takamitsu, 1986 (43).

[41] Mircéa Eliade, 1975 (46) et 1957 (222).

[42] Le géant Pangu, qui à sa mort donne naissance au monde sous la forme d’un oeuf.

[43] En Corée, le « Dieu du Ciel » a envoyé son fils Hwan-Ung, pour donner le bonheur à l’humanité. Henri Fabre, 2000 (13).

[44] Mircéa Eliade, 1975 (58).

[45] Par les peuples des steppes, notamment les Mongols, qui vénéraient le Dieu « Tengri » (Ciel), divinité que l’on retrouve parmi d’autres populations de la « région », les Bouriates, les Tatars, les Yakoutes, etc. invoquée par un nom quasi homophonique. Mircéa Eliade, 1975 (63). Roux Jean-Paul, 1956 (49-82). Dans cet article, Jean-Paul Roux souligne la parenté entre le patronyme du dieu avec le mot « ciel » en langue chinoise (T’ien). La même parenté existe avec le japonais, langue altaïque rappelons-le, l’idéophonogramme, emprunté au chinois est le même (ten, 天).

[46] Terme de Mircéa Eliade, 1975 (58). Cette altération apparaît d’ailleurs dans les textes, le Nihongi fait référence à des divinités (à revoir).

[47] Mircéa Éliade, 1957 (222). Roux Jean-Paul, 1956 (197-230).

[48] Brian Hayden, 2003 (119).

[49] Traduction Laurence Caillet, in Hartmut O. Rotermund (dir), 2000 (30-31).

[50] Cette distinction a été relevée par les professeurs nippons Numazawa et Matsumara, Yoshida Atsushiko considère cette question encore ouverte, mais il souligne que la naissance d’une divinité de la lune, du soleil et de l’orage expulsées du corps d’Izanagi justifierait l’identification de celui-ci avec le ciel. Les deux divinités ont en commun une affinité, voire une « nature maritime », comme l’atteste l’étymologie de leurs patronymes (« nagi » signifiant « le calme » et « nami », la vague) et leurs progénitures associées à l’univers aquatique (dieux de la mer et des rivières) portent également ces éléments dans leurs noms. Yoshida Atsushiko, 1963 (236-237).

[51] Chez les Maoris, par exemple, le couple Rangi (ciel) et Papa (terre) sont le couple primordial. La religion aztèque attribue à Ometeotl, divinité intrinsèquement masculine et féminine, la création de l’univers. C’est par la séparation de ces deux éléments qu’est apparu le monde céleste et terrestre. On note dans ce mythe, une autre parenté avec le mythe japonais, à savoir l’absence de genre différencié des premières divinités. C’est également un aspect important des cultes de la fertilité au Néolithique : l’émergence d’une paire de divinités dont l’union sexuelle assure la fertilité de la terre. Comme le constate Leroi-Gourhan, les élites des sociétés transégalitaires conçoivent leur monde en termes de complémentarité sexuelle, une dualité qui pourrait refléter un intérêt pour la fertilité. Il n’y a pas de preuves convaincantes pour le Paléolithique que ceci soit étendu à un couple de divinité mâle-femelle. Brian Hayden, 2003 (195-196).

[52] Thématique récurrente de la mythologie, outre l’épisode biblique, c’est un élément central de la mythologie des tribus du Mexique précolombien et chez les Aztèques (dans ce cas, la variante est assez proche de celle de la Bible). La créature féminine est toujours fautive dans ces mythes. Michel Graulich, 1987 et 1990 (31-64).

[53] Il convient de remarquer que la « faute » est commise en relation avec le Tamaboko, le « pilier cosmique » qui n’est pas sans rappeler l’arbre de la connaissance biblique. La fautive Izanami nous rappelle la première femme (Êve) de la Genèse.

[54] Moïse, nourrisson a été retrouvé sur une embarcation de fortune sur les rives du Nil. Il a été adopté par la Bithiah, fille du Pharaon Ramses II (Bible).

[55] La descente aux Enfers n’est pas l’unique cadre de l’initiation, les lieux redoutés par l’homme, tel l’océan (mythe de Po-Wori), servent aussi de décor à l’aventure du héros.

[56] La femme est associée à l’impureté, certains lieux de cultes leur sont -même actuellement- interdits (site de Ishibotokeyama, préfecture d’Ishikawa).

[57] Opo-kuni-nushi est le cadet d’une phratrie de divinités qui ont provoqué une mort accidentelle. Suite aux lamentations de sa mère et à une expédition de deux divinités au royaume des morts, Opo-kuni-nushi est ramené à la vie.

[58] La plus ancienne œuvre littéraire traitant le thème universel de la Descente aux Enfers de la déesse de la prospérité est le poème sumérien du cycle ďlnanna. Dumuzi Loucas Ioannis, 1988 (227-244).

[59] Balder est le fils d’Odin et de Frigga. Il est le dieu de l’éloquence dans la mythologie nordique. Dérangé par des rêves prémonitoires annonçant sa mort prochaine, il demande conseil aux Ases (le groupe de dieux proches d’Odin) qui, pour contrer la menace, font jurer à toutes les espèces vivantes et minérales et aux maladies de ne point porter atteinte à la vie de Balder. Les Ases ayant oublié de solliciter l’agrément et le serment d’une plante (le gui selon certaines traditions), celle-ci devient en quelque sorte « talon d’Achille » du dieu. Loki (dieu du mal ou de la malice), remet cette plante à un intermédiaire (un aveugle) qui, lorsqu’il frappe la divinité avec celle-ci, provoque sa mort. Le frère de Balder se rend, comme Izanagi, au pays des morts : la souveraine de ce lieu, la déesse Hella, réclame une larme de chaque être du monde des vivants. Chacun s’exécuta, à l’exception d’une vieille femme, probablement une des multiples transformations et travestissements du dieu Loki.

[60] Orphée perd accidentellement son épouse, Eurydice, mordue par un serpent le jour de leur mariage. Musicien de talent il amadoue les créatures infernales et le dieu des enfers, Hadès, en personne. Celui-ci promet le retour à la vie d’Eurydice si, et seulement si, le couple parvient à sortir du royaume des enfers sans échanger un regard ni un mot. L’infraction à cette consigne est fatale à Eurydice.

[61] Le voyage sans retour de Gilgamesh dans le royaume des morts après la mort de son double bienveillant, Enkidu.

[62] Les Japonais appellent la souillure kegare, ce mot symbolise le processus de dégradation du monde profane (ke) qui doit être « purifié », « éclairé » : hare. Patrick Beillevaire, 1988 (407).

[63] Seulement une trentaine d’exemplaires ou de fragments a été retrouvée, dont plus de vingt en provenance de sites du Jômon tardif ou final, principalement dans la région de Tohoku. Ces masques ont essentiellement été relevés dans l’île d’Honshû (à partir du nord d’Ôsaka) et dans la moitié sud de l’île de Hokkaidô.

[64] Ce qui n’exclurait pas l’hypothèse de masques entièrement fabriqués en matière périssable, et dont il n’existerait plus la trace (recyclage de la matière, dissolution dans les sols volcaniques japonais).

[65] Ces types de masques ont été retrouvés sur quatre sites, dont ceux de Hatten, de Shidanai et de Tateishi (préfecture d’Iwate). Junko Habu, 2011 (155).

[66] Nelly Naumann, 2000 (129-134).

[67] Les statuettes extraites du site de Shakadô et examinées par les archéologues, des morceaux d’argile étaient modelés dans la tête, le torse, les bras et les jambes et liés les uns aux autres, parfois à l’aide de bâtonnets de bois. Une fine couche d’argile était appliquée sur les points de fixation avant la cuisson. Yamagata Mariko, 1992 (132).

[68] Les chirunga des aborigènes australiens sont également enterrés en des lieux tenus secrets et exhumés lors des cérémonies de régénération de l’essence du clan : l’objet porte le symbole de l’animal totem. Émile Durkheim, 1985 (169-171, 191 sqs).

[69] Keiji Imamura, 1996 (101).

[70] Nelly Naumann, 2000 (82).

[71] Idem.

[72] Mircea Eliade, 1976 (23-27). Brian Hayden, 2003 (90).

[73] Brian Hayden, idem.

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Le mythe de Nahusha

Le mythe hindou de Nahusha nous fournit de précieuses informations sur la période qui a suivi la mort du Créateur de l’humanité. Ce mythe nous raconte comment Nahusha devient le nouveau roi des dieux en prenant la place du dieu Indra rendu responsable de la mort du dieu Vŗtra (Vritra). L’histoire de Nahusha comprend des similitudes intéressantes avec le roi grec Salmonée, avec le roi grec Ixion, avec le dieu égyptien Râ, et encore beaucoup d’autres personnages. Les facettes de ce dieu que l’on trouve dans de très nombreuses mythologies à travers le monde feront l’objet d’un article ultérieurement, tant ses visages sont variés et complexes à décrire dans un seul article. Le mythe de Nahusha est raconté plus d’une fois dans le Mahâbhârata (considéré comme le plus long poème du monde).

Le mythe de Nahusha débute par la mort au crépuscule du Créateur Vŗtra, qui est transpercé, démembré, écrasé par le roi des dieux Indra, divinité du tonnerre et de l’éclair tel le Zeus grec. Touché par les remords, Indra s’enfuit sous les eaux et reste introuvable. Le monde est touché par la sécheresse et 3 grands mondes n’on plus aucun souverrain pour les diriger. Les ŗshis souhaitent que le lumineux et glorieux Nahusha devienne le nouveau Indra. Il refuse dans un premier temps, et change d’avis par la suite. Brahmâ lui donne dès lors un pouvoir très puissant : celui de priver de tout pouvoir celui qui pose les yeux sur lui. Il abandonne très vite ses valeurs justes et vertueuses pour s’adonner aux plaisirs, à la chasse, aux dés et aux femmes.

Un jour, Nahusha aperçoit Çaci, la belle épouse d’Indra et il désire en faire sa femme pour jouïr de tous les droits (tout comme Ixion tentera de séduire dans la mythologie grecque la reine des dieux Héra, femme de Zeus).  Cet évènement sera sa plus grande erreur. Çaci trouve refuge dans la demeure de Bŗhaspati, le guide spirtituel des devas, qui rassure la déesse et qui lui promet qu’on retrouvera son époux Indra. Les dieux du ciel tentent de calmer la colère de Nahusha. Ils lui expliquent qu’il ne faut pas suivre l’exemple d’Indra qui a eu de très nombreuses épouses. Malgré tout Nahusha ordonne qu’on lui livre Indranî (autre nom de Çaci). L’hôte qui l’a accueillie refuse de la livrer. Indranî demande un délai pour qu’elle puisse retrouver son époux. Elle part à sa recherche et le voit en Himayala. Elle lui explique toute l’histoire depuis sa disparition et lui demande d’assumer sa place de souverrain des dieux : « lève-toi et chasse ton rival, montre ta force, ô destructeur des fils de Diti et de Danu, obtiens ta puissance et sois souverrain des dieux ».

Indra considère Nahusha fort dangereux depuis que les ŗshis lui ont accordé une grande puisssance. Indra décide donc d’un stratagème. Indranî accepte de devenir l’épouse de Nahusha à la condition qu’il se montre à ses yeux avec un équipage plus pompeux que ses prédécesseurs : « ce sont des chevaux ou des éléphants qui portent Indra ; il faut que tu te procures un équipage, que ne possèdent ni Vishnu, ni Rudra, ni les démons, ni les Géants. Que les saints ŗshis ensemble portent ta litière, voilà ce que je désire de toi ». Nahusha accepte en reconnaissant sa lumière capable d’ôter la lumière sur celui sur qui il pose les regards. Il ordonne aux ascètes de le porter sur le lit divin.

L’arrogance de Nahusha lui monte à la tête. Il se trompe sur une hymne védique en rapport avec le sacrifice. Par peur d’être corrigé, il frappe d’un coup de pied Agastya le Sage (celui-ci est appelé dans les textes l’étoile Canopus). Cette arogance est comparable à celle qu’a Salmonée, roi grec. Celui-ci se fait adorer à l’égal d’un dieu. Il remplace les autels de Zeus par les siens. Il voulait s’égaler à Zeus. L’arrogance de Nahusha et le mauvais traitement envers Agastya est déplorée par Bhŗgu, un dieu dont on dit qu’il est caché dans les tresses d’Agastya afin de ne pas croiser le regard de Nahusha. Bhŗgu condamne dès lors Nahusha à vivre sous la forme d’un grand serpent couché à terre pendant 10000 années. Ce n’est qu’après cette période qu’il pourra regagner le ciel. Indra peut reprendre sa place dans le ciel à condition que le meurtre de Vŗtra soit puni. Il se voit obligé de vénérer Vishnu (autre nom de Vŗtra) : « Qu’Indra accomplisse le sacrifice du cheval, en me prenant pour divinité, après il retrouvera son rang ». Indra peut dès lors retrouver sa place de roi des dieux.

La sentence de Nahusha n’est pas éternelle. Agastya lui annonce qu’il regagnera le ciel avec la participation de sa descendance. Nahusha est déjà roi mais n’a pas encore atteint la suprême dignité de souverrain. Son retour au ciel sera confirmé par la venue de Cyavana, fils de Bhŗgu. Il s’agit d’une étoile qui a fait vœu de vivre dans l’eau pendant 12 années. On dit d’elle qu’elle a une barbe et des tresses de couleur rouge-brun. Cyavana est reconnu comme une personnification de la planète Vénus tout comme Bhrgu son père. Des pêcheurs le trouvent dans ses filets dans un fleuve. Cyavana demande aux pêcheurs de subir le même sort que les poissons avec qui il a vécu pendant ces 12 années. Les pêcheurs le reconnaissant comme un être supérieur. Ils ne peuvent tuer les poissons sans le tuer. Ne sachant pas comment résoudre ce dilemme, ils demandent l’aide de Nahusha. Cyavana propose qu’on l’achète pour une somme à la hauteur de sa valeur. Nahusha accepte de le racheter mais il a beau augmenter son prix (allant jusqu’à offir son royaume entier), celui-ci n’est jamais au goût des attentes de Cyavana. Seule la vache Go l’équivaut et elle est donc offerte par Nahusha comme rançon. Les pêcheurs ne veulent pas accepter cette rançon mais ils la donnent à Cyavana. Touché par ce geste, Cyavana emmène au ciel les pêcheurs et les poissons et Nahusha obtient en récompense de son don la promesse qu’il retrouva sa place au ciel.

Nahusha rencontre un jour le vaillant Bhîmasena. Celui-ci est un terrible chasseur qui parcourt les bois et tue un grand nombre de lions et d’éléphants. Nahusha l’enveloppe de ses anneaux de serpent et lui ôte la force et la connaissance. Il explique à son descendant Bhîma que quiconque l’approche, tombe immédiatement sous son pouvoir. Yudhishţhira s’inquiète de l’absence de son jeune frère Bhîma. Comme il avait appris qu’il était parti de bonne heure à la chasse il part à sa recherche. Il retrouve son frère Bhîma en suivant les traces des bêtes féroces qu’il a tuées ou mises en fuite. Pour éviter la mise à mort de son frère, Yudhishţhira tente de le délivrer par la douceur. Nahusha accepte de libérer son frère s’il peut répondre à plusieurs questions. Yudhishţhira y répond correctement, si bien qu’il permet la libération de son frère mais également Nahusha lui-même. Il perdit sa forme animale pour revêtir sa forme divine et il monte, comme annoncé, au ciel.

Il semble que ce mythe se soit calqué sur le déroulement du jour et de l’apparition du soleil, de l’étoile du matin et de l’étoile du soir. En effet, le récit de cette histoire semble s’organiser suivant le schéma suivant :

1) Crépuscule

Mort de Vŗtra tué par Indra. Celui-ci s’enfuit. C’est une période sans souverrain.

2) Nuit

Nahusha devient le roi des dieux. Il est soulevé dans le ciel par les étoiles ŗshis.

3) Aube

Bhŗgu met fin au règne de Nahusha. Celui-ci est transformé en serpent. C’est une période sans souverrain. Indra devra accomplir le sacrifice du cheval pour remonter sur son trône.

4) Jour

Indra retourne sur son trône et remprend sa place de roi des dieux.

5) Crépuscule

Retour de Nahusha au ciel par la rencontre qu’il fait avec Bhîma.

Quelles sont les explications de ces évènements à la lumière du jour et de la nuit :

1) Crépuscule

Indra représente le ciel bleu et la lumière du jour. En tuant Vŗtra, il souille le ciel de sang. C’est bien le soleil qui est responsable de l’apparition de la couleur rouge du ciel au crépuscule. Lorsqu’Indra s’enfuit, il est à l’extrémité du monde et sous les eaux. Ceci correspond bien à l’image d’un soleil qui a disparu sous l’horizon.

2) Nuit

Nahusha est doté d’un grand nombre d’étoiles éteincelantes sur son front. Lorsque Nahusha est porté par les étoiles, elles se succèdent. Ceci correspond au déplacement des étoiles durant la nuit.

3) Aube

Lorsque Nahusha, le roi Nocturne, descend du ciel, cela correspond à la perte de l’éclat des étoiles à l’aube. On peut considérer que Nahusha descend du ciel nocturne pour rejoindre le monde souterrain. Sa transformation en serpent symbolise la fuite de l’ombre le matin à la frontière du monde visible sous une forme circulaire et faisant référence au serpent égyptien notamment. Le cercle formé est la frontière entre le jour et la nuit, en d’autres mots entre la vie et la mort. Cette période est antérieure au lever du soleil. Indra ne regagne pas tout de suite son trône. Son épouse Çaci part à sa recherche et est obligée d’aller en Himalaya, les plus hautes chaînes de montagne du monde pour l’apercevoir en tant que soleil. Le sacrifice du cheval doit être accompli avant qu’il regagne le ciel.

4) Jour

Le soleil a retrouvé sa place dans le ciel.

5) Crépuscule

Bhîma est enfermé dans les anneaux du serpent, ce qui signifie que Vénus est encore située au niveau de l’horizon et la libération de Bhîma est l’apparition de la lumière de Vénus au crépuscule.

Nous sommes bien face à une magnifique métaphore expliquant la lutte pour le trône du ciel entre 2 catégories de divinités : les Pândava et les Kaurava. Cette lutte est universelle et oppose toujours le bien au mal, d’une façon parfois fort réductrice…

Pour plus d’informations concernant ce mythe, je vous renvois à l’article « le poème d’Erra » qui complète assez étonnamment  cette histoire.

Sources Bibliographiques :

- ELIADE M., 1947. Le « dieu-lieur » et le symbolisme des noeuds. Revue de l’histoire des religions. Volume 134, numéro 134-1-3. pp. 5-36.

- SCHAUFELBERGER G. & VINCENT G., 1999. Traductions de textes sanskrits tirés du Mahâbhârata et étude de l’œuvre. http://www.utqueant.org/mbh/mbh/resume.html.

- SPEIJER J.S., 1885. Le mythe de Nahusha. Actes du sixième congrès internationnal des orientalistes, tenu en 1883 à Leide. 3ème partie, section 2 : aryenne. pp. 81-117.

- WILKINS W. J., 2006. Mythologie hindoue, védique et pouranique. L’Harmattan. 398 p.