Généalogie des dieux mésopotamiens, hymnes et prières

Aux personnes reniant la personnalité à part entière des divinités les plus anciennes, je conseille la lecture du livre suivant : « Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie » de Marie-Joseph Seux. L’auteur compile ici des prières et hymnes dédiées aux divinités mésopotamiennes. Cette compilation de textes anciens akkadiens et sumériens est une base d’étude pour celui qui désire mieux comprendre et découvrir les divinités mésopotamiennes.

En synthétisant les informations de ces hymnes et prières et en recoupant les répétitions, on redécouvre de manière assez précise une généalogie de tout un panthéon de divinités. La généalogie de cette famille représentée ci-dessous sous forme synthétique. Le schéma est relativement simple par soucis de clarté. Il reste avant tout un point de départ et il n’est pas forcément juste en réalité sur tous les points. Pour certaines divinités, il reste toujours un certain flou qu’il convient de faire disparaître par davantage de recoupements et vérifications .

Généalogie des dieux mésopotamiens. Les dieux en rouges portent le titre de "roi des cieux et de la terre". An et Ishtar en bleu son parèdres. Merci de mentionner la source de cette image si vous la réutilisez.

Certains personnages ont une place importance dans cette généalogie mais ils ne sont pas représentés pour plusieurs raisons :

-         leur généalogie est incertaine. Ex : Nabû qui est fils d’Asari (Enlil) et à la fois fils héritier de Nudimmud.
-         leur fonction est importante mais on ne  connaît pas ou peu leur filiation dans les textes. Ex : Dumuzi qui est l’amant d’Ishtar et le fils d’Éa, mais les textes compilés dans l’ouvrage de Marie-Joseph Seux ne précisent pas qui est sa mère.

Comme la généalogie présentée ici le dévoile, bon nombre de divinités ont une multitude de noms. Pour certains d’entre eux, je n’ai pas repris la liste complète pour ne pas trop encombrer le schéma. Empiriquement, le nombre de titres est proportionnel à l’importance d’une divinité. On peut s’en rendre compte notamment avec la déesse de l’amour et de la guerre qui présente une liste assez longue de titres et de surnoms. Ils sont d’autant plus nombreux lorsqu’on retrouve les correspondants dans d’autres régions du monde. On peut facilement admettre que les croyances dédiées aux divinités les plus vénérées et les plus « importantes » se soient propagées davantage géographiquement, ce qui peut expliquer leur nouvelle appellation dans d’autres langues.

Lorsqu’on étudie ces textes, on se rend compte de la précision et la fois la complexité de ce panthéon. Chaque dieu a sa place et une histoire qui lui est propre. On va bien au-delà d’une simple dédicace au dieu du soleil comme on pourrait le croire naïvement, notamment avec Shamash le dieu du soleil mésopotamien. On compare bien cette divinité au soleil mais davantage dans un souci glorifique. Ce Dieu roi des cieux et de la terre a une place très précise dans le panthéon. Je cite ici une prière dédiée à Shamash (dieu akkadien) qui illustre la minutie que l’ont peut rencontrer dans les textes découverts en Mésopotamie :

Shamash, fils d’Anu, sou[verain des Igigu],
Shamash, fils héritier, qui illumines les cieux et la terre,
Progéniture de Sin et de Ni[ngal],
Seigneur de Sippar, protecteur de l’Ébabbar,
Aimé d’Aya, la bru qui habite dans les cieux purs,
Shamash, lorsque tu sors des cieux purs,
Lorsque tu franchis la montagne de Cyprès,
Que Bunéné, le ministre, te souhaite un cœur joyeux,
Que Droiture vienne à ta droite,
Que Justice vienne à ta gauche ;
Le premier de tous les pays, c’est toi !
Le Juge éminent, qui assure la justice au pays d’en haut et (au pays) d’en bas, c’est toi !
(Extrait, p 216-p 217).

Ce Dieu solaire est appelé Utu en sumérien. Il est jumeau d’Ishtar. Il portera le même titre « roi des cieux et de la terre », tout comme Enlil son grand-père, laissant suggérer que Shamash est son successeur. Shamash/Utu est incontestablement le dieu de la Justice en Mésopotamie. Notez que lorsqu’on donne pour père Anu, cela ne signifie pas père au sens strict du terme. La fonction solaire de Shamash est probablement liée aux vertus de luminosité, d’abondance, du soleil. De plus il est très courant de comparer les divinités aux astres du ciel. Le soleil est un symbole fort de royauté qui prédominera en Egypte notamment. Cette association au soleil peut compliquer l’identification d’un bon nombre de divinités. A titre d’exemple, Erra (le Râ égyptien) est également un dieu solaire et clairement distinct de Shamash.

L’étude des textes anciens reste et restera encore l’une des meilleures méthodes pour redécouvrir les parentés entre les divinités. Les dieux mésopotamiens sont les plus anciens du monde. Leur expansion s’étant propagée à partir du Moyen-Orient et les multitudes de témoignages que nous ont laissés les tablettes d’argile sont de très précieux outils à utiliser sans retenue pour avancer dans ce vaste champ de recherche.

Référence bibliographique

SEUX M.-J., 1976. Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie. Littératures anciennes du Proche-Orient. Les éditions du cerf, Paris. 558 p.

Ninmah (Ninhursag) est l’arbre de la connaissance

Le jardin d’Eden est le verger dans lequel on rencontrait deux arbres extraordinaires : l’arbre de la connaissance et l’arbre de la vie et de la mort. Le premier emblématique de la tentation d’Adam et Eve est une entité féminine. Par le fruit défendu, Adam et Eve accèdent à une connaissance qui n’était réservée qu’à Dieu. Découvrons ici, au travers de ses nombreux noms, qui était cette divinité créatrice qui leur a transmis cette connaissance…

Un peuple de turcs de Sibérie orientale (les Yakoutes) raconte dans une légende (ROUX JP., 1967) que l’homme primordial vivait à côté d’un arbre merveilleux. Sa naissance était récente et il s’interrogeait sur son origine. Une femme dévoilée jusqu’à la ceinture jaillit de l’arbre et lui annonce qu’il sera l’ancêtre du genre humain. Elle va dès lors allaiter l’homme, celui-ci sent dès lors ses forces décupler. On rencontre très souvent ce récit chez les turcs. Dans certaines versions, on explique que « Le roi des arbres […] laisse parfois apparaître […] une déesse âgée, aux cheveux blancs comme neige […], aux seins gros comme deux outres, sortant de sa racine jusqu’à la ceinture ». Cette femme qui est la Grande Mère est appelée Ayisit pour les Yakoutes ou Umay pour les Altaï et les Khirghiz de Turquie.

L’écrit sans titre, un texte copte de la bibliothèque de Nag Hammadi (découvert en Egypte) nous décrit que l’arbre de la connaissance, situé à proximité de l’arbre de vie dans le nord du paradis, est doté de la puissance de Dieu. Cet écrit est étonnant dans ses différences avec la genèse et dans ses révélations concernant la création d’Adam et celles qui concernent sa mère Eve. Le paradis aurait été créé par la Justice au milieu des pierres. Adam a été créé par 7 grands archontes. Il est laissé seul et au bout de 40 jours il commence à se mouvoir sur terre. Eve est celle qui lui permettra de se lever et d’ouvrir les yeux. Adam l’appellera dès lors « Mère des vivants ». Suite à celà, les archanges décident de faire tomber Adam dans un sommeil et de l’instruire dans son sommeil pour qu’il croie qu’il est né de la côte d’Eve. Ils décident également de souiller Eve avec leur semence afin « qu’elle ne puisse plus retourner dans sa lumière ». Eve, puissante, se moque de leur dessein. Elle place un sosie d’elle-même à côté d’Adam et elle rentre dans l’arbre de la connaissance pour y demeurer. Dans la suite du récit, on précise qu’Eve « s’est faite arbre ». Les archontes aveuglés vont éjaculer leur semence dans la sosie d’Eve.

Ils s’approchèrent [d’Adam] et voyant le sosie de celle-là près de lui,
ils se hâtèrent, croyant que c’était la véritable Eve et ils osèrent s’approcher d’elle.
Ils la saisirent et éjaculèrent leur semence en elle.
Ils firent cela avec fourberie ; (la) souillant non seulement selon la nature,
mais abominablement, puisqu’ils souillaient l’empreinte de sa voix qui avait parlé avec eux auparavant en disant : « il y a quelqu’un avant vous ».
(Extrait de l’Ecrit sans titre, PAINCHAUD L., FUNK WP., BRITISH LIBRARY, 1995)

La création de l’homme est également attribuée à Belet-ili (Nintu) dans le poème d’Atraḥasîs. Ce récit a d’abord été connu par une des épaves de la Bibliothèque d’Assurbanipal (version de Kasap-Aya qui est la plus longue). D’autres versions, notamment celle du British Museum, corroborent des pans entiers de ce récit. Belet-ili y est qualifiée de déesse de l’utérus. C’est la sage-femme des dieux. Suite à la révolte des Igigu contre le souverain des dieux Enlil, il est décidé dans l’assemblée des dieux que Belet-ili soit chargée de créer un prototype d’homme pour assurer la corvée des dieux. Elle est accompagnée par Enki notamment qui est le seul capable de purifier tout l’argile. Les différentes versions la qualifient notamment ainsi : Dame des dieux, Dame-de-tous-dieux (Bêlet-kala-îlî), Mammi, Mammi l’experte,…

« Or, une fois rassemblées [les mat]rices, Nintu [se tena]it là :
[Elle co]mptait les mois de prégnance
Jusqu’à ce qu’en la salle-aux-destins on annonçât le dixième.
Ce dixième mois arrivé, elle dédaigna le « bâton » ( ?) et découvrit ( ?) le bas-ventre ( ?) :
Son visage brillait de joie !
Puis elle se couvrit la tête et fit la sage-femme :
Elle se ceignit les lombes, prononça une bénédiction,
Traça un trait-de-farine et mit en place une paroi-de-brique, (en disant) :
‘C’est moi qui l’ai produit, qui l’ai fait de mes mains !
Qu’en la maison de la ‘consacrée, la Sage-femme soit en joie !
Partout où quelque parturiente accouchera,
Ou qu’une jeune-mère se débarrassera d’elle-même,
La paroi-de-brique devra rester en place neuf jours,
Pendant lesquels sera à l’honneur Nintu-la Matrice.’ »
(Poème d’Atraḥasîs, morceau paléo-babylonien du British Museum, BM 92608, traduction provenant de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Un des tablettes du poème d'Atrahasîs. British Museum. Source : wikipedia.

Comme on le découvre ci-dessus, Belet-îli (Nintu) est la déesse de la matrice et de l’enfantement ; dans le texte « Ligal.e, ou Ninurta et les pierres » il en est de même pour la mère de Ninurta appelée Ninmaḥ. Cette œuvre longue de 729 lignes a été entièrement recomposée grâce à pas loin de deux cent témoins qui sont des tablettes ou des fragments (BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993). Dans ce récit, Ninurta attriste sa mère Ninmah qui avait été l’épouse d’Enlil à cette période. En effet, Ninmah reproche à son fils « d’être passé prestement devant elle lorsqu’il eut triomphé, d’être passé devant elle sans même lui accorder un regard ». Les propos qu’elle tient à l’égard de son fils sont forts :

« Une fois, cependant, il attrista le cœur d’une femme : sa mère, Ninmaḥ, qui en perdit le sommeil, sur sa couche où, se souvenait-elle, elle l’avait conçu !
Son corps vêtu d’une toison de laine, semblant une brebis, une brebis pas encore tendue.
Elle se complaignait aigrement que lui fût fermée la Montagne :
‘Le seigneur (disait-elle), dont la Montagne n’a pu soutenir l’auguste puissance,
Le sublime Champion, que nul ne peut approcher quand sa fureur s’enflamme,
Tempête qui s’abat, déversant tout son venin sur la terre, le Seigneur, le ‘souffle’ d’Enlil, digne de la couronne, le champion trop haut placé pour recevoir des ordres…’ »
(Ligal.e, ou Ninurta et les pierres morceau – ligne 370-375 , traduction provenant de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993)

Ninurta est à l’opposé plein de bienveillance envers sa mère « qui a voulu gagner la Montagne et le suivre jusque dans la contrée rebelle même au milieu des horreurs de la guerre ». Il lui donne dès lors le titre de la dame des monts (Nin hur. Sag). Ninurta raconte que les montagnes sont la résidence de sa mère et que ses vallonnements produisent des herbes aromatiques et que les franges fournissent du vin et du miel. Sur les pentes des montagnes croissent cèdres, cyprès, genévrier et buis. Ses montagnes sont le berceau d’un jardin produisant de beaux fruits mûrs. Ce jardin peut faire penser au jardin d’Eden et celà se confirme lorsqu’on étudie les tablettes de Kharsaǧ. Ces textes ont été découverts en Irak au 19ème siècle et ils datent du 3ème millénaire avant Jésus-Christ. Anton Parks a confirmé la localisation du jardin d’Eden sur les hauteurs de Turquie (monts KARA-DAĞ dont le nom est très proche de la cité de Ninmah invoquée dans les tablettes de Kharsaǧ). Je cite ici pour référence les traductions françaises des tablettes de Kharsaǧ réalisées par Anton Parks. Elles sont disponibles depuis octobre 2011 dans son étude intitulée : « Eden ». Ninhursaǧ y est dénommée la « Dame serpent » et Enlil « le « splendide serpent aux yeux brillants ». Nous découvrons dans ces tablettes une description très élaborée de ce jardin et les premiers temps de l’humanité qui rampait encore à 4 pattes. Ninhursag est la reine de la cité. Enki est chargé d’appliquer les ordonnances d’Enlil. Il apprend à l’humanité que « le fer ne sert pas à tuer mais à couper du bois ». Je ne peux m’attarder sur cette œuvre extraordinaire tant les passages intéressants sont nombreux. L’étude des tablettes de Kharsag nous confirme le rôle de Ninmah en tant qu’arbre de la connaissance dans le jardin d’Eden, celui-ci étant localisé dans les montagnes du nord de la plaine mésopotamienne.

Ninmah (Ninhursaǧ) a été l’épouse d’Enlil, mais d’autres textes anciens nous apprennent qu’il n’en fut pas toujours ainsi. En effet le poème « Enki et Ninmah » nous raconte qu’Enki fut également l’époux de Ninmah en Dilmun (peut-être les îles de Baḥraïn-Failaka). Le poème « Ligal.e, ou Ninurta et les pierres » n’est y pas contradictoire à cette idée lorsqu’on sait que Ninmah lie l’orgueil de son fils à celui de son père. Ceci est un indice qui peut laisser penser que cette déesse ne fut pas toujours unie à Enlil. Cette idée est confirmée notamment par le poème « Enlil et Ninlil ». Ce poème est connu par une vingtaine de manuscrits fragmentaires retrouvés à Nippur (BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993). Il précise que Ninlil est la Jouvencelle d’Enlil et que Nunbaršegunnu est l’Ancienne d’Enlil. Un jour, Nunbaršegunnu avertit Ninlil encore vierge afin qu’elle ne croise pas le seigneur au regard luisant sous peine d’être mise enceinte (noter l’appellation étonnamment proche du nom donné à Enlil dans les tablettes de Kharsaǧ). Dans un premier temps, elle refuse les avances d’Enlil en expliquant notamment que sa mère et son père ne l’accepteraient pas. A l’aide de son page Nuska qui lui fournit une barque (son architecte de l’Ekur), Enlil parvient à la rejoindre et à la féconder. L’assemblée des dieux vont dès lors le bannir.

Tablette Enki et Ninmah

Tablette sumérienne "Enki et Ninmah" localisée au Musée du Louvre. Source : http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=obj_view_obj&objet=cartel_24697_32848_05-525968.jpg_obj.html&flag=true.

En respectant l’idée selon laquelle les mythologies sont dérivées les unes des autres, nous retrouvons un passage évocateur de l’apparition de la nouvelle épouse d’Enlil dans l’hindouisme. Ninmah y porte le nom de Saravastî (Sâvitrî), celle-ci étant considérée comme la déesse hindoue de la sagesse et de la connaissance. Dans un distique du Matsya Purâna (WILKINS W. J., 2006), on dévoile que Sâvitrî délaisse Brahmâ alors qu’elle est nécessaire pour l’accomplissement de sacrifices afin de préserver la verdure et la vigueur des trois mondes. Un prêtre est chargé d’aller la chercher mais il n’y parvient pas. Pour accomplir les rites, Indra se met à la recherche d’une nouvelle épouse. Il rencontre une laitière appelée Gâyatrî portant un pot de beurre qui était jeune, belle et souriante. Celle-ci devient son épouse. Elle est emmenée dans les appartements de  Sâvitrî pour être parée des plus beaux vêtements et bijoux. C’est alors qu’arrive sur le lieu du sacrifice Sâvitrî. Celle-ci voit la laitière dans ses appartements et les prêtres occupés à réaliser les rites pour le sacrifice et elle rentre dans une colère folle. Il semble que ce récit explique bien des choses et je vous reporte ici la traduction en partie réalisée par WILKINS W. J., 2006 :

« Oh Brahmâ, dit-elle, as-tu toi-même conçu si coupable dessein que tu veuilles me répudier, moi, ta femme légitime ? N’as-tu aucune honte à te laisser pousser, par amour, à un acte aussi condamnable ? Toi que l’on dit père des dieux, des vénérables sages, comment peux-tu agir ouvertement d’une manière qui, n’en doute pas, suscitera la dérision dans les trois mondes ? Mais comment montrer mon visage ou, délaissée par mon époux, me donner le titre d’épouse ? »
Un peu plus loin dans le récit :
« Sâvitrî s’exclama : ‘ ¨Par les pouvoirs que j’ai acquis de la pratique du tapas, puisse Brahmâ ne jamais être adoré en aucun temple ni aucun lieu, si ce n’est un seul jour par an. […] Et quant à toi, Indra, qui menas cette laitière à Brahmâ, tu seras enchaîné par tes ennemis, retenu en terre étrangère, et tes ennemis occuperont la cité’. Elle dit encore s’adressant à Vishnu : ‘Et toi, qui l’as donnée en mariage à Brahmâ, tu naîtras parmi les hommes, par la malédiction de Brhigu, et tu endureras le supplice de voir ta femme ravie par tes ennemis ; longtemps aussi tu erreras, humble gardien des troupeaux !’ »
Encore un peu plus loin dans le texte :
« Après avoir prononcé ces malédictions, Sâvitrî quitta l’assemblée, suivie de Lakshmî et des autres déesses, qui annoncèrent très vite leur intention d’y retourner. Sâvitrî, s’enflammant de colère, leur parla en ces termes : ‘Puisque maintenant, Lakshmî, tu m’abandonnes, puisses-tu ne jamais mener une existence stable et toujours demeurer avec le vil, l’inconstant, le méprisable, le criminel, le cruel, l’insensé, le barbare ! Quant à toi, Indrânî, (autre nom de Gâyatrî) quand Indra se verra accuser d’un meurtre d’un brahmane parce qu’il aura tué le fils de Tvashtri, alors Nahusha obtiendra son royaume et s’écriera, désireux de t’obtenir aussi : ‘Ne suis-je pas Indra ? Pourquoi donc la jeune et la belle Indrânî ne veut-elle pas de moi ? Si je ne l’obtiens pas, j’exterminerai tous les dieux’ ».

L’arbre de la connaissance Ninmah fut l’une des reines du monde avec son époux Enlil. Elle était la mère des Anunnaki. Sous les traits de Ninhursaǧ, elle symbolise une femme attachée aux Montagnes de Kharsag dans lequel fut implanté le jardin d’Eden. Dans ce paradis terrestre, elle a animé l’homme et elle lui a permis de distinguer le bien du mal et d’ainsi ouvrir son intellect. Adam et la nouvelle Eve vont devoir quitter ce paradis. Lorsqu’Enlil s’unit à sa nouvelle épouse, Ninmah est folle de colère mais finit par accepter cette situation. En Dilmun, elle deviendra temporairement l’épouse d’Enki, un grand généticien. Par ses nombreuses tentations et aventures, la confiance que Ninmah lui portait disparaitra. Elle lui retirera ainsi son « regard de vie ». Mais elle finira par lui pardonner ces infidélités en participant notamment à son embaumement sous les traits de Serkit (déesse des naissances) avec Hathor, Nephtys et Neith. Cette déesse matrice restera à tout jamais une des mères de l’humanité et également des dieux.

Sources bibliographiques

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- DUSCHESNE-GUILLEMIN J., 1986. Origines iraniennes et babyloniennes de la nomenclature astrale. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 130, numéro 2. pp. 234-250.

- O’BRIEN C & JOY O’BRIEN B., 1999. The genius of the few. Dianthus Publishing Limited, The Pool House, Kemble, Cirencester, England. 372 p.

- PAINCHAUD L., FUNK WP., BRITISH LIBRARY, 1995. L’écrit sans titre. Traité sur l’origine du monde (NH II, 5 et XIII, 2 et Brit. Lib. Or. 4926 [1]). Les presses de l’université Laval, Québec, canada. 622 p.

- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre. 516 p.

- ROUX JP., 1967. Le lait et le sein dans les traditions turques. L’Homme. Volume 7, numéro 2. pp. 48-63.

- WILKINS W. J., 2006. Mythologie hindoue, védique et pouranique. L’Harmattan. 398 p.

Et un bouquin incontournable qui complète depuis peu (le 26 novembre 2011) cet article :

- PARKS A., 2011. Eden. Editions Nouvelle Terre. 264 p.

Les origines du déluge

Le déluge a fait couler beaucoup d’encre, un bateau et un rescapé ont trouvé écho dans quasi toutes les mythologies du monde. L’un des récits le plus connus est celui de la Genèse, pourtant les très nombreuses versions étudiées dans cet article (pour certaines beaucoup plus anciennes) nous permettent de reconsidérer sous divers angles son récit moralisateur et de redécouvrir les véritables causes du déluge.

En Genèse 6:5-9, Yahvé envoie le déluge car les hommes sont mauvais de nature et il regrette de les avoir créés :

« Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à la longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur. Et Yahvé dit : «  je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – depuis l’homme, jusqu’aux bestiaux, aux bestioles et aux oiseaux du ciel -, car je me repens de les avoir faits ». (Bible de Jérusalem).

On se rend compte très vite en étudiant les variantes des autres mythologies, que Yavhé est un terme qui regroupent plusieurs divinités. Dans la 11ème tablette de l’épopée de Gilgameš découverte à Ninive en Irak, Uta-napištî lui dévoile le récit du déluge. On apprend qu’un groupe de dieux ont décidé de lancer le déluge :

« Je vais te confier un secret des dieux !
Tu connais la ville de Šuruppak,
Sise [sur le bord] de l’Euphrate,
Vieille cité, et que les dieux hantaient.
C’est là que prit aux grands-dieux l’envie de provoquer le Déluge :
[Les instiga]teurs en étaient Anu, leur père ;
Enlil-le-preux, leur souverain ;
Leur préfet, Ninurta, et Ennugi, leur contremaître. »
(11ème tablette de l’épopée de Gilgameš, traduction de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993).

D’autres textes découverts toujours dans la Bibliothèque de Ninive nous confirment ce fait. En comparant 3 copies réalisées par des scribes assyriens sur ordre du roi d’Assyrie Assurbanibal (datant du VIIème siècle avant notre ère), on a pu recomposer un poème original dont le héro principal est ‘Hasisadra, un analogue à Noé, qui a obtenu l’immortalité des dieux. Il s’adresse à Izdhubar (Gilgameš) :

« Je veux te révéler, ô Izdhubar, l’histoire de ma conversation et te dire la décision des dieux.
La ville de  Šurippak, une ville que tu connais,
Est située sur l’Euphrate ;
Elle était antique et en elle [on n’honorait] pas les dieux.
[moi seul, j’étais] leur serviteur, aux grands dieux.
[les dieux tinrent conseil sur l’appel d’]Anou.
[Un déluge fut proposé par [Bel]
[et approuvé par Nabou, Nergal et] Ninih. »
(« Le déluge de‘Hasisadra », traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Cette version nous confirme très clairement qu’Anou (An le dieu mésopotamien du ciel) est le dirigeant d’un conseil. Le dieu qui a lancé l’idée est Bel, soit Enlil, le dieu des vents. Le conseil a délibéré et la décision est irrévocable malgré que le fait que le dieu Ea (dieu créateur mésopotamien) ne soit pas d’accord. Ceci est confirmé par un texte sumérien traduit pour la première fois en 1914 par Arno Poebel, dont le héro du récit est Ziusudra (nom qui signifie une fois décomposé : ZI-U-SUD-RÁ = vie de jours prolongés). Selon les listes royales sumériennes, celui-ci régna sur la cité de Šurippak citée plus haut.

«  Le Déluge [va anéantir] les agglomérations et recouvrir leur capitale,
Pour détruire la race humaine : [Ainsi en a-t-il été décidé],
Décision ratifiée par l’assemblée et irrévocable !
Ordre porté par Anu et Enlil, et [inaltérable] :
Le Royaume des Hommes [sera détruit] »
(« Le déluge de Ziusudra », traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Ce Ziusudra se retrouve dans une version attribuée à Bérose, un scribe chaldéen (terme qui qualifie la région située entre les cours inférieurs de l’Euphrate et du Tigre où se sont formés Sumer et Akkad). Son nom est très proche de l’original : Xisouthros. Bérose a réalisé ce récit en se basant sur des livres sacrés de Babylone. L’œuvre est perdue mais on a retrouvé 2 résumés anciens attribués à Alexandre Polyhistor (un grammairien du 1er siècle av. JC ) et à Abydène, (un écrivain de la fin du 1er siècle après JC). Cette version comprend un passage novateur : Cronos (analogue grec d’Enki/Ea) annonce en rêve le déluge à Xisouthros et lui demande d’enfouir les écrits disponibles dans la ville du soleil de Sippara. Cette version reprend des passages biens connus du déluge tels que notamment la construction du navire, le lâcher d’oiseaux, le sacrifice réalisé sur la montagne où fait escale le navire (dans cette version ils arrivent en Arménie). Les compagnons de Xisouthros qui ont survécu vont déterrer les écrits, vont fonder de nombreuses villes, bâtir des temples et reconstituer Babylone.

Toujours dans la période qui précède le déluge, divers textes nous renseignent sur les catastrophes précédant le déluge. Dans le Poème akkadien d’Atras-Hasis, un des textes les plus anciens du déluge, on apprend qu’Enlil a décidé de mettre fin à l’humanité car elle était trop bruyante. Dans les premiers temps, Enlil envoie d’abord plusieurs fléaux tels que des épidémies et une grande sécheresse mais Enki est toujours présent pour aider l’humanité. Il s’en suivra le déluge provoqué par Ninurta le fils d’Enlil qui va laisser déborder les barrages célestes et Nergal (assimilé à Osiris/Horus vengeur) qui va arracher les étais des vannes d’en haut. Le déluge des Celtes se retrouve dans un texte qui s’appelle les Triades (poésie bardiques des Cymris du pays de Galles). On compte 3 catastrophes terribles de l’île de Prydain ou de Bretagne. Une correspond à la dévastation par le feu, l’autre une grande sécheresse et la dernière une grande inondation. Seul Dwyfan et Dwyfach vont survivre grâce à un vaisseau sans agrès et vont repeupler l’île de Prydain. Divers textes de par le monde nous signalent également des de tremblements de terre et d’une obscurité généralisée à toute la terre. On peut citer à titre d’exemple le livre ses secrets de Jean un des écrits de Nag Hammadi (NH II, 1 ; IV, 1) ou le livre de Popol-vuch qui est un recueil de traditions mythologiques des indigènes du Guatemala. Dans ce livre on raconte que la terre est secouée d’un terrible tremblement de terre. Le dieu de l’orage Hourakan fait pleuvoir sur la terre une résine enflammée. On peut considérer qu’il s’agit de chutes de météorites et des effets du passage à proximité de la terre d’un astre bruyant :

«  Les eaux, soulevées par le Cœur du Ciel Houracan, bouillonnèrent et un grand déluge s’étendit à tout le créé… De la résine enflammée tombait du ciel, la face de la terre devint noire, une pluie noire tombait jour et nuit ; et il y avait dans le ciel comme le bruit d’un feu tumultueux. Les gens couraient, s’écrasaient, grimpaient sur le toit des maisons, mais celles-ci s’écroulaient sous eux ; ils grimpaient aux arbres, mais ceux-ci les secouaient ; ils se cachaient dans les cavernes, mais celles-ci les écrasaient. L’eau et le feu détruisaient tout ».
(Traduction provenant de MEREJKOVSKI D., 1995)

« Dès l’aurore, il chut des petits-pains, et des averses de grains-de-froment au crépuscule ».
(11ème tablette de l’épopée de Gilgameš, traduction de BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993).

Quelques textes sont assez précis quand à la succession des destructions qui ont abouti au déluge universel. Citons le codex Vaticanus (un codex maya) qui est conservé à la bibliothèque du Vatican. Ce document distingue 4 grands évènements :

1) Tlatonatiuh (« soleil de terre ») : ce sont les géants ou les Quinamés les premiers habitants de l’Anahuac qui meurent de famine.
2) Tlétonatiuh (« soleil de feu ») : période qui correspond à la descente du dieu Xiuhteuctli. En aztèque Xiuhitl signifie météore. Ce dieu du feu, parfois représenté avec un oiseau turquoise au-dessus de sa tête et associé aux météores. Les hommes vont échapper au feu destructeur en se transformant en oiseaux. Un couple d’humains trouvent asile dans une caverne et repeuplent l’univers après cette destruction.
3) Ehécatonatiuh (« soleil de vent ») : un ouragan terrible provoqué par le dieu Quetzalcohuatl. Les hommes pour la plupart vont être transformés en singes au milieu de cet ouragan.
4) Atonatiuh (« soleil d’eau ») : Il se termine par une inondation, un déluge universel. Tous les hommes vont être transformés en poisson sauf un couple qui sont sauvés dans un bateau construit dans du cyprès. Sur le Codex on représente les 2 humains préservés du déluge Coxcox et Xochiquetzal. Ils sont assis sur un tronc et ils flottent au milieu de l’eau.

Revenons sur le récit du déluge concernant Ziusudra et attachons-nous à la figure du dieu Enki/Ea : dans ce récit, Enki et Nintu sont obligés d’accepter par un serment la décision de provoquer le Déluge, étant donné qu’ils font partie du conseil. Les textes de Ras Shamra (ancienne cité d’Ugarit) nous on livré également un récit intéressant du déluge, bien qu’il soit fragmentaire. Il nous précise la nature du serment fait par Ea : il est dit qu’ « il s’était engagé à ne rien dire à âme qui vive ». Cette raison peut expliquer dans une certaine mesure pourquoi Enki/Ea/Cronos prévient le Noé du déluge dans un songe. Il prévient en rêve Ziusudra/‘Hasisadra ou Uta-napištî de l’éminence du déluge afin qu’il construise un bateau lui permettant de survivre lui, sa famille, d’autres êtres humains, des animaux et des plantes variées. Ce rôle de poisson, nous le retrouvons notamment dans le Catapata Brâhmana (I, VIII, 1), un texte sacré de l’hindouisme qui évoque également le déluge. Ce texte a été traduit pour la première fois par M. Max Müller. Il nous relate la rencontre de Manu avec un poisson qui lui demande de le protéger en échange d’être sauvé du déluge. Ce poisson qui grandit de jour en jour est placé successivement du vase, à un grand bassin et finalement dans l’océan. Dans l’année même où il aura atteint sa taille maximale, le déluge surviendra. Il demande à Manu de construire un vaisseau et de l’adorer. Une fois le déluge initié, le poisson tire le vaisseau avec ses cornes, permettant ainsi à Manu de passer par-dessus la « montagne du Nord ».

Ce poisson évoque très clairement le serpent aquatique Vritra (voir les Veda) qui fut vaincu par Indra (Enlil/Zeus) et ses compagnons appelés les Marut (au nombre de 49). Vritra tout comme Osiris (Ea/Enki) renaîtra en un serpent céleste. On qualifie Vritra de serpent du ciel, de nuage orageux qui s’allonge en rampant dans les airs. Indra frappe Vritra de son foudre et en le déchirant il donne libre cours aux eaux qui étaient enfermées dans ses flancs. La taille du serpent des airs est déterminante : l’astre orageux et perturbateur s’est rapproché de la terre et une fois suffisamment proche de celle-ci il émerge de l’océan (une image pour expliquer la montée d’un astre dans le ciel à partir de l’horizon) provoquant ainsi un raz-de-marée gigantesque.

Dans l’Edda, un recueil poétique de la mythologie nordique, on retrouve également cette symbolique dans la figure du serpent Jormungand. Le Ragnarök, la grande bataille des dieux nordiques, est annoncé par 3 années de guerre suivies d’un hiver très rude de 3 ans. Il s’en suit un terrible tremblement de terre qui brisera tous les liens. Le loup Fenrir est alors délivré de ses chaînes. Jormungand est le serpent qui provoquera le raz-de-marée sur terre et qui détruira tout. Ce serpent fut jeté dans l’océan lorsqu’il était petit. Après ce déluge, le couple Lif et Lifthrasir donnera naissance à la nouvelle lignée humaine qui repeuplera le monde. Jormungand est un serpent qui enserre Midgard de ses terribles anneaux. Ce reptile croit sans cesse (tout comme le loup Fenrir) et il devient si grand qu’il finit par se mordre la queue et entourer la terre de ses anneaux. Ce serpent vit au fond de la mer. Jormungand grandit aussi vite que son frère Fenrir. Ce dernier est un loup géant. Un des ses fils est un astre destructeur qui détruira l’humanité, comme le démontre très clairement le texte ci-dessous :

(Völuspá 40-41)
« A l’est habite la vieille
Dans la forêt du fer,
Et là elle met au monde
Les enfants de Fenrir.
Parmi eux tous,
L’un deviendra,
Sous la forme d’un monstre,
De l’astre le destructeur.
Il se rassasiera du sang.
Des hommes à la mort voués.
Il rougira de sang pourpre
La demeure des dieux.
Noirs deviendront les rayons du soleil
Tout au long des étés suivants,
Et terribles seront les tempêtes.
En savez-vous davantage, vraiment ? »

(Source : DILLMANN F-X., 1991)

Citons encore le mythe de Labbu (provenant encore d’une autre tablette de la Bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive), un monstre aquatique à la fois un serpent et lion qui est chargé de détruire l’humanité sous l’ordre d’Enlil. Ce monstre est tué par Tišpak qui est chargé de sauver la terre et destiné à reprendre les rennes du pouvoir. La queue de Labbu balaye le tiers des étoiles. Ce mythe nous permet de conclure que 2 entités ne font qu’une seule. Il s’agit en fait des 2 visages d’une même entité destructrice : le loup/lion et le poisson/serpent qui provoqueront 2 destructions de nature différentes. Ces 2 entités ne font qu’une seule. Elles donneront naissance à 2 forces destructrices : le loup qui a brisé ses chaînes et qui a libéré sa colère et le serpent qui a atteint sa taille maximale et qui provoque le déluge.

Le faucon et le phénix sont également les 2 symboles d’un dieu colérique égyptien : Horus. Sous ses 2 aspects il est l’étoile du matin et l’étoile du soir. L’âme d’Osiris voyage à travers l’univers il renaît sous les traits d’Horus le faucon qui apporte la chaleur d’un 2ème soleil. Lorsqu’il retourne vers sa demeure, il est le phénix qui annonce le retour de la pluie. Le premier passage perturbateur aurait provoqué le déluge universel qui aurait détruit l’Atlantide. Une partie des rescapés se seraient réfugiés en Egypte comme le laisse penser le livre des morts égyptiens. Au chapitre 17, Nephtys participe au rapatriement des rescapés du déluge vers l’Egypte :

(ligne 43-48)

« Les générations cadettes sauvées pour repeupler une multitude dans le ‘Lieu du dessus-des-Eaux’ par Dieu à cet effet, les faisant arriver en deux populations meurtries et épuisées sur les terres promises que Dieu avait sauvé de l’eau dans sa Bienveillance à leur intention. Louées soient-elles, ces générations, en leur nom de ‘Survivants du Déluge!’, ainsi qu’en leur deuxième nom de ‘fils de la Triade du Couchant’ qui parviennent en la demeure de l’Alliance ». (Traduction d’Albert Slosman en 1979)

Le serpent destructeur est connu notamment sous le nom de Marduk. Ce dieu est invoqué notamment dans le célèbre poème de l’Enûma Eliŝ, l’Epopée babylonienne de la Création découverte à Ninive. Il dit que Marduk est l’enfant soleil d’Enki. C’est un dieu vengeur (tablette 3 ligne 10) tout comme Horus. Il est responsable du Déluge : il déchaîne les vents (tablette IV, ligne 96-99), qui s’engoufrent dans la bouche de Tiamat. Celle-ci éclate sous l’effet d’une flèche envoyée par Marduk. Il utilise les morceaux du corps de Tiamat pour façonner le monde. Le Poème d’Erra (un poème babylonien) complète le rôle de cette divinité dans le rôle d’un astre perturbateur. Je n’en m’en étais pas rendu compte tout de suite, mais je ce poème est une clé essentielle pour comprendre un pan entier de l’histoire des mythologies. Ce poème décrit d’une manière très précise le départ de Marduk de sa résidence ce qui a pour conséquence de provoquer le déluge. Marduk est le lien de l’univers et s’il quitte à nouveau sa résidence, l’univers se disloquera, ce qui provoquera un nouveau déluge.

« Le roi des dieux, ayant ouvert la bouche, prit la parole
Et adressa ce discours à Erra, le champion des dieux :
«Erra-le-preux, touchant l’opération que tu suggères,
Sache que déjà autrefois, pour avoir quitté ma résidence, à la suite d’une colère, j’ai provoqué le Déluge !
A peine avais-je quitté ma demeure que le lien de l’univers se défit :
Le ciel en ayant été ébranlé, des étoiles célestes la position changea sans qu’elles pussent reprendre leur place ;
L’Irkallu-infernal ayant bronché, le produit des sillons s’amenuisa, rendant désormais difficile la subsistance ;
Le lien de l’univers défait, la nappe-souterraine baissa et le niveau des eaux descendit !
A mon retour je vis comme il était malaisé de tout raccommoder !
Le croît des êtres vivants était tombé, et je ne pus le restaurer
Sans me charger, en personne, comme un paysan, de leur réensemencement !
Je fis donc reconstruire mon temple, pour m’y réinstaller.
Or, ma précieuse-image, maltraitée par le Déluge, avait son aspect terni !
Pour faire rebriller mes traits et nettoyer ma tenue, je recourus au feu.
Lorsqu’il eut achevé son travail et fait (à nouveau) resplendir ma précieuse-image,
Et que, m’étant recoiffé de ma couronne impériale, je fus revenu à ma place,
Mes traits étaient altiers, mon regard fulgurant !
Les hommes qui, échappés au Déluge, ont été les témoins de cette opération,
Te laisserai-je tirer les armes pour en anéantir la descendance ? »
(Le poème d’Erra, traduction provenant de LENORMANT F., 2001)

Marduk prévient Erra qu’autrefois pour avoir quitté sa demeure il a provoqué le déluge. Ce poème est étonnant dans le sens où il précise que le déluge peut se répéter une seconde fois.  Lorsque Marduk remplace Enlil dans l’Esagil, Erra lui promet qu’il peut à nouveau quitter sa demeure sans provoquer de déluge. Marduk le croit et des nouvelles catastrophes naturelles s’abattent sur terre. Le texte décrit les nombreuses destructions des villes de la Mésopotamie. On explique que Babylone est soumise à une révolte de la population « contre le gouverneur ». Nous retrouvons d’une manière très insistante l’arrogance et la violence d’Erra à la suite de ce bouleversement qui se considère alors comme le dieu unique et le maître du monde. Le poème d’Erra n’est pas le seul texte mythologique qui nous dévoile qu’il y a eu plusieurs grandes destructions sur terre. Le Codex mexicain Telleriano Remensis indique que la destruction du monde eu lieu 3 fois.

« Une fois tous les 4 ans, il y a un jeûne de 8 jours, en mémoire de ce que le monde a péri 3 fois. » (LENORMANT F., 2001).

A la vue des différents récits du déluge, on constate qu’ils s’orientent de manière quasi universelle sur la construction d’une embarcation chargée de sauver Noé et une partie des êtres vivants de la terre. Les causes qui sont invoquées telles que la méchanceté de l’homme, le non respect des dieux sont souvent de nature à culpabiliser l’homme. Elles ont tendance également à considérer les récits comme moralisateurs et permettent d’une certaine manière d’écarter les véritables questionnements sur l’origine céleste de cette catastrophe. Il faut probablement lier en partie un oubli de l’humanité sur les récits du déluge, étant donné la quasi destruction de l’espèce humaine. De plus comme le signale les nombreux textes, Noé fut écarté de l’humanité ce qui ne lui permis pas à la nouvelle humanité de comprendre les mécanismes célestes du déluge.

L’implication de Vénus reste encore à l’actuelle une idée nouvelle, peu considérée par les scientifiques. Les raisons traditionnelles pour expliquer le déluge évoquent notamment le volcanisme, la venue sur terre d’un astéroïde gigantesque et encore la précession des équinoxes comme explication des périodes de glaciation et de dégel. Néanmoins la théorie qui implique un changement d’orbite de Vénus et son implication dans plusieurs déluges a pour mérite de reconsidérer les mythologies qui sont encore à l’heure actuelle trop peu envisagées comme piste de recherche, au regard des informations qu’elles contiennent sur nos origines. C’est pour quoi l’étude approfondie des textes anciens combinée à la méthodologie scientifique mérite toute notre attention. Cet article n’a pour effet qu’une pierre lancée dans un vaste océan tant les sources sont nombreuses et variées. Je ne pourrais pas m’attarder ici plus longtemps, le temps me fait défaut, et il y a encore tant d’autres faits importants à éclaircir. Néanmoins il a de fortes chances pour que de nouvelles recherches m’amènent encore à compléter dans de nombreux nouveaux articles cette vision nouvelle, tant les mythes du monde tournent autour de ce cataclysme…

Sources bibliographiques

- ASTER., 2005. Le Déluge et ses récits : points de vue sémiotiques. Presses de l’Université Laval. 190 p.

- AUERBACH L & al., 2004. Encyclopédie de la Mythologie. Parragon Books Ltd, Royaume-Uni. 320 p.

- BAILEY G., CARDEN M., CLARKE P. & al., 2006. Mythologie : mythes et légendes du monde entier. Ed. de Lodi, Paris.

- BAUDRY G-H., 2000. Le péché dit originel. Editions Beauchesne. 411 p.

BOMPART-PORTE M., 2009. Si je t’oublie Ô Babylone… Le meurtre de masse du néolithique au monde mésopotamien. Harmattan. 320 p.

- BOTTERO J. & KRAMER S. N., 1993. Lorsque les dieux faisaient l’homme. Editions Gallimard. 755 p.

- CAPART A. et D. 1986. L’homme et les déluges. Bulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris. Volume 3, Numéro 3-3. pp. 194-196.

- DILLMANN F-X., 1991. L’Edda, récits de mythologie nordique par Snorri Sturluson. Gallimard, Paris. Pp. 41-42.

- DOMENY DE RIENZI G-L., 1836. Océanie ou 5ème partie du monde : revue géographique et ethnographique de la Malaisie, de la Micronésie, de la Polynésie, et de la Mélanésie ; offrant les résultats des voyages et des découvertes de l’auteur et de ses devanciers, ainsi que ses nouvelles classifications et divisions de ces contrées. Volume 2. Firmin Didot, Paris. 447 p.

- DURAND-FOREST J. & SOUSTELLE J., 1995. Mille ans de civilisations mésoaméricaines : Des Mayas aux Aztèques. L’Harmattan. 268 p.

- FAIVRE D., 2007. Mythes de la genèse, genèse des mythes. L’Harmattan. 281 p.

- FERRE J., 2003. Dictionnaire des mythes et des symboles. Editions du rocher. 989 p.

- LENORMANT F., 2001. Histoire ancienne de l’Orient jusqu’aux guerres médiques. Tome 1. BookSurge Publishing. 510 p.

- MABIRE J., 1999. La légende de la mythologie nordique. Ancre de Marine, Louviers, France. 277 p.

- MEREJKOVSKI D., 1995. Atlantide-Europe : les mystères de l’Occident. Body, Mind & Spirit. 417 p.

- NOUGAYROL J., 1960. Nouveaux textes accadiens de Ras Shamra. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et belles-Lettres. Volume 104, Numéro 1. pp. 163-171.

- PARKS A., 2007. Les chroniques du Gírkù. Ádam Genesis. Editions Nouvelle Terre. 516 p.