La fin de l’Empire néo-babylonien sous Nabonide

Nabonide est le dernier des souverains de l’Empire néo-babylonien qui a succédé à l’Assyrie ; bien qu’ignoré dans la Bible, plusieurs documents nous confirment son existence. Son règne de 18 ans est atypique par rapport à ses prédécesseurs, notamment en ce qui concerne le culte des divinités majeures. Le règne de Nabonide sera le déclencheur d’une nouvelle réorganisation au Moyen-Orient et permettra l’émergence de l’Empire Perse. Cet article s’attachera à mettre en évidence les particularités de sa vie, au travers des traces écrites, et tentera d’éclaircir certains points de la situation politico-religieuse de cette époque.

Empire néo-babylonien en vert ("le croissant fertile"). Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Empire_neo_babylonien.png

Nabonide est une des plus énigmatiques figures babyloniennes. Il a remagné d’anciennes traditions. On dit qu’il a usurpé le trône de LabašiMarduk, le petit fils de Nabuchodonosor II. (célèbre pour la déportation des Juifs de Jérusalem, celui-ci est un roi babylonien de l’Ancien Testament). Plusieurs textes précisent que Nabonide vénérait le dieu lune Nanna-Sîn (Su’en en Sumérien, Shahar en araméen), à l’instar de la plupart de ses prédécesseurs vouant un culte particulier à Mardouk. Les détails manquent pour retracer précisément sa vie, néanmoins les écrits découverts sont pour la plupart surprenants. Comme base de recherche, les documents principaux que j’ai identifiés sont les suivants :

1) Le cylindre de Nabonide : un cylindre découvert à Sippar précisant les travaux réalisés au temple de Nanna-Sîn à Ur par Nabonide. Le texte se termine par une dédicace à son fils Balthazar.

Cylindre de Nabonide découvert à Sippar. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Nabonidus_cylinder_sippar_bm1.jpg

2) L’autobiographie d’Adad-guppi (une prêtresse vénérant Ningal, Nusku, Sardannunna et tout particulièrement Nanna-Sîn): ce texte contient la plus explicite description concernant l’origine de la famille de Nabonide. Adad-guppi, la mère de Nabonide, aurait introduit son fils après de Nabuchodonosor II et auprès du roi de Babylone Nériglissar, suite à un appel lancé par le dieu Nanna-Sîn. Selon ce récit, Harran aurait été détruit suite à l’abandon de cette ville par Nanna-Sîn.

3) Le cylindre de Cyrus : un cylindre circulaire en limon conservé au British Museum. Ce texte critique violemment Nabonide. Marduk cherche un roi pour le remplacer. Il s’agira de Cyrus II.  L’entrée de Cyrus II dans la ville est décrite comme pacifique. L’auteur de ce document considère Cyrus II comme le roi légitime. Celui-ci est qualifié de bien-aimé de Marduk (l’Enlil des dieux) et le bien-aimé de Nabu, le dieu mésopotamien de l’écriture.

Cylindre de Cyrus. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Cyrus_Cylinder.jpg

4) La chronique de Nabonide : ce texte babylonien conservé au British Museum nous apprend que Nabonide a séjourné dans la cité de Tema (Taima, cf carte ci-dessus) et que son absence à Babylone empêchait la célébration d’un festival annuel appelé akītu. La prise pacifique de Babylone par Cyrus II est également mentionnée. Nabonide sera capturé et les dieux retourneront dans leurs lieux saints.

Chronique de Nabonide. Source : http://en.wikipedia.org/wiki/File:Nabonidus_chronicle.jpg

5) Verse Account of Nabonidus : cette tablette mal conservée du British Museum décrit les actions et les effets négatifs du règne de Nabonide. En effet, nous apprenons que le commerce a été interrompu car les routes sont bloquées, la joie du peuple a disparu, Nabonide s’est livré à l’impiété. Il a décidé de créer une statue non traditionnelle en l’honneur du dieu Nanna-Sîn à Harran. De plus, la reconstruction du temple Ehulhul (pour abriter cette statue) de Nanna-Sîn à Harran empêche la réalisation d’une fête sacrée : le festival akītu le jour du nouvel An mésopotamien. Nabonide a également placé un taureau sauvage devant ce temple tout comme l’Esagil, le célèbre temple babylonien, ce qui est considéré comme un sacrilège. Tout comme dans l’autobiographie d’Adad-guppi, Nabonide a été désigné par Nanna-Sîn pour exercer la royauté. Il confiera le pouvoir à son fils Balthazar en son absence en Arabie. Il y tuera le prince de la ville de Tema qu’il fortifiera ensuite. Il y construit un temple comparable à celui de Babylone en forçant les habitants à réaliser de grands travaux. Le texte se termine par l’intervention de Cyrus II qui détruit tout ce que Nabonide a construit par les flammes et les habitants de Babylone sont dès lors joyeux. Un passage étrange précise que le dieu Ilte’ri lui aurait montré une vision et lui aurait permis de tout connaître. Il faut peut-être voir cette divinité comme Nanna-Sîn et/ou le dieu lunaire araméen.

«  (L’image) est ornée de […] en lapis lazuli, couronné d’une tiare, son apparence est celle de la lune d’éclipse ( ?), le geste de sa main est celui du dieu lugal SHUDU, ses cheveux atteignent le piédestal et devant elle se trouve le Dragon Tempête et le Taureau sauvage ». (Source : LACKENBACHER S., 1992.)

Verse Account of Nabonidus. Source : http://www.britishmuseum.org/research/search_the_collection_database/search_object_image.aspx

6) L’installation d’En-nigaldi-Nanna, fille de Nabonide, comme prêtresse de Nanna à Ur : Texte qui concerne la reconstruction de l’Egipar, le quartier résidentiel de Nanna-Sîn à Ur et l’installation de la fille de Nabonide comme prêtresse de Nanna-Sîn à Ur.

7) La prière de Nabonide : ce texte nous précise la véritable raison du séjour de Nabonide à Tema en Arabie. Celui-ci aurait été malade. Dan’el, un prophète au service de Yavhé lui apprend que sa maladie est une punition de Yavhé. Nabonide confesserait alors ses péchés mais son fils Balthazar serait finalement tué.

8.) Le livre de Daniel : ce texte de l’Ancien Testament est plus qu’énigmatique car il reprend des passages de la vie de Nabonide sans pour autant le citer. Il semblerait que les scribes glorifiant Yavhé auraient omis délibérément de mentionner Nabonide et l’aurait amalgamé dans la vie de Nabuchodonosor II. En effet,  nous retrouvons un passage concernant la construction d’une statue colossale de 60 coudées. De plus Balthazar serait le fils de Nabuchodonosor II et non plus de Nabonide. Le livre de Daniel préciserait la cause de la mort de Balthazar lors de la prise de Babylone : il aurait profané les vases sacrés provenant de Jérusalem.

La royauté de Nabonide est légitimisée par le dieu Nanna-Sîn, une série d’évènements obscurs concernant cette divinité va déclencher la montée au pouvoir de ce nouveau roi. Dans la 16ème année du règne de Nabopolossar (fondateur de l’Empire néo-babylonien), Nanna-Sîn en colère abandonne sa cité Harran et son temple. Il s’envole dès lors pour les cieux. La mère de Nabonide Adad-guppi qui était dévouée à ce roi (par la suite également à Nebuchodonosor II et Nériglissar) mentionne qu’elle a réalisé de maints efforts pour maintenir le culte de Nanna-Sîn et pour apaiser sa colère. Elle vénérait également les divinités suivantes Ningal, Nusku, Sardanunna, Shamash et Ishtar. Sa dévotion pour Nanna-Sîn était telle que ce dieu a entendu ses prières et sa rage était alors apaisée. Nabonide a été appelé par Nanna-Sîn afin qu’il devienne roi.

Bien que les premières années de son règne soient dans la lignée de ses prédécesseurs, Nabonide réalise de profondes réformes. Il rénove dans la 2ème année de son règne l’Egipar, le quartier résidentiel de Nanna à Ur et il installe sa fille En-nigaldi-Nanna comme prêtresse. Nanna-Sîn décide de retourner dans son temple Ehulhul à Harran (ville archéologique localisée dans le sud-est de la Turquie actuelle). Nabonide restaure cette ville. Il sollicite l’aide de Cyrus II, le roi d’Anshan, pour conquérir la ville. Le roi des Mèdes, Astyage, est au courant et tente de convoquer son petit-fils Cyrus II mais il refuse. Harran est finalement conquis. Le texte « Verse Account of Nabonidus » précise le changement de politique de Nabonide par rapport à ses prédécesseurs. Il déplace plusieurs divinités à Babylone, il bloque les routes commerciales ; à Harran, il fait bâtir une statue colossale dédiée à Nanna-Sîn, il force ses habitants à des travaux forcés et il réaménage les plans du temple de l’Ehulhul à sa convenance. Cet ensemble de réformes est très mal perçu car Nabonide modifie considérablement les traditions ancestrales.

Dans la 7ème année de son règne, Nabonide s’exile pour la cité de Tema, tandis que son fils Balthazar et son armée restaient dans le pays d’Akkad. C’est à cette époque que le festival akītu célébré le jour du nouvel An est interrompu par Nabonide. Au cours de cet évènement, Marduk et Nabu étaient célébrés. Le « cylindre de Nabonide » évoque un complot de Nabonide pour empêcher la vénération de Marduk. Malgré le peu de recoupements disponibles, cette idée est plausible. L’absence de célébration de l’akītu devait être vue comme un haut sacrilège par le clergé de Marduk.

L’Enlil des dieux, Marduk, est terriblement en colère en entendant les plaintes des habitants (cette colère est clairement décrite dans le « cylindre de Cyrus »). Les dieux ont quitté leurs lieux saints pour être emmenés à Babylone par Nabonide. Marduk cherche à travers tous les pays un roi. Il appelle Cyrus II, le roi d’Anshan, le fils de Cambyse, qui était alors nommé roi de l’univers. Le Pays de Guti et les Mèdes s’inclinent à ses pieds. Ce n’est que le début d’une lutte pour le pouvoir. En l’absence de Nabonide à Babylone, son fils Balthazar assure le maintient de l’ordre et de discipline à sa place.

Nabonide retourne à Babylone au cours de la 17 ème année de son règne. La raison de son départ est mentionnée dans l’écrit apocryphe appelé « la prière à Nabonide ». Il se serait exilé pendant 10 ans à Tema car il était souffrant. Sa raison de sa maladie est, selon ce texte, divine. Il s’agirait d’une punition de Yavhé, le dieu de l’ancien Testament. Dan’el, un prophète, lui explique cette sanction et Nabonide confesse ses pêchés. De retour à Babylone, la fête de l’akītu est à nouveau célébrée. Contrairement aux textes qui ne font que mentionner le retour de cette célébration, « la prière de Nabonide » le justifie. En effet, Nabonide s’est excusé pour son affront envers Yavhé et la fête de l’akītu peut à nouveau être réalisée. Il faut se rendre compte qu’à cette époque les Juifs vénérant Yavhé avaient subi de nombreux troubles. Ce peuple avait été disséminé dans tous le Moyen-Orient notamment à cause de Nabuchodonosor II. Le sort des Juifs était entre les mains de Yavhé qui avait provoqué la destruction de son berceau initial. L’Ancien Testament précise que la population s’était écartée des règles imposées par Yavhé. Le clergé de celui-ci ne voyait certainement pas d’un bon œil le blasphème de Nabonide à son encontre lorsqu’il considéra Nanna-Sîn comme le seul et unique Dieu, modifiant ainsi les traditions séculaires.

Cyrus II légitime aux yeux de Marduk, conquiert Sippar et Babylone de manière pacifique. Il capture Nabonide. La conquête pacifique de Babylone n’est qu’évoqué que dans 3 textes : « La Chronique de Nabonide », The Persian Verse Account » et le « Cylindre de Cyrus ». Ce dernier mentionne l’entrée de Cyrus II dans Babylone grâce à Marduk. Le sort du fils de Nabonide, Balthazar, est tout autre. Il sera tué car son affront envers Yavhé a été intolérable. En effet, le « Livre de Daniel » mentionne qu’il a profané les vases sacrés en provenance de Jérusalem. Les dieux (les statues des dieux) que Nabonide a emportés à Babylone sont replacés dans leurs lieux saints.

Nabonide, bien qu’éphémère à l’échelle de l’histoire du Moyen-Orient, a bouleversé les peuples de cette région. Sa vénération pour le dieu Nanna-Sîn lui a causé sa perte. C’est comme si une autorité suprême (Yavhé) détenait le monopole des décisions et avait décidé de changer la situation politique dans cette région. Le règne de Nabonide a marqué un revirement de la suprématie des villes mésopotamiennes sur cette région. Marduk a donné les règnes du pouvoir à Cyrus II et la Perse sera l’un des plus grands et des plus puissants Empires que le Moyen-Orient n’est jamais connu.

Bibliographie

CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

FERREIRA M., 2011. Le cylindre de Cyrus à Téhéran. http://www.teheran.ir/spip.php?article1325 Consulté le 22 janvier 2012.

LACKENBACHER S., 1992. Un pamphlet contre Nabonide, dernier roi de Babylone. Dialogues d’histoire ancienne. Volume 18, Numéro 18-1. pp 13-28.

PARROT A., 1960. GADD. C. J. The Harran Inscriptions of Nabonide. Extrait d’Anatolian Studies, VIII (1958), pp. 35-92. Syria, Volume 37, Numéro 37-1-2. pp. 194-196

POGNON H., 1907. Inscriptions sémitique de la Syrie, de la Mésopotamie, et de la région de Mossoul. Gabalda, Paris, 277 p.

SCHEIL V., 1895. Une nouvelle inscription de Nabonide. Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Volume 39, Numéro 3. pp. 220-230.

La redécouverte d’Ur, la cité sumérienne de Nanna-Sîn

Le Moyen-Orient fut l’objet de recherches intensives au cours du 20ème siècle. Un peu partout sur ce vaste territoire, des fouilles se sont organisées et ont permis de réécrire l’histoire et notamment la naissance d’une des plus anciennes civilisations. Ces fouilles se sont principalement orientées vers des tells, qui sont en fait des collines artificielles formées par l’accumulation de ruines superposées.

Localisation d'Ur en Mésopotamie (Irak actuel)

Schéma des villes de Sumer et d’Akkad et localisation d’Ur. Source : http://www.penn.museum/sites/iraq/?page_id=24#

Une des premières mentions d’Ur est donnée dans la Genèse 11:31 : « Térah prit son fils Abram, sont petit-fils Lot, fils de Harân, et sa bru Saraï, femme d’Abram. Il les fit sortir d’Ur des Chaldéens pour aller en pays de Canaan, mais arrivés à Hârân, ils s’y établirent ». En 1853, l’anglais Taylor identifia le site en Irak grâce à une inscription sur un cylindre d’argile. Il a fallu attendre 1922, pour que voit le jour une campagne de fouilles conduite par le British Museum et l’université de  Pennsylvanie, sous la direction de Leonard Wooley. Son équipe et lui fouillèrent le tell al-Muquaiyar pendant 6 saisons d’hiver. Le schéma ci-dessous donne une idée générale du site d’Ur.

Schéma des fouilles d’Ur. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ur_plan.png.

Schéma des fouilles d'Ur : Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ur_plan.png

Une des premières découvertes était une enceinte contenant les restes de 5 temples positionnés à proximité de la ziggurat du roi-Ur-Nannu (appelé également Ur-Nanna) qui était dédiée au dieu de la lune Nanna-Sîn. Cette ziggurat est celle qui est la mieux conservée des sites mésopotamiens. Mesurant à sa base 60,50 m sur 43 m, elle atteint encore à l’actuelle 20 mètres de haut (le premier et la moitié du second étage ont subsisté). Du temps de la 3ème dynastie d’Ur, elle comportait 3 étages de plus en plus petits et couronnés par une chapelle.

Ziggurat d’Ur. Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Ziggarat_of _Ur_001.jpg.

Les fouilles ont permis également de mettre à jour des maisons qui étaient toutes pour la plupart des villas à étages comportant 13 ou 14 pièces. Quelques années après la découverte de la célèbre tombe de Toutankhamon, Leonard Wooley et son équipe découvrirent à leur tour des tombes d’une richesse extraordinaire dans une butte de quinze mètres de haut située au sud des temples. Ils avaient mis au jour les tombes royales d’Ur. Elles étaient antérieures à celle de Toutankhamon de plus de 1000 ans et elles n’étaient pas moins riches. Au total plus de 1800 sépultures ont été découvertes. Ces tombes eurent un retentissement énorme dans le monde de l’archéologie sumérienne. Seize d’entre elles étaient toutes particulières tant par leur architecture que par les richesses qu’elles renfermaient. On y découvrit des harpes et des lyres, des statuettes, des coupes et des gobelets en or, des vases aux formes étonnantes, de la vaisselle de bronze, des bas-reliefs en mosaïque de nacre, de lapis-lazuli et d’argent. Un petit aperçu de ces merveilles est visible dans le diaporama ci-dessous. A l’heure actuelle, une partie de ces œuvres se trouvent dans le Musée de Philadelphie, au British Museum ou ce qui reste du Musée de Bagdad.

Dans les tombes royales d’Ur, des personnages riches et puissants ont été enterrés. Ceux-ci étaient pour la plupart accompagnés de nombreux individus (jusque 63 dans la « tombe du roi » et jusque 74 dans la tombe appelée « la Grande Fosse de la Mort »). Il s’est avéré que ces individus étaient en fait enterrés avec leur maître et manifestement morts par empoisonnement. Il y avait des soldats avec leurs armes, des cochers avec leurs chariots, des musiciennes avec leur lyre et des dames de la cour avec leur parure (voir schéma ci-dessous). Cette manière de procéder se rencontre également pour l’Egypte, la Chine, l’Assam et même chez les Comans de Russie.  Dans certaines tombes, on a retrouvé des vases en métal et des sceaux cylindres qui ont livré les inscriptions de 8 hommes et 4 femmes. Bien qu’aucun d’entre eux ne figurent sur les liste royales sumériennes, il n’est pas pour autant impossible que certains aient été reines ou roi comme le suggèrent les titres de Nin (applicable aux reines ou aux prêtresses) pour Pû-abi et Nin-banda et de lugal pour Meskalamdug et Akalamdug.

Vue d'ensemble de la tombe "Grande Fosse de la Mort".

Schéma des fouilles effectuées dans la tombe « La Grande Fosse de la Mort ». Source : http://www.penn.museum/sites/iraq/?page_id=208#.

Une des découvertes les plus énigmatiques faite par l’équipe de Wooley concernent une couche d’argile découverte dans les puits de creusement des fouilles. Avec l’avancement des forages, on découvrait de nouvelles couches de dépôts plus profondes comprenant des débris de vases. Ces objets en céramique étaient toujours équivalents à ceux découverts dans les tombes royales, laissant suggérer qu’au cours des siècles la civilisation sumérienne n’avait pas subi de grands changements. A un moment, les archéologues sont arrivés dans une couche d’argile vierge de toute présence humaine. Cette couche faisait 3 mètre d’épaisseur et était identique à celle de certaines alluvions. Au-dessous de celle-ci, ils retrouvent très subitement une couche de terre contenant à nouveau des débris de céramique, mais cette fois-ci cette poterie avait complètement changée d’aspect et elle était réalisée à la main. Selon des calculs très précis, il était évident que cette couche d’argile n’était pas laissée par des traces d’alluvions de l’Euphrate car le niveau de fouille était trop élevé par rapport au niveau du fleuve. La seule explication plausible aux yeux de Leonard Wooley pour étayer ce phénomène était le déluge. Pour confirmer cette hypothèse, 2 autres forages ont été entrepris et ont conclu de manière identique. Des restes de petits animaux marins confirment l’origine marine de l’argile. Un peu partout dans une zone large de 160 km et longue de 630 km allant du golfe persique en direction du nord-ouest, cette couche d’argile a été retrouvée. Seule l’épaisseur de la couche étant différente. L’étendue du déluge n’est pas forcément localisée à cette zone. En effet, cette zone correspond in fine à la localisation des dépôts d’alluvions. A la vue de l’âge des couches de débris laissés par l’homme, cette inondation s’est déroulée il y a 4000 ans av. JC.

Les listes royales sumériennes peuvent être utilisées comme point de départ pour l’étude des lignées royales d’Ur. Une liste royale sumérienne de base a été reconstruite à partir de 15 vieilles copies babyloniennes, bien qu’elles diffèrent sur plusieurs points : expression différentes, longueur des règnes, certaines dynasties sont citées dans un ordre différent,… Sur base de ces listes et des découvertes archéologiques corroborant les dynasties royales sumériennes, un schéma récapitulatif représente ci-dessous les trois dynasties d’Ur et donne pour chaque roi la durée du règne. La toute première dynastie d’Ur a été créée vers 2560 ans av. JC par Mesanepada (« Héro choisi par An »). A cette époque, c’était encore une petite ville (plus petite qu’Uruk et Lagash), donc la richesse était due au commerce maritime de son port fluvial. Mesanepada a fait de cette ville la capitale de toute la Mésopotamie. Néanmoins cette hégémonie ne persistera pas. Balulu sera le dernier roi de cette dynastie. Pour la seconde dynastie d’Ur, on ne sait presque rien. Par contre la 3ème dynastie d’Ur est fort documentée. En 2113 ans av. JC, Utu-hegal est détrôné par Ur-Nammu (« guerrier de la déesse Nammu ») gouverneur d’Ur. Quatre ans plus tard, il se fait couronner à Nippur et il est alors appelé roi d’Ur, roi de Sumer et d’Akkad. Ainsi la 3ème dynastie d’Ur est fondée et c’est une des périodes les plus brillantes de l’histoire mésopotamienne. On peut à proprement parler de la renaissance de la culture sumérienne. Ur-Nammu meurt sur le champ de bataille. Un long poème nous décrit ses funérailles et les trésors qu’il emporte dans sa tombe.

Liste des rois des dynasties sumériennes.

Son fils Shulgi (« noble jouvenceau ») lui succède. C’est lui qui promulgue probablement le plus ancien recueil de lois découvert à Nippur sur une tablette et sur 2 fragments à Ur. Ce « Code » a un grand intérêt historique car outre la précision juridique sur les droits des citoyens, il précise notamment qu’Ur-Nammu a développé l’agriculture, il a creusé plusieurs canaux, il a restauré les fortifications détruites ou délabrées, il a bâti ou rebâti des temples et des ziggurats (notamment à Ur, Uruk, Larsa et Nippur). Shulgi se fait appeler «  roi des Quatre régions » et il se fait adorer comme un dieu. Il s’attèle à s’emparer de la région comprise entre les 2 affluents Tigre l’Adhem et le Grand Zab. Il étend également le territoire de son royaume à l’Elam (Iran). Les montagnards d’Iran sont utilisés comme une légion étrangère chargée de protéger la frontière orientale. Shulgi et son fils Amar-Sîn sont les 2 rois qui connaissent l’apogée du royaume. L’empire d’Ur est alors bien organisé.

La 3ème dynastie d’Ur rencontre les premiers conflits annonciateurs de la fin du royaume sous le règne de Shu-Sîn, frère et successeur d’Amar-Sîn. Dans les textes, les responsables du déclin sont le pays ou le peuple appelé Martu en sumérien, Tidnum et Amurrum en akkadien. Ce pays s’étend de l’Euphrate jusqu’à la Méditerranée. Amurrum désigne l’ouest. Les gens de ce pays sont appelés les Amorrhéens ou les Amorrites. Les Martu sont considérés dans les textes comme « des barbares qui razzient les villages et volent voyageurs et caravanes ». En 2028 ans av. JC, Ibbi-Sîn succède à son père Shu-Sîn. L’empire se morcelle malgré la conquête de Suse, d’Adamtu et du pays d’Anshan. Plusieurs cités (Eshnunna, Suse, Lagash, Umma et Dêr) vont se révolter et se séparent provoquant des problèmes d’approvisionnement en nourriture à Ur. Les Martu vont pénétrer au cœur de Sumer. Ishbi-Erra se proclame indépendant et le royaume va être coupé en 2. C’est Ishbi-Erra qui va repousser les Martu. Les Elamites alliés au gens du Nord et aux Su sous la conduite de Kindattu, roi de Simashki marchent sur Ur. Ishbi-Erra les refoule. Mais 3 ans plus tard, ils reviennent avec un autre chef et ravagent Sumer. La cité d’Ur va être attaquée, pillée, incendiée. Cela est attesté dans plusieurs tablettes découvertes en Irak. Elles portent les noms suivants  « la lamentation sur la ruine d’Ur », « la lamentation sur la ruine de Sumer et d’Ur » et « la seconde lamentation sur la destruction d’Ur ». On y apprend que la destruction d’Ur a été décidée sur base d’un jugement d’An et d’Enlil malgré la grande tristesse de Nanna, le fils d’Enlil.

Qui [peut] renverser son destin (le destin d’Ur), quelque-chose qui ne peut être altéré ?
Qui [peut] s’opposer à la décision d’An et Enlil ?
An a terrifié Sumer de sa demeure ; le peuple était effrayé.
Enlil a apporté une tempête glaciale ; le silence s’est répandu dans la cité.
Nintu a obstrué l’utérus du pays.
Enki a stoppé l’eau dans le Tigre et l’Euphrate.
Utu a retiré les déclarations de justice et les décisions justes.
Inanna a accordé la bataille et la lutte au pays rebellé.
Ningirsu a versé Sumer aux chiens comme du lait.
La rébellion est tombée sur terre, quelque-chose qui n’était pas connu.
C’était quelque-chose qui n’avait pas été vu, quelque-chose d’inexplicable, quelque-chose qui ne pouvait être compris.
Tous les pays étaient confondus dans leur crainte.
Les dieux de la cité se sont détournés, le berger s’est dispersé.
La population a aspiré la crainte.
La tempête les a immobilisés…
(Extrait de la lamentation sur la ruine de Sumer et d’Ur, traduit de l’anglais sur base de la version de Michalowki’s (1989). Source : CHAVALAS M. W., 2006.)

Tablette de « la lamentation sur la ruine d’Ur », localisée au Musée du Louvre. (C) RMN - Gérard Blot, Source : http://www.photo.rmn.fr/CorexDoc/RMN/Media/TR1/9E9CA/82-001017.jpg.

Références bibliographiques

- CHAVALAS M. W., 2006. The Ancient Near East : historical sources in translation. Blackwell Publishing, USA. 445 p.

- CHIFFLOT T-G., 1955. La Bible de Jérusalem. L’Ecole biblique de Jérusalem. 2117 p.

- KELLER W., 2005. La Bible arrachée aux sables. Editions Perrin, Paris. 604 p.

- ROUX G., 1985. La Mésopotamie. Editions du seuil. 600 p.

- YOUSIF E.-I., 1999. L’épopée du Tigre et de l’Euphrate. L’Harmattan. 150 p.

Généalogie des dieux mésopotamiens, hymnes et prières

Aux personnes reniant la personnalité à part entière des divinités les plus anciennes, je conseille la lecture du livre suivant : « Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie » de Marie-Joseph Seux. L’auteur compile ici des prières et hymnes dédiées aux divinités mésopotamiennes. Cette compilation de textes anciens akkadiens et sumériens est une base d’étude pour celui qui désire mieux comprendre et découvrir les divinités mésopotamiennes.

En synthétisant les informations de ces hymnes et prières et en recoupant les répétitions, on redécouvre de manière assez précise une généalogie de tout un panthéon de divinités. La généalogie de cette famille représentée ci-dessous sous forme synthétique. Le schéma est relativement simple par soucis de clarté. Il reste avant tout un point de départ et il n’est pas forcément juste en réalité sur tous les points. Pour certaines divinités, il reste toujours un certain flou qu’il convient de faire disparaître par davantage de recoupements et vérifications .

Généalogie des dieux mésopotamiens. Les dieux en rouges portent le titre de "roi des cieux et de la terre". An et Ishtar en bleu son parèdres. Merci de mentionner la source de cette image si vous la réutilisez.

Certains personnages ont une place importance dans cette généalogie mais ils ne sont pas représentés pour plusieurs raisons :

-         leur généalogie est incertaine. Ex : Nabû qui est fils d’Asari (Enlil) et à la fois fils héritier de Nudimmud.
-         leur fonction est importante mais on ne  connaît pas ou peu leur filiation dans les textes. Ex : Dumuzi qui est l’amant d’Ishtar et le fils d’Éa, mais les textes compilés dans l’ouvrage de Marie-Joseph Seux ne précisent pas qui est sa mère.

Comme la généalogie présentée ici le dévoile, bon nombre de divinités ont une multitude de noms. Pour certains d’entre eux, je n’ai pas repris la liste complète pour ne pas trop encombrer le schéma. Empiriquement, le nombre de titres est proportionnel à l’importance d’une divinité. On peut s’en rendre compte notamment avec la déesse de l’amour et de la guerre qui présente une liste assez longue de titres et de surnoms. Ils sont d’autant plus nombreux lorsqu’on retrouve les correspondants dans d’autres régions du monde. On peut facilement admettre que les croyances dédiées aux divinités les plus vénérées et les plus « importantes » se soient propagées davantage géographiquement, ce qui peut expliquer leur nouvelle appellation dans d’autres langues.

Lorsqu’on étudie ces textes, on se rend compte de la précision et la fois la complexité de ce panthéon. Chaque dieu a sa place et une histoire qui lui est propre. On va bien au-delà d’une simple dédicace au dieu du soleil comme on pourrait le croire naïvement, notamment avec Shamash le dieu du soleil mésopotamien. On compare bien cette divinité au soleil mais davantage dans un souci glorifique. Ce Dieu roi des cieux et de la terre a une place très précise dans le panthéon. Je cite ici une prière dédiée à Shamash (dieu akkadien) qui illustre la minutie que l’ont peut rencontrer dans les textes découverts en Mésopotamie :

Shamash, fils d’Anu, sou[verain des Igigu],
Shamash, fils héritier, qui illumines les cieux et la terre,
Progéniture de Sin et de Ni[ngal],
Seigneur de Sippar, protecteur de l’Ébabbar,
Aimé d’Aya, la bru qui habite dans les cieux purs,
Shamash, lorsque tu sors des cieux purs,
Lorsque tu franchis la montagne de Cyprès,
Que Bunéné, le ministre, te souhaite un cœur joyeux,
Que Droiture vienne à ta droite,
Que Justice vienne à ta gauche ;
Le premier de tous les pays, c’est toi !
Le Juge éminent, qui assure la justice au pays d’en haut et (au pays) d’en bas, c’est toi !
(Extrait, p 216-p 217).

Ce Dieu solaire est appelé Utu en sumérien. Il est jumeau d’Ishtar. Il portera le même titre « roi des cieux et de la terre », tout comme Enlil son grand-père, laissant suggérer que Shamash est son successeur. Shamash/Utu est incontestablement le dieu de la Justice en Mésopotamie. Notez que lorsqu’on donne pour père Anu, cela ne signifie pas père au sens strict du terme. La fonction solaire de Shamash est probablement liée aux vertus de luminosité, d’abondance, du soleil. De plus il est très courant de comparer les divinités aux astres du ciel. Le soleil est un symbole fort de royauté qui prédominera en Egypte notamment. Cette association au soleil peut compliquer l’identification d’un bon nombre de divinités. A titre d’exemple, Erra (le Râ égyptien) est également un dieu solaire et clairement distinct de Shamash.

L’étude des textes anciens reste et restera encore l’une des meilleures méthodes pour redécouvrir les parentés entre les divinités. Les dieux mésopotamiens sont les plus anciens du monde. Leur expansion s’étant propagée à partir du Moyen-Orient et les multitudes de témoignages que nous ont laissés les tablettes d’argile sont de très précieux outils à utiliser sans retenue pour avancer dans ce vaste champ de recherche.

Référence bibliographique

SEUX M.-J., 1976. Hymnes et prières aux dieux de Babylone et d’Assyrie. Littératures anciennes du Proche-Orient. Les éditions du cerf, Paris. 558 p.